Dominants économiques

Depuis que le communisme, dernier modèle social qui s’opposait à leur hégémonie, s’est effondré, les dominants économiques sont en passe de conquérir le reste du monde. Leur vecteur de domination, l’argent, est devenu le principal voire l’unique marqueur de classe. A l’instar des dominants religieux et de territoire sous l’Ancien Régime, les dominants économiques façonnent aujourd’hui le monde selon la vision qu’ils en ont : un gigantesque marché planétaire, une économie ouverte mondialisée et dérégulée où tout, inerte ou vivant, se vend et s’achète.
Publicité et marketing commandent à chacun de consommer, encore et encore, dans le même temps la capacité à consommer démontre la richesse des individus, donc leur statut social, les enfermant dans un cercle infernal. Le travail est promu car il est au centre du système : il permet de produire, de gérer et de valoriser la production, créant la valeur captée par la classe dominante.

Les problèmes environnementaux découlant de l’utilisation toujours plus importante des ressources de la planète sont démontrés mais ne trouvent pas de résolution : car pour l’élite, accepter de reconsidérer la croissance et la production, ces deux clefs de voûte de notre ordre social, signifierait remettre en cause cet ordre social, et avec lui sa position dominante.

Dans la société primitive originelle, l’individu voyait ses intérêts propres satisfaits, mais devait également respecter ceux de la communauté sous peine de perdre ses soutiens et être déchu de son rang. L’apparition de la domination de champ fit disparaître cette réciprocité : les classes dominantes peuvent faire prévaloir leurs intérêts sur l’intérêt général sans risque direct pour leur position sociale. Les conséquences sont ces ravages sociaux et environnementaux que nous connaissons aujourd’hui.

La politique est, à son origine, une discipline noble, puisqu’elle élabore les lois s’harmonisant le mieux à la vie de ceux qui les décident – le peuple dans le cas d’une démocratie. Par sa fonction régulatrice, la loi est théoriquement supérieure à tout ce qui touche à la Cité : l’économie, le social, l’organisation politique….
Pour contrer cette prépondérance de l’intérêt individuel sur l’intérêt général, et parce qu’un dominant ne redoute rien de plus que perdre son statut, instaurer dans notre démocratie la possibilité de déchoir de ses fonctions un élu lorsque ses mandants estimeraient qu’il ne répond pas à l’intérêt général serait un premier pas dans la régulation des processus de domination. Réguler plutôt qu’empêcher, car l’humain ne peut échapper à sa nature.

Dernière partie d’un article de Jonas Eval publié dans Les Zindigné(e)s d’octobre 2016.

Développement extractiviste

Le mirage du développement durable

Développement durable, éco-efficience, croissance verte, green new deal, etc., – la novlangue regorge d’oxymores anxiolytiques. L’un des derniers en date, la « dématérialisation de la croissance », laisse même entendre que l’économie mondiale peut croître plus vite en consommant moins de matières.

Multiplier les pains (et les poissons) ex nibilo est un rêve occidental vieux comme la Bible, et l’enthousiasme généré par les gadgets comme l’imprimante 3D, dont on attend qu’ils fabriquent tout ou presque à partir de presque rien, montre qu’il n’a rien perdu de sa force.

Les organisations internationales qui promeuvent l’objectif de dématérialisation assurent d’ailleurs qu’au cours du siècle dernier l’humanité a déjà fait une bonne partie du chemin. Il est facile de se laisser convaincre. Après une première « révolution » Internet au tournant des années 2000, voilà qu’aujourd’hui le tout- numérique, le tout-mobile, le tout-sans-fil nous donnent effectivement l’illusion de flotter dans l’éther. Pourtant, il n’en est rien : le constat est erroné et la promesse mensongère.

L’amélioration de l’efficacité matérielle et énergétique (économies de matières et d’énergie par unité de production effectivement constatées au cours du siècle dernier) n’a pas fait baisser la consommation globale. Sur la période de 1900 a 2005, alors que la population a quadruplé, l’extraction des matériaux de construction a été multipliée par 54, celle de minerais métalliques et industriels par 27, celle des combustibles fossiles par 12 et celle de la biomasse – “ressource » la plus directement utilisée pour couvrir les besoins de base, notamment alimentaires – par 3,6 « seulement ».
Entre « effet rebond » et exploitation de ressources nouvelles (pétrole, uranium, divers « petits métaux »…) qui s’additionnent à celles qu’on extrayait déjà auparavant (charbon, métaux industriels traditionnels, ressources agricoles…), le seul changement structurel observable au niveau mondial a été le passage d’une « économie organique », essentiellement basée sur la consommation de la biomasse, à une « économie minérale » , de plus en plus dépendante des minerais et des hydrocarbures.

Extraire de plus en plus de tout

Ni le poids du secteur tertiaire dans une économie donnée, ni la technologisation de nos occupations quotidiennes ne signifient que l’économie mondiale s’élève au-dessus de la matière. Un email parvient peut-être en une dizaine de secondes à l’autre bout du monde, mais à la différence d’un pigeon voyageur ou d’un postier à pied ou à cheval, il le fait grâce à des infrastructures et des machines complexes, impossibles à édifier et à maintenir sans apports considérables de matières premières et d’énergie.

[…] la grande majorité des « services » produits à l’échelle industrielle (qui nécessitent de nombreux supports physiques) sont arrimées aux ressources naturelles de la même façon que l’industrie lourde. Les performances dématérialisatrices de tel ou tel pays (généralement occidental) masquent le plus souvent la délocalisation des industries gourmandes en ressources dans des pays tiers (généralement du Sud).
Enfin, le déploiement à grande échelle des technologies supposément « vertes », qui cristallisent tous les espoirs, ne fera, dans le meilleur des cas, que déplacer la pression extractive sur de nouvelles ressources : les méga-parcs éoliens, les méga-stations solaires, les méga-centrales géothermiques ou a biomasse, les centrales nucléaires, les installations industrielles permettant de capter et de stocker le CO2 ou de recycler les matières usagées (moyennant de gros volumes d’énergie), les dispositifs d’efficacité énergétique dans le secteur du bâtiment (qui reposent sur l’électronique et donc sur des métaux), etc., ne sauront être conçus et répliqués en masse par la seule force du Saint-Esprit.

« Les matières premières sont essentielles au fonctionnement durable des sociétés modernes », proclame une communication de la Commission européenne, contredisant les chantres de la dématérialisation.

Extrait d’un article d’Anna Bednik, économiste, dans le mensuel Les Zindigné(e)s de juin 2016.

Croissance perpétuelle

La croissance perpétuelle est-elle possible dans un monde fini ? Il y a quarante ans déjà, Dennis Meadows et ses acolytes répondaient par la négative. Aujourd’hui, le chercheur lit dans la crise les premiers signes d’un effondrement du système.
En 1972, dans un rapport commandé par le Club de Rome, des chercheurs de l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT) publient un rapport intitulé « Les limites de la croissance ». Leur idée est simple : la croissance infinie dans un monde aux ressources limitées est impossible. Aussi, si les hommes ne mettent pas fin à leur quête de croissance eux-mêmes, la nature le fera pour eux, sans prendre de gants.
[…]
Il faut changer notre manière de mesurer les valeurs. Il faut par exemple distinguer la croissance physique et la croissance non physique, c’est-à-dire la croissance quantitative et la croissance qualitative.
[…]
La plupart des problèmes, nous ne les résolvons pas. Nous n’avons pas résolu le problème des guerres, nous n’avons pas résolu le problème de la démographie. En revanche, le problème se résoudra de lui-même parce que vous ne pouvez pas avoir une croissance physique infinie sur une planète finie. Donc la croissance va s’arrêter. Les crises et les catastrophes sont des moyens pour la nature de stopper la croissance. Nous aurions pu l’arrêter avant, nous ne l’avons pas fait donc la nature va s’en charger. Le changement climatique est un bon moyen de stopper la croissance. La rareté des ressources est un autre bon moyen. La pénurie de nourriture aussi. Quand je dis « bon », je ne veux pas dire bon éthiquement ou moralement, mais efficace. Ça marchera.
[…]
En 1972, nous étions en dessous de la capacité maximum de la Terre à supporter nos activités, à 85% environ. Aujourd’hui, nous sommes à 150%. Quand vous êtes en dessous du seuil critique, c’est une chose de stopper les choses. Quand vous êtes au-delà, c’en est une autre de revenir en arrière. Donc oui, la nature va corriger les choses. Malgré tout, à chaque moment, vous pouvez rendre les choses meilleures qu’elles n’auraient été autrement. Nous n’avons plus la possibilité d’éviter le changement climatique mais nous pouvons l’atténuer en agissant maintenant. En réduisant les émissions de CO2, l’utilisation d’énergie fossile dans le secteur agricole, en créant des voitures plus efficientes… Ces choses ne résoudront pas le problème mais il y a de gros et de petits effondrements. Je préfère les petits.
[…]
L’humanité obéit à une loi fondamentale : si les gens doivent choisir entre l’ordre et la liberté, ils choisissent l’ordre. C’est un fait qui n’arrête pas de se répéter dans l’histoire. L’Europe entre dans une période de désordre qui va mécontenter certaines personnes. Et vous allez avoir des gens qui vont vous dire : « Je peux garantir l’ordre, si vous me donnez le pouvoir ». L’extrémisme est une solution de court terme aux problèmes. Un des grands présidents des États-Unis a dit : « Le prix de la liberté est la vigilance éternelle. » Si on ne fait pas attention, si on prend la liberté pour acquise, on la perd.

Extraits d’un entretien entre la rédaction du journal TerraÉco (le site terraeco.net ne semble plus disponible) et Dennis Meadows.

L’intensité énergétique de l’économie

L’innovation technique est devenue la principale piste de sortie de crise, qui permettrait de retrouver le chemin de la croissance, telle que mesurée par le PIB. Les immenses progrès réalisés notamment en matière de technologies de l’information font espérer que, bien utilisées, ils permettront une croissance découplée de l’usage des matières premières, et en premier lieu des énergies fossiles.
Cet espoir est probablement vain. Une courbe permet de s’en rendre compte : celle de l’évolution de la quantité d’énergie pour créer de la « richesse », mesurée en dollar de PIB mondial.
On appelle ce ratio l’intensité énergétique de l’économie (ou du PIB), et c’est un bon indicateur de l’efficacité de notre économie mondialisée. Mais il ne s’améliore que très lentement, de l’ordre de 0,7 % par an depuis 40 ans, et, pire, ce taux ne s’améliore plus depuis quelques années.
L’activité économique requiert toujours autant d’énergie, et aucun signe ne montre que les choses s’améliorent. Certes un pays peut faire mieux, par exemple en externalisant sa production industrielle, mais ça ne change rien au total, car l’énergie se retrouve incorporée dans les biens importés.

Cette évolution va à l’inverse de ce que souhaitent les chantres de la « croissance verte » et autre « troisième révolution industrielle », et renforce les analyses des rares économistes pour qui l’énergie est le vrai moteur de la transformation du monde.
[…]
Plusieurs causes expliquent selon moi cette stagnation de l’amélioration de l’efficacité de l’économie mondiale. Citons l’effet rebond (par exemple les voitures sont plus efficaces, mais deviennent plus lourdes et plus nombreuses), le fait qu’il faille de plus en plus d’énergie pour extraire les matières premières et produire de l’énergie, les rendements décroissants de la recherche (de plus en plus d’argent est investi, et pourtant le rythme des innovations baisse), le libéralisme économique (qui cherche à améliorer la rentabilité financière, et non énergétique), l’inertie sociétale (accepter de payer plus cher, ou de changer d’activité…), le montant et l’orientation des investissements (de plus en plus vers le court terme), et le cannibalisme énergétique (il faut de l’énergie pour développer les énergies « renouvelables » et améliorer l’efficacité énergétique).
Certes des politiques publiques pourraient améliorer les choses, comme soutenir la rénovation des logements, mais elles ont leurs limites, et globalement on ne voit aucune raison pour que le découplage s’améliore fortement.
Des économistes « classiques » commencent à s’inquiéter de ce qu’ils appellent une « stagnation séculaire », et à douter du rôle du progrès technique. Ils constatent que la « nouvelle économie », celle de Amazon, AirBnB ou Uber, détruit des emplois et crée bien peu de croissance au total.

Extraits d’un article de Thierry Caminel dans le journal La Décroissance de novembre 2015.

Croissance verte

« En fait cette grande vague d’innovations qui a permis de faire la révolution industrielle, elle est peut-être à notre porte, elle s’appelle la révolution verte. Elle a l’idée que l’on peut découpler la croissance économique de la consommation d’énergie, de la consommation de ressources naturelles, qu’on peut faire de la croissance sélective » […]

Mais Laurence Tubiana n’y croit pas non plus, à ses salades de croissance verte. Une éminente diplomate comme elle, qui parcourt la planète de réunions climatiques en réunions climatiques, qui a lu des milliers de pages de rapports, de graphiques, de chiffres et de modélisations détaillant la dévastation du monde, le sait très bien : le découplage n’a pas eu lieu.
Nous n’avons jamais brûlé autant d’énergies que ces dernières années. La moitié des émissions totales de dioxyde de carbone émises depuis les débuts de l’ère industrielle l’ont été… depuis 1988. Le dérèglement climatique et la destruction des écosystèmes s’emballent. Bref, toutes les négociations internationales sur le climat qui se sont multipliées depuis 1992, tous ces sommets qui martèlent la ligne de plomb « croyez dans le développement durable, dans la croissance verte, bas-carbone, poursuivons l’expansion, grâce au progrès technologique nous pourrons produire et consommer toujours plus en prélevant moins de ressources », n’ont servi qu’à une chose : nous enfoncer à vitesse grand V dans une voie sans issue.
[…]
On ne s’en sortira pas tant qu’on abandonnera pas l’idéologie du progrès, tant qu’on ne s’en prendra pas à la dynamique du capitalisme, au fétichisme de la marchandise, à la puissance du système technicien, tant qu’on ne réduira pas radicalement notre prédation en optant pour la décroissance.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance d’octobre 2015.

La croissance économique pour qui ?

Que l’économie croisse indéfiniment, en même temps que la population, cela semble être un principe de sens commun. Mais ce ne l’est pas. Beaucoup de choses doivent grandir jusqu’à atteindre leur taille optimale : les plantes, les animaux, les personnes. Quand quelqu’un atteint sa taille normale et qu’une partie de son corps continue de grandir, nous appelons cette protubérance un cancer. Une bonne partie de ce qui s’accroît quand l’économie progresse est un cancer social. Sont en augmentation la spéculation, la production irrationnelle et destructive, la corruption et le gaspillage, au détriment de ce qui est nécessaire d’améliorer : la justice sociale, le bien-être des majorités. La croissance économique produit le contraire de ce qu’elle promet. Elle n’implique pas plus de bien-être ni d’emploi pour les majorités, ni une meilleure efficacité dans l’utilisation des ressources. Au contraire : elle génère misère, inefficacité et injustice. Continuer de proposer un important taux de croissance comme projet de société relève de la pure stupidité. Il faut l’attribuer à l’ignorance béate ou au cynisme, ou à une combinaison des deux.

Concentrer l’effort social sur la croissance économique dissimule le but réellement poursuivi : plus d’opulence pour quelques-uns, au prix de la misère générale et de la destruction du patrimoine naturel. C’est une conséquence logique, car cette obsession d’économiste ne fait rien d’autre qu’appliquer à l’ensemble de la société l’exigence stricte du capital : un capital qui ne croît pas, meurt ; sa croissance doit donc être infinie. Cultiver cette obsession pour la croissance revient donc à signer un chèque en blanc aux maîtres du marché ou à l’État, pour que leur objectif d’accumulation du capital se fasse au nom d’un bien-être général qui n’arrive jamais et qui, par cette voie-là, n’arrivera jamais.

Extrait d’un article de Gustavo Esteva Figueroa dans le journal La Décroissance de juillet-août 2015.

Le pape François appelle à la décroissance

Stupeur et tremblements dans les rédactions : « le pape François appelle à la décroissance ». L’encyclique Laudato si a ouvert une brèche. Alors que tous ont tellement rêvé de voir ce satané mot de décroissance enterré, voilà le pape en personne qui le sort de sa mitre ! L’encyclique l’affirme clairement : l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources une saine croissance en d’autres parties.
Le pape dénonce l’idée d’une croissance infinie ou illimitée qui a enthousiasmé beaucoup d’économistes, de financiers et de technologues. Contre le mensonge de la disponibilité infinie des biens de la planète, qui conduit à la « presser » jusqu’aux limites et même au-delà des limites, François exhorte à en finir aujourd’hui avec le mythe moderne du progrès matériel sans limite. Il s’attaque à l’imposture de la croissance verte et appelle à redéfinir le progrès : La qualité réelle de vie des personnes diminue souvent – à cause de la détérioration de l’environnement, de la mauvaise qualité des produits alimentaires eux-mêmes ou de l’épuisement de certaines ressources – dans un contexte de croissance économique. Dans ce cadre, le discours de la croissance durable devient souvent un moyen de distraction et de justification qui enferme les valeurs du discours écologique dans la logique des finances et de la technocratie ; la responsabilité sociale et environnementale des entreprises se réduit d’ordinaire à une série d’actions de marketing et d’image. Diable !

L’état des lieux dressé par ce texte est sans ambiguités. Oui, la croissance est destructrice. Elle dévaste les écosystèmes, ravage les paysages, réchauffe le climat, intoxique les corps et transforme le paradis terrestre en un immense dépotoir, bref en enfer…

La pape met en cause la culture du déchet, qui affecte aussi bien les personnes exclues que les choses, vite transformées en ordures. La nature comme l’homme sont réduits en ressources à exploiter, broyés pour le saint profit.
Mais ce n’est pas que le patrimoine naturel qui est menacé, c’est aussi la diversité des peuples et des terroirs, leurs histoires et leurs particularismes. La croissance économique tend à produire des automatismes et à homogénéiser. […] La vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie mondialisée actuelle, tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité.
La société de consommation est une société de mutilation, où les individus unidimensionnels sont réduits à un statut d’engrenage au service d’une méga-machine dévorante. Le consumérisme obsessif est le reflet subjectif du paradigme techno-économique. Cette existence conditionnée de producteur-consommateur est sans profondeur, sans intériorité, aliénante : Plus le cœur de la personne est vide, plus elle a besoin d’objets à acheter, à posséder et à consommer.

Pour sauvegarder notre maison commune, le pape François appelle donc à reprendre la main sur la technocratie qui nous dirige. Contrairement à ceux qui affirment que les problèmes écologiques seront résolus simplement grâce à de nouvelles applications techniques, sans considérations éthiques ni changements de fond, l’encyclique prône une profonde réorganisation des rapports sociaux, à une transformation des styles de vie, des modèles de production et de consommation, des structures du pouvoir, à une remise en cause de l’appropriation privée.
Son écologie, ce n’est pas une simple lecture biologique et mathématique du monde, mais une recherche philosophique et anthropologique sur l’essence de l’humain, le sens de l’existence. Car la crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure, incarnée dans le quotidien, vécue avec joie et authenticité, créativité et dignité, qui remet en cause le sentiment de toute-puissance, la dynamique de la domination et de la simple accumulation de plaisirs, qui valorise la bonté, l’humilité contre le gaspillage et l’avidité, qui nécessite d’avoir recours aux diverses richesses culturelles des peuples, à l’art et à la poésie, à la vie intérieure et à la spiritualité.

Extraits d’un article de Vincent Cheynet et Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de juillet-août 2015.

Guerre de classe

La fin de la croissance ne conduit pas à la fin du capitalisme. Au contraire, la crise dans laquelle nous sommes englués depuis des années permet d’accélérer l’offensive libérale. De privatiser en masse, de marchandiser tous les secteurs de l’existence, de soumettre l’ensemble des activités humaines à la sacro-sainte loi de la Rentabilité, de s’attaquer à la protection sociale, à la solidarité, de précariser, flexibiliser. Assurances maladie à vendre. Retraites par capitalisation à vendre. Ports à vendre. États à dépecer, services publics à brader.
Et les mêmes qui font aujourd’hui le constat de la croissance zéro, après avoir soutenu la foi en une croissance éternelle, appellent à nous asservir toujours davantage à l’économie. Que ce soit sous la plume de Michel Sapin ou d’un éditorialiste des Échos, le programme est clairement annoncé : tailler dans les dépenses publiques, dans la masse salariale des fonctionnaires, démanteler la sécurité sociale, alléger les charges (novlangue pour cotisations sociales) des entreprises.
C’est ce que met en œuvre le Parti socialiste (et ce depuis trente ans, n’en déplaise aux pleureuses qui menacent de fronder), sous la bénédiction du Medef. La nouvelle loi Macron pour la croissance et la servilité ne fait que renforcer cette logique. Déréglementations, attaques contre le code du travail, ouverture des commerces le dimanche, la nuit, politique de classe au service du capital. De choc de compétitivité en choc de simplification, les producteurs-consommateurs sont appelés à se mobiliser pour la cause du Redressement. Et demain peut-être, notre PIB augmentera de 0.2 %.
(…)
Patrick Artus appelle à pousser plus loin cette thérapie du choc : une fois fait le constat de la grande stagnation, le membre du conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre ordonne de plier un peu plus les rouages de l’économie que nous sommes aux exigences des entreprises.
Les ressources humaines bien formées et mobiles dans tous les sens du terme contribuent non seulement à augmenter la productivité du travail mais aussi à stimuler l’innovation, écrit-il avec sa comparse Marie-Paule Virard.
Chacun doit s’adapter, être flexible, échine souple et nuque inclinée, se former aux nouvelles technologie, acquérir les compétences nécessaires pour développer son employabilité. Pour que le capital humain, source majeure de croissance et de compétitivité, turbine à plein rendement, il faudra en finir avec le CDI, retarder l’âge de départ en retraite, diminuer le SMIC. Pas de pitié pour les gueux.

Du haut de sa tour de bureaux, le chef économiste de Natixis reconnaît que ce qu’il préconise risque d’être impopulaire… Et effectivement, on imagine mal le sexagénaire ventripotent quitter le gratte-ciel de sa banque pour s’aventurer hors du périph et aller face aux prolos leur annoncer ceci : La croissance est finie mes braves, nous diminuons vos salaires, nous cassons vos CDI, nous vous licencierons plus facilement. Va falloir travailler plus et être mobiles, feignasses.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de mars 2015.

Bernard Maris et la croissance

Si Bernard Maris n’était pas à proprement parler un théoricien de la décroissance, il n’a jamais manqué de montrer son soutien à ces thèses. Le 23 mai 2007 sur France Inter, il affirmait : Les économies d’énergies, qui sont le plus gros gisement d’énergies dont disposent les pays riches, sont très créatrices d’emplois. Les économies d’énergie sont une mine pour la construction de logements. Finalement, l’énergie de demain, c’est l’économie d’énergie. Autrement dit : la décroissance crée des emplois. Tenant un discours ici totalement à contre-courant de ses confrères, il dénonçait le piège d’une décroissance amalgamée à la récession : La récession qui s’annonce n’est pas une forme de décroissance. Car la décroissance voulue par certains est une notion solidaire et équitable. (France Inter, 14-10-2008.)

Comme Albert Jacquard, l’adhésion de Bernard Maris à la décroissance se faisait sans les pincettes que prennent les pseudo-contestataires savants hautains et autres gourous new age qui se pincent le nez devant un terme si négatif : Je me raccroche au courant écologiste décroissant. Après la guerre, le libéralisme a triomphé en proposant un mode de gestion de la violence fondé sur le libre-échange : on ferait du commerce au lieu de faire la guerre.
Socialistes et communistes proposaient un autre contrat, fondé sur le partage, mais toujours avec l’abondance matérielle en ligne de mire. Il faut maintenant aller vers une abondance spirituelle, avec un contrat fondé sur l’intelligence et la recherche. Mais le socialisme reste pris dans le maelstrom productiviste.
(Libération, 7-11-2012.) Conclusion de l’économiste : La croissance infinie dans un monde fini est une absurdité. Il faut que nous organisions nos économies autrement (Charlie Hebdo, 2-7-2014.)

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de février 2015.

Gentil colibri inoffensif

De nombreux livres annoncent d’un air badin l’avènement d’une révolution, paisible et silencieuse. (…) « la prochaine révolution a déjà commencé ». De quoi s’agit-il ? D’un énième slogan publicitaire tonitruant qui annonce la mise sur le marché d’un nouveau téléphone portable ? Non, d’un « mouvement de fond » dans « une France qui se réinvente par le bas ». De projets citoyens qui multiplient « les chemins vers une société conviviale, démocratique et soutenable ». D’oasis d’humanité qui font naître « un monde coopératif, démocratique, partageur et respectueux de la nature ». (…)
Ce genre de propos enjoués fait fureur ces dernières années, porté par un indéniable engouement éditorial. De nombreux ouvrages, documentaires, articles de presse sortent pour célébrer ces « petites révolutions » locales.(…)
Dans la crise existentielle que nous traversons, nous cherchons des branches auxquelles nous raccrocher, quelques belles histoires pour mieux dormir la nuit et ne pas nous enfoncer dans le désespoir mortifère. Cette recherche est louable, car il faut être sacrément blindé pour ne pas sombrer quand s’amoncellent les mauvaises nouvelles, quand le monde tel que nous l’avons connu se défait sous nos pieds, quand nos certitudes se dérobent, quand toutes les illusions de croissance infinie, d’avenir radieux, de plein emploi et de bonheur par la consommation s’effondrent lamentablement. Alors que l’économie a modelé les rapports sociaux, influencé notre propre état d’esprit et que l’hédonisme marchand a été érigé en idéal par une publicité qui imprègne chacun depuis l’enfance, leur faillite ne peuvent que déstabiliser et désemparer. (…)
La moitié des français se voient déjà contraints de restreindre leur consommation. Mais la désaccoutumance se fait dans la douleur ; le Credoc nous apprend ainsi qu’une écrasante majorité a l’impression d’être en manque : « En 2013, 70 % des Français choisiraient plus d’argent s’ils avaient à choisir entre plus de temps libre ou plus d’argent. Ce taux n’a jamais été aussi élevé en 17 ans. »
Quand plus des deux tiers de la population aspirent encore et toujours à travailler plus pour gagner plus pour consommer plus, il paraît pour le moins hasardeux d’affirmer, comme le fait Bénédicte Manier, que nous sommes entrés dans une ère « post-matérialiste » et de « post-consommation » faite de simplicité, de coopération, de créativité, de bien-être, d’autonomie, en dehors du tout-marchand. (…)
Prétendre qu’aujourd’hui une partie des classes moyennes, avec comme figure de proue les soi-disant « créatifs culturels », a « pris du recul vis-à-vis de la société de consommation », et que beaucoup sont devenus des « non-consommateurs », c’est adapter la réalité à ses rêves. Non, nous sommes loin d’avoir pris collectivement le chemin de la sobriété heureuse, alors que l’Agence internationale de l’énergie montre que les privilégiés des pays riches consomment au contraire toujours plus d’énergie pour alimenter leurs modes de vie. De même, s’enthousiasmer devant l’essor de l’agriculture urbaine alors qu’elle reste anecdotique et que la moindre rupture des flux de marchandises se traduirait en quelques jours par une famine dans les métropole sous perfusion, c’est se voiler la face. De même quand on s’extasie devant l’installation d’un maraîcher bio alors que dans le même temps la paysannerie est décimée. De même quand on se réjouit de voir se diffuser un mouvement comme slow food alors que dans le même temps 87 % des enfants sont tellement habitués à la nourriture industrielle qu’ils ne savent pas reconnaître une betterave. De même quand on estime que 200 000 personnes qui viennent prendre un panier à l’Amap fomentent une révolution alors que dans le même temps 98 % de la population va faire ses courses en supermarché. (…)
Le discours qui se contente de la dimension localo-locale trouve vite ses limites et peut parfaitement s’intégrer dans l’idéologie libérale dominante, si bien narrée par Olivier Le Naire : « Paradoxalement, le changement collectif, la solidarité procéderaient donc de l’addition d’une multitude de choix individuels, et non plus d’un élan national… » Thatcher n’aurait pas dit mieux. Il n’y a plus de société, seulement des individus qui font des petits gestes. Des agents qui s’ajustent sur un marché. Une juxtaposition de comportements atomisés. Ce n’est pas un hasard si la rhétorique de Pierre Rabhi rencontre un tel succès à la fois dans les rangs d’écolos sincères, mais aussi auprès de têtes couronnées comme la princesse de Polignac, de publicitaires comme Séguéla ou de libéraux trans-humanistes comme Attali, qui tous l’écoutent avec bienveillance. (…)
Ce modèle de la société du « bottom-up » où toute « évolution positive » doit émerger d’en bas, où l’économie prime et où le politique est désavoué, convient parfaitement au capitalisme, (…)
Il est temps de négativer. De s’opposer à la grande communion lénifiante. De prendre position dans l’arène politique, de porter ses idées dans l’espace public, d’instiller du conflit dans le consensus mou et de rappeler qu’une société est faite de tensions, d’intérêts divergents, de rapports de force. Car l’affable colibri ne suffira pas à corriger la trajectoire mal embarquée que deux siècles de croissance nourrie aux énergies fossiles nous a fait prendre. Pierre Rabhi le reconnaît lui-même : les petites gouttes que le gentil piaf dépose avec son bec n’y font rien, à la fin la forêt brûle.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans La Décroissance de novembre 2014.