La religion néolibérale entre à l’école

Les syndicats des profs de sciences éco et sociales ont eu la joie de découvrir que leur cher ministère soutenait un projet de journal d’infos économiques à destination des lycéens quelque peu douteux. La lecture dudit journal, concocté par l’institut de l’entreprise (un think tank créé par le patron de BNP-Paribas, Michel Pébereau) et par « Les Échos » laisse songeur.

Ainsi à la une on peut lire en titre : Les Français largement favorables à un assouplissement du marché du travail. En page 3, un article explique pourquoi il va bien falloir finir par toucher au Smic avant de conclure par une colonne ouverte au secrétaire général du groupe Carrefour ! Le syndicat s’est fendu d’un communiqué outré le 1er septembre, dénonçant une attaque frontale contre le pluralisme à l’école. À quand un journal labellisé par le ministère citant nos chers Économistes atterrés ? Pas demain la veille.

Article de Blandine Flipo dans Siné mensuel de novembre 2015.

Informations complémentaires sur le web :

La civilisation du progrès vu par Gandhi

L’Inde n’a pas été écrasée par les Anglais mais par la civilisation du progrès : ainsi s’exprime le jeune Gandhi dans son ouvrage Hind Swaraj, écrit en 1909. Pour décoloniser son pays, le célèbre disciple de Tolstoï appelle à ne plus imiter le modèle de développement européen, à refuser une pseudo-civilisation qui dé-civilise, un progrès anti-progrès qui rend les hommes esclaves de l’économie. Chasser les colons par la terreur est une voie sans issue, estime l’apôtre de la non-violence : les Indiens ne pourront se libérer que quand ils choisiront de s’autolimiter, de refuser la course à la puissance, de rejeter ce vaste marché que l’Empire Britannique aimerait étendre sur le monde entier. L’autonomie politique exige une maîtrise de soi, une discipline individuelle et collective allant jusqu’à la désobéissance civile. C’est par la tempérance, l’entraide, le travail manuel, la reconquête de savoir-faire (incarnée notamment par le rouet) que les Indiens pourront préserver leur société millénaire et leur indépendance paysanne, contre l’urbanisation, l’enfermement dans des usines, l’asservissement à de nouveaux besoins, la modernisation à marche forcée et la soumission aux machines.

Extrait d’un article paru dans le journal La Décroissance de février 2015.

Dette, 5000 ans d’histoire.

« Dette, 5000 ans d’histoire » est un livre de David Graeber.

Cette somme court de l’invention du crédit en Mésopotamie à la crise des subprimes, cite Rabelais ou le Rigg-Veda (les hymnes sacrés de l’Inde) et offre une puissante réflexion historique et morale, l’humour en prime. Surprise, c’est un succés : 100 000 exemplaires vendus aux États-Unis, autant en Allemagne. Car David Graeber, anthropologue, prof d’économie à l’université de Londres et instigateur d’Occupy Wall Street, démontre comment l’adage « Chacun doit payer ses dettes » a deux poids et deux mesures. Dans certains États américains, une personne endettée peut aujourd’hui être jetée en prison alors que sa banque est renflouée par des fonds publics. Et quand les créanciers et le Fonds monétaire international étranglent la Grèce ou le Portugal, Washington relève son plafond de la dette – de 5 000 milliards de dollars en 1996 à 16700 milliards en 2013. Parmi les créanciers, Pékin ne réclame pas (encore) ses intérêts, le déficit américain servant à acheter « made in china »
(…)
En 1971, la querre au Vietnam est un gouffre financier ? Le président Nixon dévalue en enterrant la convertibilité en or du dollar. Depuis, la monnaie est totalement dématérialisée, mais cela n’a rien d’inédit, rappelle David Graeber. N’en déplaise à l’économiste Adam Smith, selon lequel le troc a précédé la monnaie et le crédit, on sait qu’en 2400 avant notre ère les prêts à intérêts étaient si répandu au Proche-Orient que des amnistie étaient régulièrement décrétées pour effacer les dettes du peuple, synonymes d’asservissement. Or, les premières pièces connues datent de -600. En Grèce ou en Inde, les États font battre monnaie pour payer leurs soldats, et font émerger l’économie de marché pour entretenir l’armée. Les conquêtes apportent du butin et surtout des prisonniers, qui remplacent au pays les « asservis pour dettes ».
L’anthropologue voit dans ce triptyque guerre-monnaie-esclavage un moteur de l’histoire. Hernan Cortès conquiert le Mexique pour honorer ses créanciers; puis les conquistadors usent de l’esclavage et du péonage – un travailleur détenu doit payer à son patron des dettes contractées pour pouvoir vivre sur place, système toujours en vigueur dans les ateliers-bagnes asiatiques ou les chantiers du Qatar… « C’est le scandale secret du capitalisme : à aucun moment il n’a été organisé essentiellement autour d’une main d’œuvre libre », juge David Graeber.
Mais « les insurrections paysannes, du Chiapas au Japon, ont régulièrement revendiqué l’effacement des dettes au lieu de se concentrer sur des problèmes structurels comme le système des castes ou même l’esclavage ». Pour ce partisan d’un jubilé de la dette, la crise écologique et sociale doit entraîner une vraie remise en cause du sens de l’économie, via, par exemple, la semaine de 20 heures.

Présentation de l’ouvrage par Simon Barthélémy dans le magazine Terra eco de novembre 2013.