La violence contemporaine du monde

Penser la violence contemporaine du monde. Et sous toutes ses formes, qu’elles soient vieilles comme Hérode ou liées aux mutations du capitalisme libéral, qu’elles relèvent d’un asservissement systémique ou constituent une force émancipatrice. L’objectif est ambitieux. Presque trop. L’historien des idées Francois Cusset le relève pourtant avec talent dans Le Déchaînement du monde – Logique nouvelle de la violence (La Découverte).
[…]
Il n’est pas question de faire de la pratique de la violence, ou de son refus, un programme ou projet. Mais de déplacer les façons de voir. En analysant ce que j’appelle « violence systémique », sourde contrainte qui fait effet sur chacun. Et en lui opposant une pluralité de modes d’action, non violents ou offensifs. Je dis bien « offensifs » et pas « violents », qui est un mot du pouvoir pour disqualifier certains mouvements, renvoyés au terrorisme ou à la délinquance. Il fait aussi office de mot-parapluie camouflant des souffrances nouvelles, qu’il faut énoncer.
[…]
Les guerres sont certes moins nombreuses et meurtrières. Mais elles semblent par contre durer indéfiniment – depuis 17 ans en Afghanistan et 16 en Irak. Le Congo, lui, sort de 23 ans de guerre ! Et ça n’empêche personne de dormir, ni de commercer. Pis, ces violences massives sont parfois présentées comme un moindre mal. Il serait inévitable que la BCE affame les Grecs (depuis 2010, le salaire moyen a baissé de 30 %). Inenvisageable que les peuples du Moyen-Orient cessent de s’entre-tuer. Ou impossible de protéger les femmes subalternes du harcèlement, du viol et du meurtre. Un fatalisme ambiant contre lequel il faut lutter.
[…]
N’étant pas marxiste orthodoxe, je ne fais pas de l’économie la cause unique, infra-structurelle, de toutes les violences. Je crois qu’e1le constitue plutôt le cadre extérieur des situations de conflit. À minima, elle s’en accommode. Souvent, elle en tire profit, par la vente d’armes ou en jouant de l’instabilité politique. En Afrique, des régimes autoritaires, voire des pays en guerre, affichent ainsi de solides taux de croissance. Comme le Sud-Soudan, le Nigeria ou le Congo, qui émerge pourtant d’un conflit ayant causé six millions de morts.

La guerre et les violences ne sont donc pas un accident du système capitaliste. Mais constituent son moteur et sa motivation première. Le capitalisme moderne est né d’une prédation coloniale toujours en cours – l’accaparement des ressources et forces de travail de ces pays continue. Il est aussi né de la traite négrière et de l’esclavage, censément disparus. Rien de moins sûr, au vu du sort des ouvriers des chantiers de Dubai ou Singapour…
[…]
De l’invention de l’auto-répression, le sociologue Norbert Elias fait découler celle de l’Occident moderne. Dans Sur le processus de civilisation (1939), il montre comment les normes de savoir-vivre ont été imposées d’en haut. Via des manuels de comportement prônant courtoisie et distance. Par l’État et la loi, qui s’arrogent le monopole de la violence. Et avec le soutien des classes dominantes. Les normes d’auto-répression se diffusent ainsi progressivement dans toute la société. D’où une apparence d’harmonie sociale relative, qui camoufle et génère frustrations et violence intérieure.[…]

Extraits des propos de Francois Cusset recueillis par Jean-Baptiste Bernard dans le mensuel CQFD de juin 2018.

le droit de manifester

Voilà qu’avec son allure suintante de croque-mort, Gérard Collomb joue au maître-chanteur. « Ce qui est étonnant, c’est que des black blocs puissent intervenir au milieu d’une foule qui finalement ne
réagit pas, a-t-il insinué face aux caméras de BFM. Si on veut garder demain le droit de manifester […], il faut que les personnes qui veulent exprimer leur opinion puissent s’opposer aux casseurs et ne pas, par leur passivité, être d’un certain point de vue complices de ce qui se passe. »
En gros, pour jouir encore du permis de défiler, les organisateurs devraient faire les flics eux-mêmes…

Le coup de grâce aux défilés à la papa a été porté lors de la journée d’action anti-loi Travail du 23 juin 2016. Avec son parcours en boucle imposé par le ministère, comme une humiliante mise en scène des impuissances syndicales. Le gouvernement des choses veut démontrer, de Sarkozy à Macron en passant par Hollande, que le passage en force est devenu son unique credo. Il s’agit de mettre en déroute la population. Psychologiquement et, au besoin, physiquement.
Mais on se tromperait en traitant Collomb de fasciste. Il chuinte un message peut-être encore plus glaçant : celui d’un autoritarisme de marché qui avance en fredonnant sur l’air de l’Harley-Davidson qu’il n’a besoin de personne pour, quoi qu’il en coûte, poursuivre l’enrichissement sans fin des plus riches.

Au fond, ce que Collomb a dans le collimateur, c’est la dynamique du fameux cortège de tête. Son indépendance et sa complicité avec les jeunes énervés. Mais aussi la sympathie croissante qu’il éveille parmi ceux et celles qui, révoltés par l’injustice radicale du système, savent que de nouvelles formes de résistance sont à inventer.

Prendre la rue, occuper l’espace sans demander la permission, c’est le dernier privilège des sans-privilèges. C’est la troupe spontanée des lycéens bloqueurs qui sillonne le centre-ville et apporte son énergie au mouvement social. C’est la manif sauvage qui veut faire durer la fête. C’est l’occupation et/ou transformation d’un territoire en danger comme Notre-Dame-des-Landes ou Bure. Ce sont, aussi, des tentatives plus ou moins encadrées de dépassement, type Nuit debout, Fête à Macron ou Marées populaires.

Quand la foule se referme sur quelqu’un qui court pour échapper aux matraques, c’est qu’elle s’est reconnue un ennemi commun. Ça s’appelle la solidarité. Une sorte d’ « esprit de corps » diamétralement opposé à celui des possédants, qui lui se referme comme une huître pour protéger de bien tristes intérêts.

Édito du mensuel CQFD de juin 2018.

Le roi Macron

Ubu froid

« Je ne suis que l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque » (Emmanuel Macron dans la Nouvelle revue Française)

C’est entendu : la pratique du pouvoir rend fou, mégalo, idiot, malfaisant et carrément laid. Cela s’est tant vérifié au cours de l’histoire récente que notre capacité à encaisser les pires sorties médiatiques s’en est trouvée solidement renforcée. Il arrive pourtant que l’on tombe sur une déclaration tellement absurde qu’elle suscite l’étonnement, voire la sidération. Ainsi de cette sortie du Président des lisses, expliquant que le peuple français l’aurait choisi pour sa dimension « romanesque ». Et de tartiner longuement et ô combien platement sur son amour des Lettres (poussiéreuses, de préférence).

Au-delà des questions évidentes que suscite cette déclaration – a-t-il fumé la moquette élyséenne ? Est-il un agent provocateur à la solde du Zbeulistan (*) ? –, elle a le mérite d’illustrer l’absolue déconnexion entre les élites au pouvoir et leurs supposés administrés. Macron se voit comme un personnage « romanesque » alors même que le moindre comptoir de PMU ou pilier de grève tombera d’accord sur un point : ce gonze est par définition un robot sans âme, l’archétype du technocrate libéral vidé de toute substance humaine, marionnette sautillant dans le néant. Comme l’a dit Sarkozy : « Macron, c’est moi en mieux ». Comprendre : en pire.

« Les Français sont malheureux quand la politique se réduit au technique, voire devient politicarde », a ajouté l’enflé, ses chevilles si gonflées qu’elles empiètent visiblement sur son cortex frontal. « Ils aiment qu’il y ait une histoire. J’en suis la preuve vivante ! » Face à un aveuglement si éclatant, qu’illustre largement la politique répressive et antisociale de cet Ubu froid, grandit l’espoir d’un plantage en bonne et due forme. L’histoire en cours, n’en déplaise à sa seigneurie, est bien du côté de la rue, de cette révolte qui couve à tous les coins de l’Hexagone, des amphis au bocage, des manifs aux occupations.

On balancera donc aux ordures sans hésiter son mauvais roman national, politicard et faussement « disruptif », peuplé d’un jargon imbitable, pour se focaliser sur la seule littérature qui vaille, celle qui n’a pas abdiqué toute prétention en matière d’imaginaire et se nourrit d’étincelles. Notre pavé dans sa mare croupie.

(*) Zbeulistan : pays du « zbeul », coqueluche linguistique des insurgés de Tolbiac (entre autres), dont on serait bien en peine de fournir une définition. Disons que cela renvoie à une effervescence révoltée, emplie d’étincelles et d’envolées éthylo-bakouniennes. Mantra : « Sweet dreams are made of zbeul ».

Édito du mensuel CQFD de mai 2018.

Libéralisation du marché agricole

En cinquante ans, la France a perdu plus de trois millions de paysans. Et chaque semaine, deux cents fermes mettent la clé sous la porte. Depuis la libéralisation du marché agricole planétaire lancée dans les années 1990, la course à la productivité fait des ravages, éliminant brutalement ceux qui ne parviennent (ou ne veulent) pas s’adapter aux injonctions du système agro-industriel. D’où un phénomène de concentration massif, qui voit les riches agro-businessmen, nouveaux seigneurs des campagnes, accaparer les terres agricoles et les fermes.

L’agriculture répond à notre besoin primaire le plus élémentaire : se nourrir. En ce sens, elle est la tête de pont d’un capitalisme toujours plus empressé à nous déposséder de nos moyens de subsistance. Après la privatisation des terres à partir du XVIIIe siècle, l’exode rural et la mécanisation des campagnes, puis le culte du progrès technique et de la productivité à outrance
durant les Trente Glorieuses, l’agriculture est entrée dans une nouvelle phase d’industrialisation.
Macron ne s’y trompait guère quand, lors de la traditionnelle visite présidentielle au Salon de l’agriculture le 24 février, il déclarait : « L’agricuIture française est une terre de conquête. »

De « conquête » et d’argent, surtout : pour les acteurs de l’agro-industrie, il y a un sacré paquet de blé à la clé. Avec la privatisation du vivant via la certification des semences ou grâce aux OGM. Avec la normalisation des pratiques agricoles en procédures industrielles. Et avec la robotisation.
Pour les agriculteurs, par contre, ces « conquêtes » sont d’abord synonymes de précarisation des conditions de travail : en 2017, 30% des agriculteurs français gagnaient moins de 354 € par mois – ils n’étaient que 18% dans cette situation en 2014…

Cette industrialisation à marche forcée se traduit dans nos campagnes par un désastre social sans précédent. Les agriculteurs se retrouvent englués dans des logiques d’endettement, provoquées par la nécessité d’investir en permanence pour rester compétitif. Ils sont aussi soumis à des contrôles administratifs de plus en plus intrusifs. Et stigmatisés comme des « ploucs » maltraitant leurs
animaux. Bref, les paysans français vont mal : deux d’entre eux se suicident chaque jour (soit trois fois plus que pour les autres professions).

En ce qui concerne l’environnement, le tableau n’est guère plus reluisant : malgré les incantations étatiques louant l’agro-écologie, la consommation de pesticides ne cesse de croître (+25% entre 2009 et 2014). L’été 2017 a ainsi connu un nouveau record de prolifération des algues vertes, à cause de l’agriculture intensive bretonne. Et les empires agroalimentaires n’hésitent pas à mettre en danger la santé des consommateurs pour sauvegarder leurs marges bénéficiaires – la récente contamination à la salmonelle de produits infantiles de Lactalis en est une parfaite illustration.

Extrait d’un article de Mickaël Correia dans CQFD de mars 2018.

Réchauffement

À l’évidence, ce monde connaît un tournant historique. Nous allons vers un réchauffement de trois à quatre degrés par rapport à 1880, et cela d’ici la fin du XXIe siècle. Un chaos climatique s’annonce. Et si rien n’est fait, il pourrait rendre inhabitables de grandes parties de cette planète – à l’orée 2300, c’est carrément un réchauffement de 8 à 13 degrés qui est envisagé… Dans ce contexte, les négociations pour le climat que mène la petite caste des gouvernants, à l’abri dans des bureaux climatisés, paraît bien risible.

Alors oui, la situation est catastrophique, non seulement au vu des conséquences très réelles et physiques de ce « crime » climatique, mais aussi en regard de l’hégémonie de ces gouvernants qui prétendent apporter les solutions aux problèmes qu’ils ont eux-mêmes initiés. Il est aussi de plus en plus clair que ce n’est pas la prétendue « transition énergétique » qui apportera le salut de l’humanité, puisque celle-ci consiste en réalité en une addition des énergies fossiles, nucléaires et renouvelables.

Les historiens de l’énergie et de l’extractivisme, par exemple Christophe Bonneuil, Philippe Bihouix ou encore Anna Bednik, l’ont bien montré : cette transition est d’abord et avant tout une transition de l’économie en recherche de nouveaux gisements. La fusion entre les technologies de l’information et le high tech énergétique incarne cette troisième révolution industrielle louée par les apôtres de l’économie verte. Une fusion qui n’est possible qu’avec l’extraction pharaonique de métaux et terres rares, nécessairement accompagnée d’immenses ravages environnementaux et humains. Voyez le dernier livre de Guillaume Pitron, La Guerre des métaux rares, c’est édifiant.

La fable de l’économie verte est ainsi en train de tomber. Seulement voilà, malgré l’urgence de la situation, nous allons perdre 50 ans en nous lançant dans cette nouvelle religion verte de l’hyper-industriel. Un demi-siècle d’extractivisme fou, jusqu’à l’épuisement de ces nouvelles mines… Non décidément, la solution ne viendra pas de ces géo-ingénieurs et autres intendants de la planète.

Comment croire des êtres qui prétendent gouverner le monde depuis un point de vue si manifestement étranger à celui-ci ? Comme s’ils pilotaient le globe depuis une cabine spatiale – rien de ce qui arrive ne semble les toucher sensiblement. Si nous devons prendre à bras- le-corps les problèmes de notre temps, ce sera sans eux. Comme le montrent bien les camarades de l’Amassada à travers leur lutte contre le méga-transformateur RTE et les méga- centrales éoliennes du Sud-Aveyron. Ce n’est pas à une politique de gestion technocratique, de management écologique, quel qu’il soit, ou de gouvernance climatique qu’il faut en appeler, mais bien à un radical retour sur Terre. En finir avec cette vue surplombante sur les êtres, qui les réduit à des lignes d’algorithmes et à des plans comptables, serait déjà un bon début.

Il s’agit donc d’habiter ce monde, au plein sens du terme. C’est-à-dire partir de là où on vit, de là où on lutte, partir de nos situations singulières, élaborer des liens entre les êtres qui sont là, humains et non-humains, commencer à regarder les sols non comme une matière première mais comme une architecture vivante, comprendre une forêt non comme un stock sur pied mais comme une communauté de vie. Tout est à réapprendre à ce niveau sensible des connaissances. Cela s’annonce passionnant. Et augure de bien des alliances inédites. L’objectif est d’en finir avec la posture universelle d’un Homme maître et possesseur de la nature. Nous en avons assez soupé de cette pathologie toute occidentale.

Extrait d’un entretien de Jean-Baptiste Vidalou (auteur de Être forêts – Habiter des territoires en lutte) dans CQFD de février 2018.

Historiens de garde

D’une certaine manière, Marcel Gauchet, dans Le Figaro du 21 octobre 2017, résumait la situation : « De l’école des Annales à la repentance, en passant par l’hégémonie marxiste à l’université, le roman national a été passé au rouleau compresseur de la critique. Pourtant, il suscite toujours un vif intérêt populaire, en témoignent les succès du Puy du Fou, des émissions comme celles de Stéphane Bern ou Franck Ferrand, et des livres d’histoire en librairie. »

Face au recul d’une histoire critique, réputée aride et élitiste, l’engouement pour le passé se renouvellerait ainsi dans l’histortainment et la réactivation des mythes nationaux. Pourtant et pour peu qu’on gratte le vernis de l’image d’Épinal de ces « succès » commerciaux, se dessine une vision réactionnaire à peine dissimulée.

En plus de ripoliner les grands personnages et les grandes dates de l’histoire de France pour les refourguer au bon peuple, certains distillent d’autres projets. Celui de réconcilier « tous les Français avec leur histoire coloniale » (Dimitri Casali). Ou encore de « réintroduire la religion [catholique] en France » (Lorànt Deutsch), sans laquelle « on se prive de quelque chose dont on va avoir besoin dans les années à venir ».

Parmi les premiers à avoir réagi à ce revival ringard, la moderniste Aurore Chéry et les médiévistes William Blanc et Christophe Naudin – auteurs d’une salutaire enquête, Les Historiens de garde – répondent collégialement aux questions de CQFD.

CQFD : Dans Les Historiens de garde, sorti en 2013, vous faites la critique d’une offensive réactionnaire, portée par Lorànt Deutsch, Franck Ferrand, Stéphane Bern, Jean Sévillia ou Dimitri Casali, qui, sous couvert de vulgarisation, « valorisent un passé idéalisé et fabriqué contre ce qui leur déplaît dans le présent ». Où en est-on aujourd’hui ?
– Précisons d’emblée qu’il ne s’agit pas, pour nous, d’affirmer que l’étude du passé et sa vulgarisation sont réservées aux seuls historiens. Mais encore faut-il respecter certaines règles, à commencer par l’étude critique des sources, ce que ne font pas nos contradicteurs.
Eux se contentent d’une vision fast-food du passé qui sert leur agenda et qui, pour comble de malheur, se vend très bien. Ils ont donc le vent en poupe. Au micro d’Europe 1, Franck Ferrand développe toujours ses thèses quasi complotistes sur le passé en affirmant que l’université serait pourvoyeuse de fake news.
[…]
Une personne née dans les années 1920 a vu le visage du pays se transformer radicalement : de grande puissance mondiale durant l’entre-deux-guerres, à la tête d’un immense empire colonial, la France est aujourd’hui presque réduite à son territoire métropolitain et à un rang secondaire face aux États-Unis ou aux puissances montantes comme la Chine et l’Inde.
La société française, elle aussi, a radicalement été bouleversée. En un siècle, nous sommes passés d’un pays majoritairement rural et catholique à une société urbaine et plurielle. De tels changements ne se font pas sans susciter des angoisses. Quand le futur semble bouché, le passé idéalisé devient un refuge.
Mais l’identitarisme actuel n’est pas pour autant un révélateur des attentes « légitimes » d’une population qui souffrirait du déclinisme. Il est une construction qui vient se substituer à des constructions antérieures et représente un palliatif illusoire – mais visiblement efficace pour une partie de l’opinion – à l’inaptitude des gouvernements successifs à lutter contre les inégalités sociales.

Dans ce contexte, les « historiens de garde » opèrent sur deux plans. Le premier est politique. Pour la plupart influencés par les écrits de Charles Maurras, ils tentent de faire passer, à travers leurs récits biaisés, l’idée qu’il aurait existé une France glorieuse, construite par une série de grands hommes, rois, princes et présidents. Et celle-ci serait depuis peu menacée par une « crise identitaire » représentée, au choix, par la libéralisation des mœurs depuis 1968 ou par l’immigration. Quant au second plan, il est commercial. Il s’agit de vendre à une société angoissée des images d’Épinal rassurantes donnant un faux sentiment de continuité, que ce soit par des émissions, des livres, des parcs d’attractions, etc.

Extraits d’un article au sujet du « roman national » dans CQFD de janvier 2018.
Sur un sujet proche, lire aussi L’instruction des dominés.

Capitalisme, démesure et autodestruction

La société autophage, sous-titre : Capitalisme, démesure et autodestruction, est le dernier essai d’Anselme Jappe.
Ci-dessous un extrait d’un article de Renaud Garcia dans CQFD de décembre 2017.

Si l’auteur n’a aucune sympathie pour les cravateux innovants et les start-uppers branchés, il ne cherche pas à ferrailler avec les capitalistes pour espérer les « moraliser », restaurer entre eux les conditions d’une saine concurrence (comme au temps béni du « compromis fordiste ») ou dénoncer leur penchant immodéré pour la concussion. En réalité, même dirigées par des managers éclairés, les entreprises continueraient de rechercher un retour sur investissement. Et cette obsession de la rentabilité a pour effet de dissoudre inévitablement nombre de valeurs morales et sociales que le capitalisme n’a pas créées, mais sans lesquelles il n’aurait pu jusqu’ici éviter de sombrer dans l’abîme.

Ainsi, au lieu de chercher sans cesse à améliorer le cadre, à coup de lutte pour l’emploi, de réindustrialisation ou de présence « citoyenne » à l’Assemblée – trois attributs essentiels de toute « ruffinade »-, Jappe sort du cadre et dévoile notre fascination fétichiste pour des créations devenues idoles : la valeur marchande et sa matérialisation dans l’argent, le travail abstrait (sans qualité) et la croissance, dont la santé nous inquiète si régulièrement. Voilà les totems de notre auto-dévoration.

Cette face objective de la domination capitaliste se double d’une face subjective, nichée au sein même de la psyché humaine. L’inconscient historique se réfracte dans l’inconscient subjectif. De Descartes à Sade et Max Stirner – deux vaches sacrées de l’extrême gauche transgressive – en passant par Kant, l’auteur fait l’archéologie d’un sujet oscillant entre « fantasmes de fusion » et « désirs régressifs » d’un retour à l’unité originaire.

En bon lecteur de Hegel, Jappe montre comment l’hégémonie actuelle du sujet narcissique signale ce moment vertigineux où le capitalisme, débarrassé de la plupart de ses entraves pré-capitalistes, vient à la rencontre de son concept. Et, insiste-t-il, cette advenue à soi ne se soutient désormais que par l’imaginaire techno-furieux de tous ceux qui voudraient dépasser l’humain en direction de la fabrication concertée d’une espèce augmentée, dénuée de failles et de manques. Ici encore, l’analyse se situe aux antipodes de la fièvre transhumaniste qui semble même toucher les « Insoumis » pour lesquels, lit-on parfois sur des affiches de com’, il s’agirait de « dépasser les frontières de l’humain ».
[…]
Ce qui a réellement changé, ce n’est pas le réservoir fantasmatique de violence et de toute-puissance au cœur du sujet, c’est la levée des divers garde-fous qui freinaient le passage à l’acte, hérités d’époques antérieures et progressivement éliminés par une vie tout entière soumise aux impératifs de concurrence, de rendement et de croissance sans limite. « Plus la société fondée sur la valeur et la marchandise, le travail et l’argent triomphe, plus elle détruit ces reliquats, et avec eux ce qui l’empêche de se précipiter elle-même dans la folie inscrite depuis des siècles en son cœur. »
Les massacres de masse contemporains sont ici soumis à une interprétation systémique particulièrement éclairante, dont les trajectoires morbides d’un Stephen Paddock (le tueur de Las Vegas) ou d’un Devin Kelley (le tueur du Texas) ont offert récemment la malheureuse confirmation.

Lire également Capitalisme oligarchique et Guerre du capitalisme.

Mépris de classe

– Le mépris de classe affiché par Macron est-il un aboutissement du chemin parcouru par un PS se détachant progressivement des classes populaires ?

– La politique dont Macron revendique la responsabilité, en prétendant avoir reçu le mandat de la mener à bien, ne fait en effet que poursuivre celles de François Hollande et de Nicolas Sarkozy, qui ne faisaient elles-mêmes que prolonger celles de leurs prédécesseurs de droite ou de « la gauche de droite » depuis 1983.
Ce qu’ils appellent des réformes consiste, en substance, à affranchir le capital des « entraves » mises en place entre 1945 et 1975 (Sécurité sociale, droit du travail, etc.), au nom de la construction européenne qui l’impose…
L’impuissance navrée qu’a affichée pendant un temps le Parti socialiste invoquait l’Union européenne (décrite comme une réalisation internationaliste), et plus généralement la mondialisation (conçue comme une sorte de phénomène naturel ou technologique).
En fait, les politiques néo-libérales mises en œuvre par les uns et les autres sont la traduction pratique de leur croyance collective (intéressée) à l’utopie du marché pur et parfait. Au fil de cette histoire, le rapport du think tank du PS, Terra Nova, a marqué une étape, en faisant sienne la représentation des classes populaires qu’incarne la figure du « beauf » machiste, homophobe, raciste, xénophobe et rallié au FN. Ce rapport a officialisé en quelque sorte le racisme de classe de « la gauche de droite »…

– Les Français dans la bouche de Macron subissent des injonctions dévalorisantes (trop protégés), inaccessibles (tous milliardaires) ou non désirées (tous auto-entrepreneurs), rappelant le management par la terreur en entreprise. La méthode Macron pourrait-elle se rapprocher d’une nouvelle gouvernance managériale ?

– Emmanuel Macron incarne l’adhésion inconditionnelle à « l’esprit du capitalisme » sous sa forme contemporaine. Avec une certaine naïveté, il pense pouvoir la faire partager par les Français, toutes classes sociales confondues (étant entendu que, de son point de vue, les classes sociales appartiennent au passé et qu’il s’adresse à des individus).
Dans cette perspective ethnocentrique mais assez largement partagée, tout Français est, sinon une start-up en herbe, du moins un manager virtuel, mû par l’aspiration à devenir milliardaire… Et l’incapacité de concevoir d’autres intérêts que l’accumulation indéfinie de capital économique, conduit à percevoir les récalcitrants à ce genre de croyance comme des individus frileux, timorés, gagne-petit, crispés sur leurs acquis et allergiques au risque…

Extrait d’un dialogue entre Gérard Mauger (auteur de Repères pour résister à l’idéologie dominante), directeur de recherche au Centre européen de sociologie et de science politique, et d’Iffik Le Guen du journal CQFD (édition de novembre 2017).
Lire aussi La bourgeoisie au pouvoir.

Morts à 100 %

En 1980 sortait Morts à 100 %, documentaire élaboré par Jean Lefaux et Agnès Guérin, qui taillait en pièces le mythe du mineur « héroïque ». Et le révélait pour ce qu’il était : un taf de forçat. Plus de 35 ans après, deux réalisateurs en livrent un épilogue sans concession : morts à 100% post-scriptum.
[…]
Dans la foulée, notre pote Greg commence à interviewer des gens sur la mémoire minière, la rénovation des corons. À la médiathèque, il tombe sur une VHS du film Morts à 100 %, réalisé en 1980. Il se rend compte que ce film n’a quasiment été vu par personne et qu’il a été mis à l’index par les patrons et les syndicats. C’est qu’il tapait fort sur le PC de Thorez, qui développait à l’époque toute une mythologie du mineur soldat, patriote, courageux, fier. Or, quand on leur donnait la parole, les mineurs disaient qu’ils s’étaient bien faits avoir : ils étaient tous “silicosés » et mourraient avant 50 ans.

Greg a ensuite rencontré l’équipe du Centre d’animation culturelle de Douai, qui cherchait à dévoiler ce mythe du mineur. Roland Poquet et Bruno Mattéi témoignent de leur activité à l’époque et s’attardent sur la manière dont on réactive aujourd’hui le mythe du mineur en aseptisant son histoire.
Pour prendre le train de la troisième révolution industrielle, le Nord-Pas-de-Calais recycle son histoire ouvrière. Un enjeu entré en collision avec le centenaire du début de la Première Guerre mondiale dans un vaste programme touristico-culturel. Si quand on revient de la nécropole de ce conflit à Notre-Dame-de-Lorette on pense « Plus jamais ça », en sortant du musée minier de Lewarde on se dit: « C’était chouette, la mine. Certes dur, mais il y avait la camaraderie, la solidarité. » On oublie qu’entre 1945 et 1990, on compte officiellement 40 000 morts de la silicose.

[…] Il y a une salle des machines, qui livre le grand récit du progrès technique. À cela s’ajoute un volet de folklorisation destiné aux enfants, à qui on file un casque avant de leur faire gratter un peu de terre pour trouver du charbon. Les gosses s’amusent. Alors que mineur, c’était un boulot de forçat. D’esclave.
Quand on est allés tourner au musée, on était accompagnés de salariés qui nous disaient : « Il y a des gens qui viennent avec un à priori assez sombre sur la région et qui sortent du musée avec une image beaucoup moins morbide du Bassin minier. »
C’est vraiment à ça que sert ce musée. À laver l’histoire. Tu as des anciens mineurs qui ne peuvent plus voir les terrils en peinture !
[…]
Si on utilise les mineurs, leur image et leur mémoire, on leur demande dans le même temps de ne pas être trop présents, parce que ça reste des ploucs. Pareil pour le centre culturel Albert-Camus, juste à côté du Louvre, un lieu assez populaire où les gens prenaient des cours de danse, de musique.
Il a été remplacé par La maison du projet, sorte de mini-musée de la mine. On vire des gens plutôt pauvres d’un espace qu’ils fréquentaient pour y organiser une espèce de musée qui utilise leur image. »

Il y a en France un regain d’activité minière depuis quelques années. Votre film s’inscrit aussi dans une certaine actualité.
« On a prévu de rencontrer les collectifs qui luttent contre les projets miniers en Creuse, en Bretagne, dans le Pays basque, etc. L’idée est d’expliquer qu’aujourd’hui encore, il y a des mineurs qui se sacrifient pour nous: des mines de coltan en Chine aux mines d”uranium au Niger. Derrière chaque parcelle de notre confort moderne et technologique, il y a un mineur. De la même manière qu’on se chauffait au charbon dans les années 1950 grâce aux mineurs, on doit nos smartphones et l’énergie nucléaire à des sacrifiés de la mine.

Extraits d’un entretien entre Sébastien Navarro, de CQFD, et Tomjo, l’un des réalisateurs du film Morts à 100 % : Post-scriptum dans le journal CQFD d’octobre 2017.

Douar Didoull

[…] Goulven du collectif Douar Didoull (« la terre sans trou »), à l’origine de la manifestation, est revenu sur les débuts d’une contestation initiée fin 2013. « Tout est parti de l’annonce par Macron, alors ministre de l’Économie, que plusieurs Permis exclusifs de recherche minière (Perm) allaient être délivrés dès 2014, notamment dans le Massif armoricain. Ces Perm donnent toute latitude aux sociétés minières pour procéder à des forages sur des surfaces allant jusqu’à 400 km2. »

La géologie bretonne a particulièrement attisé les convoitises de Variscan Mines, entreprise à capitaux australiens qui espère dénicher de gros filons de cuivre, zinc, tungstène et autres ressources nécessaires à la fabrication des produits high-tech.
[…]
« La mobilisation a porté ses fruits, notamment en obligeant les candidats aux législatives, y compris les macronistes, à se positionner contre les projets miniers. Le conseil régional, pourtant à la solde de l’actuelle majorité présidentielle, a également demandé un moratoire sur ce dossier. Mais rien n’est gagné tant que les Perm n’auront pas été annulés », constate lucidement Goulven.

[…] les nouveaux dirigeants de Variscan […] jouent les pleureuses – ils se plaignent de malentendus susceptibles d’enflammer des oppositions de type Zad. Et agitent du même élan le chantage aux emplois directs et indirects associés au lancement d’une exploitation minière. Des arguments battus en brèche par Goulven : « C’est un écran de fumée classique dans ce genre d’opération de communication où l’on affirme que si les gens sont contre les projets, c’est parce qu’ils n’ont pas compris quel est leur intérêt. »
Quant aux emplois, ils sont souvent occupés par des techniciens ou des ingénieurs déjà sous contrat avec les multinationales du secteur. Et ils sont de toute façon ultra-précaires : une fois le filon épuisé, on va creuser ailleurs, laissant les collectivités et la population locale se débrouiller avec les dégâts causés à l’environnement.

[…] il ne s’agit pas seulement d’action de type Nimby (Not in My BackYard, « Pas dans mon jardin »). Mais plus généralement de revendiquer un autre modèle de société, moins productiviste, moins consumériste et moins obsédé par le tout-technologique.

[…] deux représentants des collectifs opposés à la construction du tunnel du col de Tende, sur la frontière franco-italienne, ont témoigné de l’intense répression qui frappe celles et ceux pratiquant une solidarité de base avec les migrants. Ils ont aussi raconté l’incroyable rebondissement, au début du mois de juin dernier, qui a conduit à l’arrêt du chantier et à une procédure des autorités italiennes contre l’entreprise chargée des travaux de doublement du tunnel. Pour dissimuler l’économie d’une fondation en béton armé, la boite a falsifié plusieurs rapports constatant un éventrement et un affaissement de 1’ouvrage sur plusieurs mètres. Ou quand les promoteurs des grands projets inutiles et leurs complices sabotent eux-mêmes le boulot…

Extraits d’un article d’Iffik Le Guen dans CQFD de septembre 2017.