Les classes des élites

[…] Les classes des élites économiques et des pouvoirs publics disposent d’intérêts économiques communs. Ce principe fonctionne dans les systèmes capitalistes, mais aussi dans les autres systèmes, qu’ils soient communistes, socialistes, fascistes, monarchique… […]

Michel et Monique Pinçon-Charlot montrent qu`à la différence de la majorité des classes populaires, les classes sociales économiquement élevées ont une conscience de classe forte, elles connaissent leurs intérêts communs, les défendent et s’entraident fortement pour défendre leurs acquis et leurs intérêts de classe…
La classe sociale des élites des pouvoirs publics (élus, ministres, directeurs de la haute fonction publique…) ne dispose pas majoritairement de la propriété des moyens de production, mais lorsque ces membres possèdent des revenus ou un patrimoine financier suffisant, ils peuvent acheter des actions. Ces dernières leurs confèrent une partie de la propriété des moyens de production et les placent, dans ce cas en partie dans la classe patronale. Cependant, certains présidents élus aux commandes de leur pays, se rangent quant à eux, clairement dans la classe patronale, […]

La classe des élites des pouvoirs publics appartient très majoritairement aux classes socio-économiques élevées. Ses membres disposent beaucoup plus hauts salaires que la classe moyenne. Il possède aussi généralement, un patrimoine supérieur à cette dernière, dès le début de leur carrière politique ou publique (pour les bureaucrates), du fait de leurs classes socio-économiques d’origine, qui est généralement élevées. Il y a très peu d’élus nationaux issus de la classe moyenne, encore moins de classe prolétaire et ils sont encore plus rares. parmi les élites des pouvoirs publics. Il existe toujours quelques exceptions, qui permettent aux classes des élites de masquer ce déterminisme de classe […]

La dépendance psychique au pouvoir et à ses symboles unit les classes des élites économiques et des pouvoirs publics. En effet, l’appartenance à une classe sociale ne se limite pas au critère économique, il porte aussi sur le niveau hiérarchique. L’appartenance à la classe des élites des pouvoirs publics suppose de disposer d’un poste au sommet de la « classe régnante » et d’être en capacité d’exercer une certaine influence. Pour conserver ce pouvoir, il faut non seulement une connivence idéologique avec la classe des élites économiques capitalistes, mais il faut ressentir un besoin de nature psychologique de ne pas perdre ce pouvoir, ou même de l’accroître. […]

Il s’avère donc difficile d’accéder à la classe des élites des pouvoirs publics, en tant qu’élue ou bureaucrate, en servant prioritairement l’intérêt général des classes moyennes et populaires, avant l’intérêt des classes dominantes… Car dans ce cas, cet individu sera perçu comme hors norme et va donc détonner. La classe des élites aura donc tendance à la mettre de côté et par conséquent il descendra dans la hiérarchie, si tant est qu’il soit déjà parvenu à se hisser jusqu’à ce niveau.

Extraits d’un article de Thierry Brugvin dans Les Zindigné(e)s de décembre 2017.

Sur le même sujet : La technocratie, nouvelle classe dominante et La classe moyenne soutient les riches.

Les démagogues

La Décroissance : Il semble que les démagogues dominent plus que jamais la scène politique et médiatique.

Chris Hedges : L’élection de Trump, ainsi que la popularité croissante des démagogues d’extrême-droite en Europe, sont les symptômes d’un système politique détraqué et d’une culture de masse qui célèbre les aspects les plus dépravés de la nature humaine – la cupidité, le culte du pouvoir, la soif de célébrité, un penchant pour la manipulation d’autrui, la malhonnêteté, une absence de remords et une effrayante pathologie dans laquelle la réalité est ignorée. Trump est le produit de notre monde de fuite du réel et de divertissement permanent. Il incarne le bouleversement des valeurs dans la société de consommation, qui a abouti à un énorme narcissisme et à l’abandon du bien commun.

La Décroissance : l’élection de Donald Trump est pour vous la conséquence de la trahison des élites progressistes, Obama en tête. Sommes-nous condamnés en tant que citoyens à choisir entre la peste et le choléra ?

Chris Hedges : Oui. C’est la décision prise par les élites du Parti démocrate de se vendre au pouvoir des entreprises et de trahir leur base traditionnelle qui nous a donné Trump. Les élites formées dans les grandes écoles, au service des entreprises, ont mené le brutal assaut néolibéral à l’encontre des travailleurs pauvres. Maintenant, elles commencent à le payer. Leur duplicité – qu’incarnent des politiciens comme Bill et Hillary Clinton et Barack Obama – a fonctionné pendant des décennies.
Ces élites, provenant pour beaucoup des universités privées de la côte Est des États-Unis, l’Ivy League, avait la bouche pleine du vocabulaire des valeurs – la civilité, l’ouverture, la condamnation du racisme et de l’intolérance, une préoccupation pour la classe moyenne – tout en donnant un coup de couteau dans le dos de la classe inférieure, au profit de ses maîtres capitalistes. Ce jeu est en train de prendre fin ici et en Europe.

Il y a des dizaines de millions d’Américains, en particulier les Blancs de la classe inférieure, qui sont légitimement furieux de ce qui leur a été fait, à leurs familles et à leurs communautés. Ils se sont levés pour rejeter le modèle néolibéral et le politiquement correct que leur ont imposés les élites sorties des grandes écoles, des deux partis : les Blancs de la classe inférieure sont en train de se rallier à un fascisme américain.

Ces Américains aspirent à une sorte de liberté : une liberté de haïr. Ils veulent la liberté d’exalter la violence et la culture des armes à feu. Ils veulent la liberté d’avoir des ennemis, de s’en prendre physiquement aux musulmans, aux travailleurs sans papier, aux Afro-américains, aux homosexuels et à tous ceux qui osent critiquer leur cryptofascisme. Ils veulent la liberté de ridiculiser et de rejeter les intellectuels, les idées, la science et la culture. Ces sentiments sont engendrés par l’effondrement de l’État libéral.

Les élites du Parti démocrate, dont Barack Obama, ont orchestré cet assaut néolibéral. Ils incarnent la fourberie des élites formées dans les grandes écoles, celles qui parlent le langage du « je comprends la douleur des gens ordinaires », qui brandissent la bible du politiquement correct, tout en vendant les pauvres et la classe ouvrière au pouvoir des entreprises. Cette hypocrisie a fonctionné pendant environ trente ans. Elle ne fonctionne plus. Et nous allons tous payer pour leur vénalité et leur duplicité.

Début d’un entretien avec Chris Hedges dans le mensuel La Décroissance de mars 2017.