La question sociale

Après les reculs de ces dernières années, la bonne nouvelle est que la question sociale se retrouve à nouveau au cœur des débats, secouant bien des léthargies. Elle a pris la forme d’une revendication pour le pouvoir d’achat et contre les injustices fiscales, mais aussi contre le mépris social des classes dirigeantes, le système représentatif ainsi qu’une défiance grandissante vis-à-vis des médias mainstream.

Autre indicateur déboussolant, tout s’est fait à la barbe des états-majors d’une gauche décomposée et des agendas syndicaux. Déconsidérés comme corps intermédiaires valables. ils ne représentent plus des forces de changement crédibles.

Certains ont vu dans cet apolitisme apparent des Gilets jaunes le faux nez de l’extrême droite. Or, comme le notent les philosophes Christian Laval et Pierre Dardot : « Il faut le dire et le redire ici avec force: si l’extrême droite a tenté de récupérer cette colère populaire, et si elle y parvient éventuellement, ce ne sera que par la faillite de la gauche politique et des syndicats dans leur fonction de défense sociale des intérêts du plus grand nombre. »

[…]

On a d’abord glosé sur la composition « interclassiste » de ce peuple des Gilets jaunes, mais dans sa grande majorité, il s’est constitué d’un mélange de travailleurs précaires, de retraités modestes, de petits indépendants et de « classes moyennes fragiles ». Selon le sociologue Yann Le Lann : « Ceux qui se mobilisent sont des salariés qui n’ont pas les moyens de se mettre en grève. Parce que leur budget est trop contraint ou parce qu’ils n’ont pas les ressources politiques autour d’eux pour porter une revendication salariale auprès de leur patron. »

[…]

Les groupes fascistes ont multiplié les interventions exploitant la candeur d’un mouvement ouvert aux quatre vents. Ainsi vit-on une banderole des identitaires contre le pacte de Marrakech à Lyon, une autre du Bastion social à Chambéry, une banderole antisémite sur un rond-point dans le Rhône et des « quenelles » à Montmartre le 22 décembre.

Si n’importe quel barjot, seul ou en bande, peut revêtir un gilet pour mettre en scène ses provocations opportunistes, ces signaux et dérapages posent l’impérieuse nécessité d’instaurer un cordon sanitaire vis-à-vis de ces influences funestes. De même, on se doit de rester vigilant sur la place des discours anti-immigrés, parfois affichés sur les réseaux sociaux et certains ronds-points, parfois totalement absents à d’autres endroits.

Toutefois, notons que c’est Macron lui-même qui a tenté de remettre la « question de l’immigration » et de « l’identité profonde » de la Nation sur le tapis ! Entendu sur le Vieux Port de Marseille : « Avec le sac et le ressac, l’écume des sales idées nationales-populistes devient très visible, mais au plus fort de la vague, c’est la question sociale qui emporte tout sur son passage. »

[…]

Pourtant la polarisation sur Macron est loin d’être gratuite. Au-delà des fameuses petites phrases arrogantes incitant les gueux à bosser « pour se payer un costard  » ou à « traverser la rue » pour trouver un job, Macron n’est pas seulement le symptôme d’un rapport monarchique au pouvoir, il incarne pleinement les intérêts de l’oligarchie.
L’inspection des finances dont il est issu fait depuis des années figure de véritable Politburo qui applique mécaniquement les mesures ultra-libérales sans frein ni contrôle. C’est ce que le journaliste Laurent Mauduit a désigné au terme d’une enquête comme la « caste » (enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir) une haute fonction publique « noblesse d’État », qui se confond avec les milieux d”affaires dans une totale consanguinité. La colère jaune aura au moins servi à secouer cette impunité.

Extraits d’un article de Mathieu Léonard dans le mensuel CQFD de janvier 2019.

Dans l’édito du numéro de janvier de CQFD, j’ai également retenu  :

On ne mesurera jamais assez l’opiniâtreté qu’il faut pour peupler un rond-point. Irriguer de vie ces espaces inhospitaliers, entre froid, effluves de gasoil, coups de klaxon et rondes de flics. Debout autour d’un feu de palettes, les nuits sont longues.
Alors quand on parle du devenir du mouvement, Youssef désigne ses camarades « gilets ». Cette communauté qui asu briser plus d’un repli sur soi. Et il le dit tout net: « Même si on perd, on a déjà gagné. »

Gentrification en marche à Marseille

Et si la catastrophe de Noailles permettait à la mairie de réaliser enfin la gentrification massive dont elle rêve ?

Bientôt 2 000 évacués à Marseille. Et le chiffre augmente tous les jours. Une psychose de l’effondrement gagne les locataires, les bailleurs, les syndics et, surtout, les services municipaux.
Certains ont senti le souffle du danger, et de la culpabilité, passer sur leur nuque. Si une nouvelle catastrophe survenait, et si par malheur il y avait encore des morts, le prix politique à payer serait très lourd. Sans doute
fulgurant.
Deux éditorialistes ont déjà réclamé la démission du maire Jean-Claude Gaudin sur Europe 1 et France-Inter.

Après l’évacuation de la rue d’Aubagne entre la rue Moustier et la rue Estelle, puis de plusieurs immeubles de la rue Jean-Roque, le vent mauvais des expulsions préventives, « à titre conservatoire », s’est étendu sur le centre-ville et au-delà. Christophe Suanez, chef du service de prévention et de gestion des risques, a estimé, lors de la visite du ministre du Logement du jeudi 29 novembre, qu’ « en quelques jours, on en est à [l’équivalent de] quatre ans de procédures ». Effort louable si on avait affaire à des gens bienveillants. Mais pour l’équipe Gaudin, il s’agit probablement à terme de « se débarrasser de la moitié dela population » du cœur de ville, qui mérite autre chose (mots de Claude Valette, adjoint au maire chargé de l’urbanisme dans le journal La Figaro en 2003).

Une certitude : ce zèle soudain dans l’application du principe de précaution est suspect. Surtout quand, sur les lieux du drame, le jeune ministre Julien Denormandie vient susurrer à Arlette Fructus, élue chargée du logement et
présidente de Marseille Habitat, qu’ « on va accompagner la mairie et la métropole pour accélérer tout ça, il faut aller beaucoup plus vite ». Accélérer tout ça…
Parle-t-il du relogement des sinistrés ou de l’éviction des pauvres du centre-ville ? On est en droit de se poser la question.

Lorsque l’adjointe au maire, casque de chantier sur la tête, insinue en mode alibi que « le problème, c’est qu’on est dans un périmètre « site classé » et on a des instructions des Architectes des bâtiments de France de plutôt travailler à la réhabiIitation qu’à la démolition », le ministre macronien la rassure tout de suite : « ça nous a valu beaucoup de critiques, mais on a modifié ça. […] On va laisser le dernier mot au maire. […] La loi a été votée et validée par le Conseil constitutionnel la semaine dernière. »
Ce à quoi l’intriguante Fructus répond, gourmande : « Avec décret d’applicatíon ? Alors là, c’est super ! » (voir la vidéo « Julien Denormandie en visite rue d’Aubagne » sur lamarseillaise.fr).
Quant au maire, on connaît le fond de sa pensée : « Nous avons pris d’un commun accord avec Monsieur le préfet des arrêtés de péril pour pouvoir dégager l’ensemble de ce secteur. » (sur bfm-tv le 09 novembre 2018)
Cet homme-là est un livre ouvert. Et il ne regrette rien.

Ceux qui réclamaient que l’État prenne la main en pensant affaiblir le vieux Gaudin en sont pour leurs frais.
Et devraient tirer les leçons du passé : la mise sous tutelle de la ville en 1938 (après la gestion calamiteuse de l’incendie des Nouvelles Galeries) avait facilité, cinq ans plus tard – et avec l’aide de la Kommandantur -, l’expulsion de milliers de Marseillais et le dynamitage du quartier historique de Saint-Jean. Plutôt que d’éloigner encore plus les centres de décision, c’est un contrôle des habitants sur toutes les opérations urbanistiques à
venir qu’il va falloir imposer.

Article du mensuel CQFD de décembre 2018.

La ville et les vilains

Le chercheur Vaclav Smil a calculé, dans son livre Making of the Modern World, que 6o milliards de tonnes de ciment ont été produites depuis 1945 dans le monde, ciment qui aura permis de couler au moins 5oo milliards de tonnes de béton (mélange de sable, de gravier et de ciment). Le processus que les économistes appellent couramment « développement » ou « modernisation » pourrait s’appeler « bétonisation », écrit le chercheur au CNRS Jean-Baptiste Fressoz dans Le Monde du 29 août.

En France, les porte-flingues du BTP ont beau chouiner que c’est la crise, leur secteur représente encore la moitié de l’activité industrielle et continue à goinfrer les villes en voie de métropolisation. De Marseille à Lille, en passant par Bordeaux et Toulouse, on dirait les édiles en plein retour d’enfance et pris de frénésie pour un jeu de Lego grandeur nature. Partout des
grues, des pelleteuses, des bulldozers ; partout des chantiers où on abat, terrasse et monte de nouveaux murs.
Des images de synthèse annoncent la future couleur du quartier : harmonie de citadins déambulant tels des pixels heureux, nouvelles courbes architecturales, coulées d’un vert fluorescent. Du ver au papillon, la rénovation urbaine est cette chrysalide capable de transmuter un faubourg de zonards mal dégrossis en éco-quartier avec « cadre de vie qualitatif » et « espaces publics fédérateurs ».

Après avoir broyé du prolo dans la taule de leurs usines, les villes s’emploient à nettoyer méthodiquement les rejetons d’une classe ouvrière jamais complètement domptée. Il s’agit d’éradiquer des centres urbains les derniers quartiers populaires. La ville n’est plus qu’un vilain périmètre balisé destiné à faire du cash : remplir les fouilles des promoteurs, drainer les flux consuméristes, attirer les bardées touristiques.
Mis en concurrence, les territoires servent avant tout les ego des cliques municipales et autres mafias locales bien décidées à poser leur griffe sur des restructurations urbaines où l’obèse le dispute à l’obscène.

Ils sont comme ça en haut lieu, à se gargariser, à sourire en squale, à se fourrer l’index dans la moiteur de leur nombril. À toiser d’un dédain monarchique ces braillards et autres récalcitrants qui s’obstinent à défendre leur quartier, leur rue, leur immeuble. Comme si tout cela leur appartenait. Comme si une place publique appartenait encore à ses riverains ou à ses forains du dimanche. La bonne blague. Aujourd’hui, il n’y a rien de plus privatisé que l’espace public. C’est cette vérité qui s’épanche de nos communes colères. Et qui doit revenir dans les gencives des aménageurs avec la furie d’un boomerang.

Édito du mensuel CQFD de novembre 2018.

Grand contournement ouest de Strasbourg

Les juges du tribunal administratif de Strasbourg nous expliquent qu’ils ont « un doute sérieux quant à la légalité du saucissonnage du dossier du Grand Contournement ouest de Strasbourg et de ses impacts, mais qu’ils ne suspendent pas les travaux préparatoires à titre exceptionnel, car ceux-ci s’accompagnent de troubles à l’ordre public nécessitant la présence des forces de l’ordre.

En résumé: on pense que le GCO est illégal et mauvais, mais parce que la majorité de la population lutte contre, avec les pasteurs, les jeunes, les anciens, les maires, les députés… on ne l’interdit pas.
Comment font-ils pour garder leur calme la-bas ?
Militant habitué des luttes de terrain en France, Yves agit à Notre-Dame-des-Landes, à Bure contre l’enfouissement des déchets nucléaires, et donc ici, à l’ouest de Strasbourg. Là où l’État et la justice déroulent le tapis rouge à la multinationale Vinci, qui détruit petit à petit 350 hectares de magnifiques forêts et de terres nourricières pour y installer un contournement autoroutier.
Une route à péage à plus de 360 millions d’euros, dont la moitié d’argent public, pour un grand projet inutile et imposé (GPII), vieux de près d’un demi-siècle.

« J’en ai vu des scandales, mais c’est la première fois que je vois une telle succession de passages en force, de mépris, de foutages de gueule complets.
C’est une preuve de plus que la démocratie à la française, si elle a jamais existé, est morte et enterrée. Sa tombe vient même d’être profanée. L’État et Vinci en ont profité pour chier dessus. »
[…]
Début juillet, une commission d’enquête publique avait pourtant rendu un avis défavorable au projet. C’était même la septième fois qu’une instance indépendante se prononçait contre le GCO, principalement pour des raisons environnementales (défrichements, mise en danger du fameux « grand hamster d’Alsace »…). Las, la préfecture a choisi… de s’en moquer royalement.

Le 10 septembre à l’aube, plus de 500 gendarmes mobiles évacuent la zone à défendre du Moulin, à Kolbsheim, occupée depuis un an.
Près de 200 personnes étaient réunies dans la petite clairière jouxtant le moulin, en face de vergers pluriséculaires. Le tout avec l’accord du propriétaire des lieux, un châtelain, mais aussi l’aide de la plupart des élus locaux et autres députés (y compris LREM), tous gazés et violemment secoués.

Les pandores auront même marché sur Germaine, 89 ans, l’une des figures de la lutte, qui peinait à se sauver avec son déambulateur. Cette habitante du village était si choquée qu’elle tenta de convertir ceux qui la bousculaient : « Elle est si belle, ma forêt. Il faut venir nous aider de partout. À mon âge, je n’ai plus tellement de choses à attendre de la vie. Mais je le fais pour la planète, pour les jeunes générations et pour vous. »

Extraits d’un article de Sébastien Bonetti dans le mensuel CQFD d’octobre 2018.

Croisières et paquebots géants

À l’ancrage, le navire de croisière ne dort jamais. Une épaisse fumée noire s’échappe sans discontinuer de sa cheminée rouge. De plus en plus de Marseillais souffrent de toux chronique, de maux de crâne et de gouttes au nez persistantes. Des allergies au pollen, dira-t-on… Des réactions aveugles du corps, surpris par l’instabilité de la météo, sans doute… Mais pas que. La contamination de l’air, quand le mistral fait défaut, devient alarmante.
Même s’il est supposé utiliser à quai des carburants moins polluants, la bestiasse marine brûle goulûment du fioul lourd, qui produit 3500 fois plus de particules fines que le diesel des voitures.
De plus, un paquebot de 4 000 passagers et 1 000 membres d’équipage génère en une semaine 210 000 gallons de déchets. De quoi remplir cinq piscines olympiques. Sans compter le million de gallons d’eaux grises et les 25 000 gallons d’eaux huileuses…
À Palma de Majorque, ville déjà saturée de présence touristique à terre, cinq ou six méga-paquebots de croisière jettent l’ancre chaque jour. Ce qui, selon Pedro, militant écolo, « produit autant de dioxyde de carbone que 200 autoroutes ».

Négation radicale de la mer, que ses passagers ne touchent jamais, le mastodonte est également une non-ville. Ses entrailles s’apparentent à un vaste shopping mall, agrémenté de parcs à thème et d’attractions inspirées du kitsch de Las Vegas. Cette prison dorée promeut un style de vie sédentaire, livré à la seule consommation, que ce soit de paysages ou de bouffe préfabriquée. Dans votre
cabine cage à lapin imitant ce qui fut autrefois une villégiature raffinée pour aristos oisifs, on vous pose une petite friandise chocolatée sur l’oreiller pour vous faire croire que vous êtes unique – alors qu’avec des milliers d’autres gogos, vous êtes entassés les uns sur les autres comme dans un HLM. Mi-client mi-marchandise, vous êtes ranges comme dans un porte-conteneur.

[…]

Les retombées pour la ville sont en fait ridicules : la plupart des passagers ne descendent pas à terre, puisque tout est fait pour les garder à bord. Et s’ils descendent, c’est pour dépenser moins de 50€ (en moyenne) dans les grandes enseignes installées en embuscade dans le centre commercial des Terrasses du Port.

Extraits d’un article de Bruno Le Dantec dans le mensuel CQFD de juillet-août 2018.
Lire aussi Les paquebots géants sont une source géante de pollution marine sur le site Reporterre.

L’industrie touristique

La mobilité – pas simplement le fait d’être en vacances, mais de partir en vacances – a été survalorisée. Comme si rester chez soi était une affaire de ringard. Pour être moderne, voire postmoderne, il faut forcément partir, se sentir « nomade ». Pour être heureux, intelligent et serein, il faut quitter son chez-soi. Il y a une connotation positive attachée au fait de se déplacer. L’idée admise qu’on revient forcément l’esprit plus ouvert d’un voyage ou d’un séjour touristique. Comme si un monde où les gens se déplacent facilement devait être plus harmonieux. Rien ne prouve cette idée. L’ actualité en Méditerranée montre que le tourisme effréné peut cohabiter avec la répression des migrants la plus féroce.
Le monde n’est pas devenu meilleur depuis que les gens se déplacent sans réfléchir, de manière quasi compulsive, à des fins touristiques.
[…]
Le déracinement est en réalité le propre de l’homme moderne. Dans les textes de Jack London, on retrouve cet imaginaire de l’aventure liée au voyage. London vit dans la misère à San Francisco. Il décide de partir chercher de l’or en Alaska – il n’en trouvera pas, mais écrira un livre qui fera sa réputation. Ce Jack London-là est beaucoup plus proche du migrant d’aujourd’hui qui fuit son pays pour une vie meilleure que du touriste. Aujourd’hui, les véritables héros du voyage sont les migrants.

Mais il y a une autre lecture liant touristes et migrants. Le capitalisme a besoin de consommateurs et de producteurs. Le touriste est la version délocalisée du consommateur, tandis que le
migrant est un producteur – au moins potentiel – déraciné. La mondialisation économique nécessite une main-d’œuvre mobile qu’elle pourra employer en fonction de ses besoins. Des individus prêts à
rompre avec leur territoire, leur famille, prêts pour l`exil.
[…]
Alors que le tourisme a longtemps été présenté comme une recherche de l’authenticité et de la diversité, il produit des lieux similaires où qu’on soit dans le monde. Des lieux qui obéissent à des modèles et des critères de qualité et d’accessibilité identiques.
Rien ne ressemble autant à un village balnéaire de la Méditerranée française qu’un village balnéaire de la Méditerranée tunisienne ou espagnole.
En outre, ces non-lieux obéissent souvent à des logiques d’enfermement. Ils deviennent de plus en plus des espaces clos, dédiés aux loisirs et à la consommation, fréquentés par des gens qui se reconnaissent et n’ont plus de contact avec le monde extérieur. Sinon des relations commerciales de prestataire à client.
[…]
L’aliénation contient l’idée de souffrance alors que le tourisme prend les formes d’un certain hédonisme. L’addiction touristique en d’autant plus forte. Tout le monde a envie de partir en vacances et de profiter du soleil, des cocktails, des balades. On entend souvent les gens dire : « Il faut que je parte en vacances sinon je vais péter un câble. J’ai besoin de me ressourcer. » Ces réflexes nous renvoient à nos conditions de vie devenues invivables. A tel point qu’on part oublier son quotidien dans des espaces produits à cet effet. Le tourisme est une industrie de la compensation : je souffre, je travaille toute l’année, donc je m’octroie ces quelques semaines de répit.

Extraits d’un entretien du sociologue Rodolphe Christin par Sébastien Navarro dans le mensuel CQFD de juillet-août 2018.

La violence contemporaine du monde

Penser la violence contemporaine du monde. Et sous toutes ses formes, qu’elles soient vieilles comme Hérode ou liées aux mutations du capitalisme libéral, qu’elles relèvent d’un asservissement systémique ou constituent une force émancipatrice. L’objectif est ambitieux. Presque trop. L’historien des idées Francois Cusset le relève pourtant avec talent dans Le Déchaînement du monde – Logique nouvelle de la violence (La Découverte).
[…]
Il n’est pas question de faire de la pratique de la violence, ou de son refus, un programme ou projet. Mais de déplacer les façons de voir. En analysant ce que j’appelle « violence systémique », sourde contrainte qui fait effet sur chacun. Et en lui opposant une pluralité de modes d’action, non violents ou offensifs. Je dis bien « offensifs » et pas « violents », qui est un mot du pouvoir pour disqualifier certains mouvements, renvoyés au terrorisme ou à la délinquance. Il fait aussi office de mot-parapluie camouflant des souffrances nouvelles, qu’il faut énoncer.
[…]
Les guerres sont certes moins nombreuses et meurtrières. Mais elles semblent par contre durer indéfiniment – depuis 17 ans en Afghanistan et 16 en Irak. Le Congo, lui, sort de 23 ans de guerre ! Et ça n’empêche personne de dormir, ni de commercer. Pis, ces violences massives sont parfois présentées comme un moindre mal. Il serait inévitable que la BCE affame les Grecs (depuis 2010, le salaire moyen a baissé de 30 %). Inenvisageable que les peuples du Moyen-Orient cessent de s’entre-tuer. Ou impossible de protéger les femmes subalternes du harcèlement, du viol et du meurtre. Un fatalisme ambiant contre lequel il faut lutter.
[…]
N’étant pas marxiste orthodoxe, je ne fais pas de l’économie la cause unique, infra-structurelle, de toutes les violences. Je crois qu’e1le constitue plutôt le cadre extérieur des situations de conflit. À minima, elle s’en accommode. Souvent, elle en tire profit, par la vente d’armes ou en jouant de l’instabilité politique. En Afrique, des régimes autoritaires, voire des pays en guerre, affichent ainsi de solides taux de croissance. Comme le Sud-Soudan, le Nigeria ou le Congo, qui émerge pourtant d’un conflit ayant causé six millions de morts.

La guerre et les violences ne sont donc pas un accident du système capitaliste. Mais constituent son moteur et sa motivation première. Le capitalisme moderne est né d’une prédation coloniale toujours en cours – l’accaparement des ressources et forces de travail de ces pays continue. Il est aussi né de la traite négrière et de l’esclavage, censément disparus. Rien de moins sûr, au vu du sort des ouvriers des chantiers de Dubai ou Singapour…
[…]
De l’invention de l’auto-répression, le sociologue Norbert Elias fait découler celle de l’Occident moderne. Dans Sur le processus de civilisation (1939), il montre comment les normes de savoir-vivre ont été imposées d’en haut. Via des manuels de comportement prônant courtoisie et distance. Par l’État et la loi, qui s’arrogent le monopole de la violence. Et avec le soutien des classes dominantes. Les normes d’auto-répression se diffusent ainsi progressivement dans toute la société. D’où une apparence d’harmonie sociale relative, qui camoufle et génère frustrations et violence intérieure.[…]

Extraits des propos de Francois Cusset recueillis par Jean-Baptiste Bernard dans le mensuel CQFD de juin 2018.

le droit de manifester

Voilà qu’avec son allure suintante de croque-mort, Gérard Collomb joue au maître-chanteur. « Ce qui est étonnant, c’est que des black blocs puissent intervenir au milieu d’une foule qui finalement ne
réagit pas, a-t-il insinué face aux caméras de BFM. Si on veut garder demain le droit de manifester […], il faut que les personnes qui veulent exprimer leur opinion puissent s’opposer aux casseurs et ne pas, par leur passivité, être d’un certain point de vue complices de ce qui se passe. »
En gros, pour jouir encore du permis de défiler, les organisateurs devraient faire les flics eux-mêmes…

Le coup de grâce aux défilés à la papa a été porté lors de la journée d’action anti-loi Travail du 23 juin 2016. Avec son parcours en boucle imposé par le ministère, comme une humiliante mise en scène des impuissances syndicales. Le gouvernement des choses veut démontrer, de Sarkozy à Macron en passant par Hollande, que le passage en force est devenu son unique credo. Il s’agit de mettre en déroute la population. Psychologiquement et, au besoin, physiquement.
Mais on se tromperait en traitant Collomb de fasciste. Il chuinte un message peut-être encore plus glaçant : celui d’un autoritarisme de marché qui avance en fredonnant sur l’air de l’Harley-Davidson qu’il n’a besoin de personne pour, quoi qu’il en coûte, poursuivre l’enrichissement sans fin des plus riches.

Au fond, ce que Collomb a dans le collimateur, c’est la dynamique du fameux cortège de tête. Son indépendance et sa complicité avec les jeunes énervés. Mais aussi la sympathie croissante qu’il éveille parmi ceux et celles qui, révoltés par l’injustice radicale du système, savent que de nouvelles formes de résistance sont à inventer.

Prendre la rue, occuper l’espace sans demander la permission, c’est le dernier privilège des sans-privilèges. C’est la troupe spontanée des lycéens bloqueurs qui sillonne le centre-ville et apporte son énergie au mouvement social. C’est la manif sauvage qui veut faire durer la fête. C’est l’occupation et/ou transformation d’un territoire en danger comme Notre-Dame-des-Landes ou Bure. Ce sont, aussi, des tentatives plus ou moins encadrées de dépassement, type Nuit debout, Fête à Macron ou Marées populaires.

Quand la foule se referme sur quelqu’un qui court pour échapper aux matraques, c’est qu’elle s’est reconnue un ennemi commun. Ça s’appelle la solidarité. Une sorte d’ « esprit de corps » diamétralement opposé à celui des possédants, qui lui se referme comme une huître pour protéger de bien tristes intérêts.

Édito du mensuel CQFD de juin 2018.

Le roi Macron

Ubu froid

« Je ne suis que l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque » (Emmanuel Macron dans la Nouvelle revue Française)

C’est entendu : la pratique du pouvoir rend fou, mégalo, idiot, malfaisant et carrément laid. Cela s’est tant vérifié au cours de l’histoire récente que notre capacité à encaisser les pires sorties médiatiques s’en est trouvée solidement renforcée. Il arrive pourtant que l’on tombe sur une déclaration tellement absurde qu’elle suscite l’étonnement, voire la sidération. Ainsi de cette sortie du Président des lisses, expliquant que le peuple français l’aurait choisi pour sa dimension « romanesque ». Et de tartiner longuement et ô combien platement sur son amour des Lettres (poussiéreuses, de préférence).

Au-delà des questions évidentes que suscite cette déclaration – a-t-il fumé la moquette élyséenne ? Est-il un agent provocateur à la solde du Zbeulistan (*) ? –, elle a le mérite d’illustrer l’absolue déconnexion entre les élites au pouvoir et leurs supposés administrés. Macron se voit comme un personnage « romanesque » alors même que le moindre comptoir de PMU ou pilier de grève tombera d’accord sur un point : ce gonze est par définition un robot sans âme, l’archétype du technocrate libéral vidé de toute substance humaine, marionnette sautillant dans le néant. Comme l’a dit Sarkozy : « Macron, c’est moi en mieux ». Comprendre : en pire.

« Les Français sont malheureux quand la politique se réduit au technique, voire devient politicarde », a ajouté l’enflé, ses chevilles si gonflées qu’elles empiètent visiblement sur son cortex frontal. « Ils aiment qu’il y ait une histoire. J’en suis la preuve vivante ! » Face à un aveuglement si éclatant, qu’illustre largement la politique répressive et antisociale de cet Ubu froid, grandit l’espoir d’un plantage en bonne et due forme. L’histoire en cours, n’en déplaise à sa seigneurie, est bien du côté de la rue, de cette révolte qui couve à tous les coins de l’Hexagone, des amphis au bocage, des manifs aux occupations.

On balancera donc aux ordures sans hésiter son mauvais roman national, politicard et faussement « disruptif », peuplé d’un jargon imbitable, pour se focaliser sur la seule littérature qui vaille, celle qui n’a pas abdiqué toute prétention en matière d’imaginaire et se nourrit d’étincelles. Notre pavé dans sa mare croupie.

(*) Zbeulistan : pays du « zbeul », coqueluche linguistique des insurgés de Tolbiac (entre autres), dont on serait bien en peine de fournir une définition. Disons que cela renvoie à une effervescence révoltée, emplie d’étincelles et d’envolées éthylo-bakouniennes. Mantra : « Sweet dreams are made of zbeul ».

Édito du mensuel CQFD de mai 2018.

Libéralisation du marché agricole

En cinquante ans, la France a perdu plus de trois millions de paysans. Et chaque semaine, deux cents fermes mettent la clé sous la porte. Depuis la libéralisation du marché agricole planétaire lancée dans les années 1990, la course à la productivité fait des ravages, éliminant brutalement ceux qui ne parviennent (ou ne veulent) pas s’adapter aux injonctions du système agro-industriel. D’où un phénomène de concentration massif, qui voit les riches agro-businessmen, nouveaux seigneurs des campagnes, accaparer les terres agricoles et les fermes.

L’agriculture répond à notre besoin primaire le plus élémentaire : se nourrir. En ce sens, elle est la tête de pont d’un capitalisme toujours plus empressé à nous déposséder de nos moyens de subsistance. Après la privatisation des terres à partir du XVIIIe siècle, l’exode rural et la mécanisation des campagnes, puis le culte du progrès technique et de la productivité à outrance
durant les Trente Glorieuses, l’agriculture est entrée dans une nouvelle phase d’industrialisation.
Macron ne s’y trompait guère quand, lors de la traditionnelle visite présidentielle au Salon de l’agriculture le 24 février, il déclarait : « L’agricuIture française est une terre de conquête. »

De « conquête » et d’argent, surtout : pour les acteurs de l’agro-industrie, il y a un sacré paquet de blé à la clé. Avec la privatisation du vivant via la certification des semences ou grâce aux OGM. Avec la normalisation des pratiques agricoles en procédures industrielles. Et avec la robotisation.
Pour les agriculteurs, par contre, ces « conquêtes » sont d’abord synonymes de précarisation des conditions de travail : en 2017, 30% des agriculteurs français gagnaient moins de 354 € par mois – ils n’étaient que 18% dans cette situation en 2014…

Cette industrialisation à marche forcée se traduit dans nos campagnes par un désastre social sans précédent. Les agriculteurs se retrouvent englués dans des logiques d’endettement, provoquées par la nécessité d’investir en permanence pour rester compétitif. Ils sont aussi soumis à des contrôles administratifs de plus en plus intrusifs. Et stigmatisés comme des « ploucs » maltraitant leurs
animaux. Bref, les paysans français vont mal : deux d’entre eux se suicident chaque jour (soit trois fois plus que pour les autres professions).

En ce qui concerne l’environnement, le tableau n’est guère plus reluisant : malgré les incantations étatiques louant l’agro-écologie, la consommation de pesticides ne cesse de croître (+25% entre 2009 et 2014). L’été 2017 a ainsi connu un nouveau record de prolifération des algues vertes, à cause de l’agriculture intensive bretonne. Et les empires agroalimentaires n’hésitent pas à mettre en danger la santé des consommateurs pour sauvegarder leurs marges bénéficiaires – la récente contamination à la salmonelle de produits infantiles de Lactalis en est une parfaite illustration.

Extrait d’un article de Mickaël Correia dans CQFD de mars 2018.