Geneviève Legay

Au départ, on avait prévu de faire une recension des dernières déclarations politiques et médiatiques les plus atterrantes en matière de répression.
Brut. Cash. Un cocktail peu ragoûtant de Brice Couturier et de BFM, de Castaner et de Royal.
Problème : il y en avait trop, ça débordait de la fosse septique, à tel point qu’on aurait pu remplir tout le journal de ces saillies liberticides. […]

Et quel meilleur exemple de la libération d’une parole puante et décomplexée que les récentes réactions aux graves blessures de Geneviève Legay lors de l’acte XIX à Nice ?
[…]
Rapidement, les molosses sont lâchés. Au premier rang, un certain E. Macron, qui lui souhaite de trouver « une forme de sagesse », ajoutant: « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, ] on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. »
Bah ouais, meuf, t’as les cheveux blancs, tu restes chez toi, ou alors faut pas s’étonner d’être molestée jusqu’au coma.
Même tonalité martiale chez la ministre de la Justice, Nicole Belloubet : « Je trouve tout de même curieux que lorsqu’une manifestation est interdite quelqu’un aille […] manifester à cet
endroit-là » (BFM, 24/03). […]

Et puisque, vraiment, on sait être classe à LREM (Le Raffinement en Marche), le député du Pas-de-Calais Benoît Potterie, profite de l’occasion pour se payer une bonne tranche de rigolade dans un tweet du 25 mars, peuplé de smileys affichant leur hilarité, trop drôle : « La manifestation était interdite, elle n’avait rien à faire la ! Moi je demande plutôt à ce qu’on lui fasse payer l’amende de 135 euros. » Indécence ? Le mot est faible. Disons : hypertrophie du gène Connardum decomplexum.

Là où l’affaire Geneviève Legay est exemplaire, ce n’est pas uniquement dans cette omniprésence du jugement inversant la culpabilité – elle avait qu’a pas être là, d’abord -, mais dans ce fourmillement de petites saloperies qui l’accompagnent.
Procureur de Nice et président de la République main dans la main pour annoncer qu’aucun policier ne l’a touchée ou bousculée, juré-craché-mollardé (version reprise par les chaînes d’info en continu et depuis largement invalidée par des vidéos et révélations de Mediapart).
Estrosi enfonçant le clou à la Brute de Nice : « Ce n’est pas dans un heurt avec la police [qu’eIle a été blessée], elle a trébuché. »
Membres de la famille Legay affirmant que des policiers sont venus les intimider à l’hôpital.
Insinuations sur le côté Black Block de l’ultra-violente Geneviève Legay – « Attac, c’est pas n’importe qui, c’est une certaine extrême gauche très organisée », frissonne Alexis Lacroix, journalflippé chez l’Express, sur BFM.
Et même : justice saisie (le 28/03) pour injures en ligne contre des policiers dans les commentaires d’une vidéo montrant la charge des flics. La totale.

Ainsi va la vie médiatique et politique en Macronie, de plongeon dans le marigot en galipette dans l’égout, toujours plus bas avec les rats. Une version hypertrophiée de l’axiome vérolé d’un certain Charles Pasqua, boss de la matraque à l’ancienne: « La peur du gendarme est le commencement de la sagesse. » On a les gourous flétris qu’on mérite.

Extraits d’un article d’Émilien Bernard dans le mensuel CQFD d’avril 2019.

Interpellations préventives

J’ai déjà dénoncé les dérives inacceptables qui se sont déroulées lors des manifestations des Gilets jaunes, notamment lors de l’acte IV, le 8 décembre, qui a occasionné près de 2000 interpellations, la plupart préventives. C’était déjà très choquant, mais cela restait à la seule appréciation du procureur de la République. Avec cet article, ce serait désormais entre les mains du préfet, donc du champ politique. Un grand recul pour la justice.

[…]

Un dispositif préventif est à mes yeux beaucoup plus attentatoire aux droits et aux libertés qu’un dispositif répressif. Car ce dernier est mis en œuvre dans le cadre du droit pénal, qui présente
des garanties. Il vient réprimer un comportement que le droit a préalablement posé comme interdit. C’est un héritage important de 1789.

Rappelons qu »il y a une dimension inédite dans les interpellations préventives de masse qui ont frappé le mouvement des Gilets jaunes. C’est du jamais-vu. Il y a bien eu des arrestations groupées lors du dernier 1er Mai ou des manifestations contre la loi Travail, mais elles étaient réalisées après coup, en fin de cortège. C’était déjà problématique. En utilisant l’article 78-2-2 du code de procédure pénale (issu d’une loi de 2001 conçue pour lutter contre le terrorisme) pour interpeller des manifestants, le procureur de Paris a franchi une étape. Confier ce pouvoir à l’exécutif en serait un autre.

La loi anti-casseurs, qui présente jusque dans son appellation une dimension floue – qu’est-ce qu’un casseur ? -, permettrait de généraliser des dispositifs préventifs.
Elle s’inspire directement des mesures exceptionnelles prévues par la loi sur l’état d’urgence. On sait qu’entre 2015 et 2017, le préfet de police de Paris a tenté d’interdire à des personnes de manifester, sur la base de ce qu’elles pourraient avoir l’intention de faire. Cela avait été invalidé par le Conseil constitutionnel.

Si la loi passe telle quelle, les articles 2 et 3 permettraient par exemple à ce préfet d’interdire de manifester sur la base du soupçon.
Il suffirait pour cela qu’un manifestant ait déjà été condamné dans le cadre de débordements en manifestation ou qu`il appartienne à un groupe susceptible de commettre des violences. C’est évidemment ce deuxième point qui pose le plus de problèmes. Il relève clairement d’une logique de police politique, puisqu’il impliquerait d’étudier en profondeur le relationnel des personnes. On peut penser que certains groupes politiques seraient particulièrement ciblés.

Il faut rappeler qu’il existe depuis 1995 un dispositif qui permet au juge de prononcer une peine complémentaire d’interdiction de manifester à l’encontre de personnes reconnues coupables
d’infractions au cours de manifestation : la loi Pasqua. À mes yeux, c’était déjà une dérive. Reste que ce dispositif était mis en œuvre par le juge, relevait du droit pénal. »

Extraits d’un entretien de Raphaël Kempf, dans le mensuel CQFD de février 2019, réalisé par Émilien Bernard.