Croissance perpétuelle

La croissance perpétuelle est-elle possible dans un monde fini ? Il y a quarante ans déjà, Dennis Meadows et ses acolytes répondaient par la négative. Aujourd’hui, le chercheur lit dans la crise les premiers signes d’un effondrement du système.
En 1972, dans un rapport commandé par le Club de Rome, des chercheurs de l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT) publient un rapport intitulé « Les limites de la croissance ». Leur idée est simple : la croissance infinie dans un monde aux ressources limitées est impossible. Aussi, si les hommes ne mettent pas fin à leur quête de croissance eux-mêmes, la nature le fera pour eux, sans prendre de gants.
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Il faut changer notre manière de mesurer les valeurs. Il faut par exemple distinguer la croissance physique et la croissance non physique, c’est-à-dire la croissance quantitative et la croissance qualitative.
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La plupart des problèmes, nous ne les résolvons pas. Nous n’avons pas résolu le problème des guerres, nous n’avons pas résolu le problème de la démographie. En revanche, le problème se résoudra de lui-même parce que vous ne pouvez pas avoir une croissance physique infinie sur une planète finie. Donc la croissance va s’arrêter. Les crises et les catastrophes sont des moyens pour la nature de stopper la croissance. Nous aurions pu l’arrêter avant, nous ne l’avons pas fait donc la nature va s’en charger. Le changement climatique est un bon moyen de stopper la croissance. La rareté des ressources est un autre bon moyen. La pénurie de nourriture aussi. Quand je dis « bon », je ne veux pas dire bon éthiquement ou moralement, mais efficace. Ça marchera.
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En 1972, nous étions en dessous de la capacité maximum de la Terre à supporter nos activités, à 85% environ. Aujourd’hui, nous sommes à 150%. Quand vous êtes en dessous du seuil critique, c’est une chose de stopper les choses. Quand vous êtes au-delà, c’en est une autre de revenir en arrière. Donc oui, la nature va corriger les choses. Malgré tout, à chaque moment, vous pouvez rendre les choses meilleures qu’elles n’auraient été autrement. Nous n’avons plus la possibilité d’éviter le changement climatique mais nous pouvons l’atténuer en agissant maintenant. En réduisant les émissions de CO2, l’utilisation d’énergie fossile dans le secteur agricole, en créant des voitures plus efficientes… Ces choses ne résoudront pas le problème mais il y a de gros et de petits effondrements. Je préfère les petits.
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L’humanité obéit à une loi fondamentale : si les gens doivent choisir entre l’ordre et la liberté, ils choisissent l’ordre. C’est un fait qui n’arrête pas de se répéter dans l’histoire. L’Europe entre dans une période de désordre qui va mécontenter certaines personnes. Et vous allez avoir des gens qui vont vous dire : « Je peux garantir l’ordre, si vous me donnez le pouvoir ». L’extrémisme est une solution de court terme aux problèmes. Un des grands présidents des États-Unis a dit : « Le prix de la liberté est la vigilance éternelle. » Si on ne fait pas attention, si on prend la liberté pour acquise, on la perd.

Extraits d’un entretien entre la rédaction du journal TerraÉco (le site terraeco.net ne semble plus disponible) et Dennis Meadows.

Maintenir les foules dans l’angoisse et la soumission

Devant la raréfaction des ressources naturelles, l’effondrement de la biodiversité, le dérèglement climatique et autres joyeusetés, les écologistes ne cessent d’alerter depuis plus de quarante ans sur la perspective d’un effondrement généralisé. Les oiseaux de mauvais augure sont aujourd’hui rejoints par les institutions internationales, dont les rapports sur les impasses de la croissance sont de plus en plus accablants. Mais rien n’y fait. Nous poursuivons obstinément notre marche en avant, œillères sur les cotés. Ultime bouée restant aux plus optimistes des alarmistes : la « pédagogie des catastrophes ».
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Les Cassandre type Club de Rome ont été raillées dans un premier temps, par les gardiens du capitalisme comme par les communistes de Marchais. Aujourd’hui les prévisions les plus sombres sont officiellement admises, de rapports du Giec en sommets de la Terre. Mais le business continue, as usual. La concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère dépasse déjà des seuils fatidiques et nous dirigent droit vers un réchauffement aux conséquences dramatiques ? On persiste gaiement à brûler du pétrole, à ouvrir des mines de charbon. On exploite des gaz de schiste, on dévaste l’Alberta pour racler des sables bitumineux, on espère que la fonte de l’Arctique permettra d’exploiter de nouveaux puits et d’ouvrir de nouvelles voies commerciales, on cultive des agrocarburants, on tord la Terre-éponge jusqu’à la dernière goutte.
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Quant à la « crise » économique actuelle, dont on ne vit que les prémisses, suscite-t-elle une remise en cause radicale ? Voit-on les économistes cloués au pilori ? Au contraire, leur emprise est toujours plus totale. L’indicateur sacré qu’est le PIB reste omniprésent. À l’unisson, les partis entretiennent les « espoirs chimériques » de la croissance, à base de relance ou de chocs de compétitivité. Et les consommateurs frustrés réclament du pouvoir d’achat. L’essayiste Naomi Klein a montré, dans son livre « La stratégie du choc » paru en 2008, comment le libéralisme avançait en profitant des désastres, situations d’effroi qui annihilent les résistances. Ses analyses ont été confirmées depuis : dans toute l’Europe les privatisations s’accélèrent, les services publics sont démantelés, le droit du travail est attaqué, la sécurité sociale malmenée, pendant qu’explosent les inégalités, la précarité et le chômage. S’il y a bien une pédagogie des catastrophes, elle est utilisée par les gouvernements pour maintenir les foules dans l’angoisse et la soumission.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le mensuel La Décroissance de septembre 2014.