armes nucléaires

Quel est pour vous le fondement des armes nucléaires ?

Francis Lenne : La bombe atomique n’est pas une arme au sens militaire du terme. Elle n’est pas utilisable pour se défendre, mais pour s’immoler. Il n’y a pas de passage à l’acte possible. Aucun discours raisonné, aussi bien argumenté soit-il, ne pourra jamais parvenir à résoudre la question nucléaire et à éloigner de l’humanité le risque majeur de sa propre autodestruction. C’est pour- quoi il ne faut pas oublier Hiroshima, mais en faire le deuil.
Citons Edgar Morin : en réalité, la véritable raison de la dissuasion nucléaire n’est pas d’assurer la défense de la population, mais de conférer à l’État un simulacre de puissance, celle-ci n’étant qu’une puissance de destruction et d’anéantissement.

Alors être pour ou contre la dissuasion, est un faux débat ?

Francis Lenne : Oui, car la question nucléaire, au-delà de son caractère technique au sens large trop souvent mis en avant dans les argumentations, est en effet principalement et avant tout d’ordre psychologique.
En effet, contrairement à une théorie physique qui peut faire l’objet d’une expérience pour en vérifier la validité, la dissuasion est un concept qui n’est testable ni en fait, ni en droit. Elle opère dans un champ virtuel et repose sur l’hypothèse que tous les acteurs impliqués sont rationnels et leurs comportements prévisibles. Or, rien ne peut garantir que ce soit le cas en toutes circonstances, notamment en période de fortes tensions. Sa validité est indémontrable. Elle n’est qu’un simple axiome, un pari sur la survie de l’humanité.

Quels sont alors les blocages dont souffrent les « pro-nucléaires » ?

Francis Lenne : La communauté internationale doit rechercher un nouveau paradigme de sécurité qui favorise la compréhension mutuelle, or la conception actuelle de dissuasion nucléaire est fondée sur la défiance mutuelle et la menace d’une apocalypse.
Les responsables politiques des nations ayant adopté cette dite stratégie se refusent à la remettre en question. Nous devons donc analyser les forces qui provoquent cet autisme assimilable à un trouble psychotique qui frappe les puissants de ce monde.

La stratégie de dissuasion serait donc un trouble mental ?

Francis Lenne : La dissuasion n’existe que dans l’esprit de celui qui est prétendu être le dissuadé, par conséquent dans l’esprit de celui qui prétend qu’il dissuade, donc selon des images que se font l’un et l’autre des représentations mentales de chacun. Ces images sont ici celles de la terreur absolue.
Vouloir exercer une domination par la terreur, que ce soit sur un individu ou sur un groupe humain, y compris si elle tente de se justifier par l’application des principes d’une morale sociale (guerres dites justes des « démocraties » ou des « États terroristes ») est éminemment pathologique.
Dépasser les troubles que ce déni provoque commence donc par l’acceptation de cette approche métaphysique et pathologique de la question nucléaire. Ce dépassement ne peut aboutir qu’en reconnaissant que ce qui est dit « arme nucléaire » n’est en réalité pas une arme car elle est appelée à menacer mais en aucun cas à frapper (ce serait son échec), quel que soit le discours tenu sur son emploi ou non.

Extrait d’un entretien avec le général Francis Lenne dans la revue Sortir du nucléaire du printemps 2017.

Dissuasion nucléaire

La dissuasion nucléaire date d’une époque révolue : lors de la guerre froide, notre force de dissuasion était ouvertement “ciblée” sur l’URSS. En ce début de XXI siècle, les principales menaces qui pèsent sur la France sont d’ordre terroriste, environnemental, économique. En quoi notre dissuasion nucléaire est-elle “dissuasive” face à chacune de ces menaces ? Poser la question, c’est déjà y répondre !
En fait la véritable raison, non avouée par les gouvernants, de posséder l’arme nucléaire est d’être considéré comme une grande puissance reconnue sur la scène internationale. Posséder une telle puissance de destruction donnerait donc une puissance politique et diplomatique, mais il est inacceptable que cette puissance, illusoire, repose sur la possession de moyens d’anéantissement. Un désarmement nucléaire renforcera le prestige international de la France et initiera un chemin vertueux auprès des autres puissances nucléaires.
[…]
À l’image du traité d’interdiction des armes chimiques, des états et des organisations internationales se mobilisent pour faire adopter un traité d’interdiction des armes nucléaires pour :

  • reconnaître que l’utilisation des armes nucléaires causerait un préjudice humanitaire catastrophique,
  • reconnaître qu’il existe un impératif humanitaire universel à interdire les armes nucléaires, même pour les États qui ne possèdent pas ces armes,
  • reconnaître que les possesseurs nucléaires ont l’obligation d’éliminer leurs armes nucléaires,
  • prendre des mesures immédiates pour soutenir un processus multilatéral de négociations sur un traité interdisant les armes nucléaires.

[…]

La dissuasion nucléaire nécessite de conférer au seul Président de la République le pouvoir de décision, ce qui constitue un déni de démocratie. Depuis 50 ans, cette stratégie de défense n’a jamais fait l’objet d’un débat citoyen. Seuls quelques députés ont récemment interrogé le gouvernement sur le coût et l’efficacité de cette option de défense… que même d’anciens ministres de la Défense osent aujourd’hui critiquer.

Extraits d’un document de campagne de l’association France sans armes nucléaires.