Nos gouvernants et le Panama

[…] Qui peut croire sérieusement que notre Gouvernement va demander à la Justice d’enquêter à propos des neuf-cents sociétés écrans ouvertes au Panama par la Société Générale ces dernières années ?
Pour la forme, on fera semblant d’exiger de la banque, compromise ailleurs du reste, comme la plupart de ses « consœurs », de s’expliquer sur cette opacité organisée. Pour apaiser l’opinion, déjà tellement désabusée, on inquiétera un peu plus Jerôme Cahuzac ou les époux Balkany dont d’autres turpitudes financières sont entre les mains de la justice.
Quelques autres malheureux contribuables trop grossièrement dissimulés par des conseillers financiers moins professionnels feront les frais de la nécessité de ne pas toucher à l’essentiel. Un essentiel qui dépasse allègrement le Panama. L’économie réelle est désormais trop associée, parfois par mégarde, souvent par consentement, aux canaux de l’économie souterraine pour pouvoir s’en défaire sans dommages.
La crise financière mondiale de 2007-2008 était l’occasion d’une reprise en main de la finance par les États. L’occasion ne fut pas saisie. Pire, après avoir renfloué les banques, afin qu’elles survivent à la crise qu’elles avaient elles-mêmes provoquée, les États les laissèrent poursuivre et même amplifier les pratiques coupables du passé. Et l’on s’étonne de la crainte forte qu’une nouvelle crise financière, plus grave encore, n’éclate bientôt ?

Un édifiant précédent fait forcément douter du désir de l’Europe de s’emparer sérieusement de l’affaire du Panama. En 2014, l’enquête « LuxLeaks » a révélé que les multinationales ne payaient quasiment aucun impôt en Europe, grâce à leurs filiales installées au Luxembourg. Il ne se passa rien ! Il aurait fallu poser une question qui fâche : pourquoi autant de firmes multinationales disposaient-elles de filiales au Luxembourg, pays a l’économie modeste à l’échelle de l’Europe ? Tout simplement parce qu’elles y étaient accueillies depuis des années à des conditions plus que favorables et en partie occultes. Voila un pays membre de l’Union Européenne qui organisait l’évasion fiscale des firmes de ses voisins – et du reste du monde – sans barguigner, mais en donnant régulièrement des leçons de rigueur budgétaire aux « mauvais élèves de l’Europe ».
Qui dirigeait le paradisiaque Luxembourg à cette époque récente ? M. Jean-Claude Juncker soi-même, devenu depuis Président de la Commission Européenne, fonction dont il s’acquitte sans une once de faiblesse comme on a pu le constater à l’occasion du traitement intransigeant de « la crise grecque ». En fait, il s’est bien produit quelque chose lors du dévoilement de cet autre pot-aux-roses : le lanceur d’alerte Antoine Deltour qui a révélé l’inavouable secret « LuxLeaks » a été immédiatement poursuivi par la Justice et va bientôt être jugé pour son… crime citoyen. Il ne fait pas bon affronter le système, briser son omerta. On salue parfois en haut-lieu le courage des lanceurs d’alerte pour éviter surtout de les doter d’un statut de protection. […]

Extrait d’un article de Yann Fievet dans le mensuel Les Zindigné(e)s de mai 2016.

Crise du système

« Ce n’est pas une crise, c’est un système », dit un slogan des manifestations d’avril et de mai 2016, appelées à durer. Uni-e-s contre la loi Travail et le traité transatlantique en arrière-plan, beaucoup partagent la même désillusion : comment a-t-on pu voter PS ? Et face à la proposition carriériste de devenir fakir à la place du fakir des plus « progressistes » (Front de Gauche, Podemos, Syriza, etc.), on ne sent plus que la décomposition de la verticalité, de la démocratie représentative et de la personnalisation du pouvoir. Le déferlement des violences policières, l’ultralibéralisme et la malhonnêteté des « socialistes » ont tellement décharné les mots politiques de leur sens, qu’il ne reste plus qu’à tout inventer.

« Vous pensiez vraiment qu’on resterait sur Twitter », lisait-on sur des banderoles lycéennes de Bourg-en-Bresse. Ce sont les plus jeunes, celles et ceux qu’on croyait résigné-e-s à la vie 2.0 et la concurrence généralisée qui ont su les premiers déborder le syndicalisme à papa sur sa gauche pour enflammer la rue. Dans cette brèche de jouvence se sont engouffrés les intermittents, la base syndicale (postiers, femmes de ménage, restauration, etc.) et toute une frange qu’on pensait endormie ou accablée par les récents conflits intérieurs et extérieurs: les non organisé-e-s, freelances, stagiaires, auto-entrepreneur-se-s, non syndiqué-e-s, étudiant-e-s pauvres, etc. Bref, le précariat qui a su prendre les places en une constellation incertaine de Nuits Debouts. À ce jour, 180 villes en France et 15 pays dans le monde ont emboîté le pas de la place de la République parisienne, avant le Global Debout prévu le 15 mai, date anniversaire de l’occupation de la Puerta del Sol qui, à partir du constat que les politiciens ne nous représentent pas, avait permis d’organiser de puissants combats contre la crise du logement et les politiques d’austérité de l’État espagnol.

« Que revive la Commune », ce tag trône depuis les débuts du mouvement sur la bouche de métro de la place de la République, et nomme un désir qui s’affine et se socialise. Le chemin sera long, mais à travers l’organisation autonome de groupes d’action, l’appui aux réfugié-e-s, la place réaffirmée des femmes ou des quartiers populaires, ce sont des valeurs de solidarité qui reviennent en force. Sur les places, la parole a été prise. Sans évidence : au milieu des revendications particulières et des mises en commun, émergent des maladresses, des désaccords, des conflits même. Quoi de plus logique quand les murs des chapelles militantes se fissurent ? Au final, les occupations de l’espace public s’ajoutent aux manifestations, ZAD, actions directes, entraides de quartier, repaires associatifs et autres outils de lutte pour fabriquer un monde débarrassé du capitalisme. À la suite des attentats de 2015, politiciens, journalistes et animateurs nous exhortaient à retourner le plus vite possible à la vie normale. Raté. Après ce beau mois de mars, nous serons beaucoup à ne plus retourner ni à la normale, ni à l’état d’exception. Contre leurs guerres, leurs profits et leur tristesse, continuons de scander: « On est nombreux, on fait ce qu’on veut ! »

Article d’un dossier « Nuit debout » dans le journal CQFD de mai 2016.

Gestion néolibérale de la crise

C’est donc la crise qui a commencé en 2008, ou plus exactement la gestion néolibérale de cette crise par les responsables politiques précédemment cités (austérité pour le peuple, cadeaux aux banques et au MEDEF, chômage et inégalités en vive progression, destruction partielle du droit du travail, de la protection sociale et des services publics) qui sinon « explique » l’amplification du vote FN depuis cinq ans, au moins en constitue le terreau fertile, via notamment le chômage et les inégalités.
Les indices d’une forte corrélation entre montée du chômage et montée du vote FN abondent. […]

Mais l’autre grand facteur social influent est, plus encore que la pauvreté, la progression des inégalités : la carte de France du vote FN en 2014 est très proche de celle des inégalités de revenus, comme l’a montré le démographe Hervé Le Bras (L’0bs du 22 mars 2015).
Deux grands facteurs sociaux se conjuguent donc (ce qui ne veut pas dire qu`ils sont les seuls à jouer, mais leur rôle semble fort) : le niveau d’inégalités de revenu (l’injustice) et le taux de chômage (la relégation, engendrant insécurités diverses et désignation possible de boucs émissaires).
Or ces deux facteurs sont précisément ceux qui résultent le plus nettement de la gestion néolibérale de la crise actuelle, avec l’austérité partout, qui amplifie le chômage, et les cadeaux de toute sorte aux riches et aux grandes entreprises, sous couvert de compétitivité, qui amplifient les inégalités.
[…]
La démocratie dite représentative, telle qu’elle existe aujourd’hui, est moribonde depuis longtemps. Le système politique auquel il faut s’attaquer n’est pas d’abord le FN (même s’il va falloir le faire aussi), mais d’abord celui qui a produit ce phénomène en dépolitisant la vie politique, en installant l’économie libérale au pouvoir, et en mettant de plus en plus la démocratie entre parenthèses, comme ce fut le cas avec l’adoption du Traité de Lisbonne, avec le tournant de l’austérité pour le peuple et du « sauvetage » prioritaire des banques, avec le refus de la séparation bancaire et d’une taxation sérieuse des transactions financières, et comme c’est toujours le cas avec la négociation secrète de divers accords dits de libre-échange, avec notre Président en chef de guerre sans mandat international, et dans bien d’autres exemples.
Reste alors une grande question d’avenir : pourquoi la gauche non libérale, celle qui s’oppose vraiment aux accords de « libre- échange », aux lobbies bancaires ou à la destruction du droit du travail, mais aussi celle qui se bat pour la justice climatique et contre les « fous de croissance », pourquoi n’a-t-elle pas été en mesure, en France, de convaincre que ses combats étaient les bons ? C’est la question à se poser collectivement dans la période à venir, mais ce n’est pas du côté des appareils qu’on trouvera la réponse.

Extraits d’un article de Jean Gadrey dans Les Zindigné(e)s de janvier 2016.

Guerre de classe

La fin de la croissance ne conduit pas à la fin du capitalisme. Au contraire, la crise dans laquelle nous sommes englués depuis des années permet d’accélérer l’offensive libérale. De privatiser en masse, de marchandiser tous les secteurs de l’existence, de soumettre l’ensemble des activités humaines à la sacro-sainte loi de la Rentabilité, de s’attaquer à la protection sociale, à la solidarité, de précariser, flexibiliser. Assurances maladie à vendre. Retraites par capitalisation à vendre. Ports à vendre. États à dépecer, services publics à brader.
Et les mêmes qui font aujourd’hui le constat de la croissance zéro, après avoir soutenu la foi en une croissance éternelle, appellent à nous asservir toujours davantage à l’économie. Que ce soit sous la plume de Michel Sapin ou d’un éditorialiste des Échos, le programme est clairement annoncé : tailler dans les dépenses publiques, dans la masse salariale des fonctionnaires, démanteler la sécurité sociale, alléger les charges (novlangue pour cotisations sociales) des entreprises.
C’est ce que met en œuvre le Parti socialiste (et ce depuis trente ans, n’en déplaise aux pleureuses qui menacent de fronder), sous la bénédiction du Medef. La nouvelle loi Macron pour la croissance et la servilité ne fait que renforcer cette logique. Déréglementations, attaques contre le code du travail, ouverture des commerces le dimanche, la nuit, politique de classe au service du capital. De choc de compétitivité en choc de simplification, les producteurs-consommateurs sont appelés à se mobiliser pour la cause du Redressement. Et demain peut-être, notre PIB augmentera de 0.2 %.
(…)
Patrick Artus appelle à pousser plus loin cette thérapie du choc : une fois fait le constat de la grande stagnation, le membre du conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre ordonne de plier un peu plus les rouages de l’économie que nous sommes aux exigences des entreprises.
Les ressources humaines bien formées et mobiles dans tous les sens du terme contribuent non seulement à augmenter la productivité du travail mais aussi à stimuler l’innovation, écrit-il avec sa comparse Marie-Paule Virard.
Chacun doit s’adapter, être flexible, échine souple et nuque inclinée, se former aux nouvelles technologie, acquérir les compétences nécessaires pour développer son employabilité. Pour que le capital humain, source majeure de croissance et de compétitivité, turbine à plein rendement, il faudra en finir avec le CDI, retarder l’âge de départ en retraite, diminuer le SMIC. Pas de pitié pour les gueux.

Du haut de sa tour de bureaux, le chef économiste de Natixis reconnaît que ce qu’il préconise risque d’être impopulaire… Et effectivement, on imagine mal le sexagénaire ventripotent quitter le gratte-ciel de sa banque pour s’aventurer hors du périph et aller face aux prolos leur annoncer ceci : La croissance est finie mes braves, nous diminuons vos salaires, nous cassons vos CDI, nous vous licencierons plus facilement. Va falloir travailler plus et être mobiles, feignasses.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de mars 2015.

Produire autrement et partager le travail pour en finir avec le chômage

Les causes du chômage tiennent à la conjugaison de trois éléments : un étouffement de l’activité par les politiques d’austérité et plus généralement par le détournement des financements vers l’économie spéculative, une compétition intra-européenne et internationale non régulée dont la principale variable d’ajustement est le travail, et une réduction du temps de travail non proportionnelle aux gains de productivité réalisés durant le dernier quart de siècle.

Les diagnostics qui mettent en avant les prétendues rigidités et le coût du travail français sont partiels car ils se focalisent sur un élément unique alors que l’on pourrait tout autant incriminer la faiblesse de la recherche française, les erreurs de management, les stratégies à courte vue, l’insuffisante qualité des produits français, etc.
(…)
Cela fait trente ans qu’on entend cette idée que le retour de la croissance va nous sauver. Or, non seulement la croissance ne revient pas, non seulement elle risque de ne pas revenir, mais surtout, il n’est pas souhaitable qu’elle revienne aux rythmes antérieurs.
Car il est désormais clair qu’elle s’accompagne de maux, de dégâts, de dégradations inestimables sur le patrimoine naturel et sur la cohésion sociale. L’écologie est donc porteuse de cette prise de conscience qu’il nous faut inventer autre chose, c’est-à-dire un modèle de développement capable de répondre à la diversité des besoins sociaux tout en respectant des normes strictes, sur les plans social et environnemental.
Ma thèse est que nous pouvons sortir par le haut de la grave crise écologique à laquelle nous sommes confrontés en mettant la résolution de celle-ci au service de l’emploi et du travail.
(…)
Produire autrement, enserrer la production dans des contraintes sociales et environnementales peut nous permettre à la fois de mieux partager l’emploi et de changer le travail. Jean Gadrey a montré dans ses travaux qu’une production plus propre, écologiquement et socialement, exige plus de travail. Cette plus grande quantité de travail, il nous faut la répartir autrement sur l’ensemble de la population active.
(…)
Ce partage devrait surtout selon moi s’accompagner d’une dés-intensification du travail, avec de nouveaux rythmes. Et ce d’autant plus qu’il nous faut désormais rechercher, dans un grand nombre de secteurs, des gains de qualité et de durabilité plutôt que des gains de productivité.
(…)
Cela fait plus de dix ans que nous prônons la prise en compte, à côté du PIB, d’autres indicateurs capables de mettre en évidence les évolutions des patrimoines et des collectifs qui nous importent : patrimoine naturel, santé sociale. C’est exactement cela que propose Eva Sas puisqu’il s’agit d’adopter quatre indicateurs, l’empreinte écologique, l’empreinte carbone, l’espérance de vie en bonne santé et l’indice de santé sociale, et de consacrer à l’analyse de leur évolution un temps déterminé de débat parlementaire.
(…)
Je préfère (au revenu inconditionnel d’existence) de loin une solution qui me paraît plus exigeante et qui conjuguerait le partage du travail, un revenu maximum empêchant un petit groupe d’accaparer et de privatiser des ressources collectives, et une protection sociale généreuse, qui serait largement déconnectée du travail et détachée du mythe de la productivité individuelle du travail.
(…)
Nos sociétés sont tellement tétanisées et désorientées qu’elles sont certainement prêtes à des changements. Pas nécessairement ceux que je propose, mais je crois que nos concitoyens sont désormais en attente de solutions radicales, tant on leur a raconté d’histoires.
(…)
Il faut en effet tout changer, engager une bifurcation radicale.
Cela nécessite de remettre en cause les situations établies, les intérêts des lobbies, sans savoir très bien ce qu’il y aura au bout du chemin et sans avoir réellement trouvé le bon argumentaire. Il faut réussir à montrer quels peuvent être les enchaînements vertueux, qui va y gagner, comment on va procéder, etc.
Et puis, il y a évidemment la question centrale de savoir qui va commencer et avec qui nous allons nous engager dans cette voie. Une telle révolution dans un seul pays est inenvisageable. Cela ne peut se faire qu’au niveau européen, et il faut donc parvenir à constituer des coalitions, des alliances susceptibles de promouvoir cette nouvelle configuration.

Entretien avec Dominique Méda le 2 mai 2014 par Barnabé Binctin sur le site reporterre.net

Comment refouler l’ordre marchand ? Avec de l’audace !

Les néolibéraux ont si bien enraciné l’idée qu’il n’y avait pas d’alternative qu’ils en ont persuadé leurs adversaires, au point que ceux-ci en oublient parfois leurs propres propositions…
Rappelons-en quelques-unes en conservant à l’esprit que plus elles semblent ambitieuses aujourd’hui, plus il importe de les acclimater sans tarder. Et sans jamais oublier que leur rudesse éventuelle doit être rapportée à la violence de l’ordre social qu’elles veulent défaire.
Cet ordre, comment le contenir, puis le refouler ? L’extension de la part du secteur non marchand, celle de la gratuité aussi, répondrait d’un coup à ce double objectif.
(…)
Il conviendrait peut-être de définir démocratiquement quelques besoins élémentaires (logement, nourriture, culture, communications, transports), de les faire financer par la collectivité et d’en offrir à tous la satisfaction. Voire, comme le recommande le sociologue Alain Accardo, d’étendre rapidement et continûment le service public jusqu’à la prise en charge gratuite de tous les besoins fondamentaux à mesure de leur évolution historique, ce qui n’est économiquement concevable que moyennant la restitution à la collectivité de toutes les ressources et toutes les richesses servant au travail social et produites par les efforts de tous. Ainsi, plutôt que de solvabiliser la demande en augmentant fortement les salaires, il s’agirait de socialiser l’offre et de garantir à chacun de nouvelles prestations en nature.
(…)
Un tel programme comporterait un triple avantage. Politique : bien que susceptible de réunir une très large coalition sociale, il est irrécupérable par les libéraux ou par l’extême droite. Ecologique : il évite une relance keynésienne qui, en prolongeant le modèle existant, reviendrait à ce qu’une somme d’argent soit injectée dans les comptes en banque pour être redirigée vers la consommation marchande par la police publicitaire (Le plan B n°22, Paris, février-mars 2010). Il privilégie aussi des besoins qui ne seront pas satisfaits par la production d’objets inutiles dans les pays à bas salaires, suivie de leur transport en conteneurs d’un bout à l’autre de la terre. Un avantage démocratique enfin : la définition des priorités collectives (ce qui deviendra gratuit, ce qui ne le sera pas) ne serait plus réservée à des élus, à des actionnaires ou à des mandarins intellectuels issus des mêmes milieux sociaux.
(…)
Le garrot imposé à la collectivité se desserrera d’autant plus vite que celle-ci recouvrera les recerttes fiscales que trente ans de néolibéralisme ont dilapidées. Pas seulement lorsqu’on a remis en cause la progressivité de l’impôt et s’est accomodé de l’extension de la fraude, mais quand on a créé un système tentaculaire dans lequel la moitié du commerce international de biens et de services transite par des paradis fiscaux . Leurs bénéficiaires ne se résument pas à des oligarques russes ou à un ancien ministre français du budget : ils comptent surtout des entreprises aussi dorlotées par l’État (et aussi influentes dans les médias) que Total, Apple, Google, Citigroup ou BNP Paribas.

Quelques extraits d’un long article de Serge Halimi dans Le Monde Diplomatique de septembre 2013.

Dette, protectionisme, lutte des classes, la bataille des idées.

Dans l’aquoibonisme ambiant, je tenais à rappeler çà : qu’on avance. Qu’on a déjà avancé. Jamais aussi vite qu’on le voudrait, évidemment. Mais que de chemin parcouru, en une poignée d’années ! Et je tenais à le rappeler maintenant. Pourquoi maintenant ?

Parce que nous ne sommes pas, pas encore, au cœur de la tempête. Nous vivons comme un palier dans la crise, un temps suspendu. Des choses bougent, dans les têtes, dans les urnes, mais sans fracas pour l’instant, comme en souterrain.

Profitons-en. Que nos armes soient affûtées pour les prochaines secousses. Que nous ne rations pas le coche, cette fois. Car que s’est-il produit, en 2008, après la chute de Lehman Brothers ? Nos adversaires eux-mêmes, les libéraux, déclaraient leur système coupable, pourri, pervers, et promettaient qu’ils ne recommenceraient plus. Ils ont recommencé. Cinq ans plus tard, tel un phénix renaissant de ses cendres, leur système coupable, pourri, pervers, est à nouveau debout. Mais la faute à qui ? Parce qu’ils étaient trop forts ou parce que nous étions trop faibles ? Un boulevard était ouvert, mais nos idées n’étaient pas mûres, et sans force politique pour les porter, et nous avons défilé, par trois fois, par millions, au printemps 2009, avec ce slogan creux, insignifiant : Nous ne paierons pas leur crise.

C’est la mère des batailles, les idées. Si on la perd, ou qu’on ne la mène pas, si les esprits ne sont pas conquis et prêts à conquérir, difficile, derrière, de se lancer dans les luttes sociales, dans l’affrontement électoral – ou alors sur des bases fragiles, étriquées.

Extrait d’un dossier « La bataille des idées » signé François Ruffin dans le journal Fakir n°62 de septembre 2013.