Les économistes médiatiques nous enfument

Ils sont entre 40 et 50 économistes surmédiatisés (sur 3000 ou 4000 économistes en France, scandalisés voire traumatisés par ces pratiques) à s’être transformés en lobbyistes de leurs employeurs privés.Le plus connu d’entre eux, Daniel Cohen, a été embauché par la banque Lazard, LA banque d’affaires du capitalisme de connivence français, qui est au cœur de tous les deals financiers et industriels depuis vingt ans. Il gagnait, en 2011, entre 10 et 20 fois plus que ce qu’il gagne à l’École normale supérieure (ENS) !
Il y a une OPA de la finance sur les milieux intellectuels et c’est un danger. La loi de 2006 a autorisé les grandes universités à créer des fondations et des chaires financées par les grand groupes, comme Loréal, Axa, Total, BNP Paribas, Crédit Agricole…
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Alors que le traitement d’un professeur en fin de carrière avoisine les 5000 euros par mois, les bénéficiaires d’une chaire sénior à l’École d’économie de Toulouse, très liée au privé, ont une rémunération trois à quatre fois supérieure. D’évidence, l’indépendance de la recherche est en danger.
Au cours de mon enquête, j’observe aussi qu’une partie des journalistes est dans ce même système de corruption. Je prends l’exemple d’une grande émission qui est totalement à pensée unique, la pensée unique néolibérale, qui est C dans l’air, d’Yves Calvi. Les seuls économistes invités sont précisément ceux qui siègent au CA des banques, etc. et qui, de fait, médiatisent « l’économie » de leurs clients. Ils sont invités non-stop, partout, dans tous les médias. On ne voit qu’eux pratiquement, on n’entend qu’eux, ils nous expliquent la crise et ses solutions à leur manière, néolibérale. Un scandale. Parmi ceux que l’on entend et voit partout, il y en a qui sont présentés comme économistes alors qu’ils ne le sont même pas, comme Marc Fiorentino qui détenait lui-même une société de placement en Bourse et qui avait fait l’objet de trois sanctions de l’Autorité des marchés financiers.
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La corruption a gagné jusque dans les rangs du PS et une partie du personnel politique a été totalement gangrénée par le camp adverse ! Regardez sur qui s’appuie François Hollande : Jean-Pierre Jouyet dont toutes les convictions sont à droite, qui pense « qu’il faut aller vers davantage de flexibilité et des boulots qui ne sont pas forcément payés au SMIC », dont les réseaux personnels sont des amitiés avec les banquiers d’affaires. Emmanuel Macron, devenu ministre de l’Économie et remplacé en tant que conseiller économique de Hollande par Laurence Boone, membre du Cercle des économiste (l’un des cénacles mondains et parisiens de la pensée unique), chef économiste chez Bank of America Merrill Lynch, puis dans le groupe du milliardaire François Pinault.

Extraits d’un entretien avec Laurent Mauduit dans le journal Siné mensuel d’octobre 2014.

Inflation : les gens « sérieux » sont tous d’accord !

Fakir : Bonjour, j’ai sous les yeux un article que vous avez écrit dans Le Monde, le 17 août, et qui s’intitule : L’inflation peut-elle résorber les dettes publiques?. Vous interrogez six économistes, mais bizarrement les six sont contre l’inflation.
Alain Faujas : Vous savez, j’ai été pris par le temps. J’ai appelé six économistes de droite et de gauche dont je pensais, pour certains, qu’ils allaient se prononcer en sa faveur. À ma surprise ils étaient aussi contre – même Daniel Cohen et Delors.
Quand les économistes « de gauche » sont représentés par un économiste de la banque Lazard, Daniel Cohen, et par le grand ami des patrons européens, Jacques Delors, le débat est fermement cadré. Il ne versera pas dans le populisme…
Fakir : Si c’est une question de temps, pourquoi dans un numéro suivant vous n’avez pas cherché à trouver d’autres économistes en faveur de l’inflation comme Jacques Sapir, comme Frédéric Lebaron pour équilibrer le débat ?
Alain Faujas : Parce que l’on est passé à autre chose. On a considéré que la question avait été résolue, et par des gens sérieux. Et puis, ce sujet n’attire pas.
Et comment reconnaît-on les « gens sérieux » ? Ils ne prônent pas l’inflation, ni le protectionnisme, ni les nationalisations, ni la décroissance, etc. C’est ainsi que, depuis trente ans, le « cercle de la raison » cher à Alain Minc tourne en rond, se mord la queue, enferme la politique dans un mouchoir de poche centriste et fort triste. C’est ce consensus des bien-pensants qu’il faut aujourd’hui faire voler en éclats. C’est un air vif qu’il faut apporter dans la prison des idées.

Entretien entre les journalistes de Fakir et Alain Faujas, journaliste au journal Le Monde, initialement publié dans le journal Fakir de septembre 2011 et republié en octobre 2014.