Justice de classe

Depuis le XVIIe siècle et l’écriture des Animaux malades de la peste, la justice a-t-elle tellement changé ? Au fond, c’est toujours la même histoire faisandée. Christine Lagarde, patronne du Fonds monétaire international, reconnue coupable d’avoir fait perdre près de 400 millions d’euros à l’État en favorisant un arbitrage frauduleux au bénéfice de Bernard Tapie ? Dispensée de peine. A., jeune Marocain, ayant volé un téléphone à Barbès ? Trois mois de prison ferme (lire page 5).
Dignes reflets des inégalités de la société, les tribunaux de 2021 continuent de rendre une justice de classe – et de race. Un phénomène systémique, répondant à des logiques assez bien identifiées par les sciences sociales (lire page 4).
[…]
L’institution a des circonstances atténuantes. Elle manque de moyens : chaque année, la France consacre à la justice 70 € par habitant – l’Allemagne 131, la Suisse 220 (l’Arménie 8). Et puis, juger n’est pas chose aisée : risquer chaque jour d’innocenter un coupable ou de condamner un innocent, il y a de quoi cauchemarder.

Mais tout de même. Que dire de la justice au moment des Gilets jaunes ? Que penser de tous ces magistrats au garde-à-vous, des peines d’interdiction de manifester qu’ils ont pu infliger? Que comprendre de l’indigent traitement judiciaire des violences policières ?
Certes, l’univers du droit daigne aussi, parfois, protéger un tantinet les libertés. Quand le Conseil d’État réaffirme l’interdiction des drones policiers, ou quand le Conseil constitutionnel censure telle ou telle folie législative macronienne, on se dit que oui, le principe de la séparation des pouvoirs, ça a du bon. Et que la justice permet heureusement d’atténuer l’arbitraire politico-administratif.
Mais les personnes qui contrôlent l’exécutif, le législatif et le judiciaire appartiennent au même monde. Elles partagent des intérêts communs. Combien de lois scandaleuses ont-ils laissé passer, les soi-disant « Sages » de la rue de Montpensier ? Combien d’injustes assignations à résidence
ont-ils validées, les tribunaux administratifs, pendant l’état d’urgence antiterroriste ?

La galaxie judiciaire française a une autre tare majeure. Elle est trop souvent pénale, mue par une unique obsession : le châtiment. Et donc la prison. Comme si rendre justice ne consistait qu`à punir !
Aux États-Unis, les Najavos, qui disposent de leur propre système judiciaire, ont renoué depuis les années 1980 avec un modèle traditionnel radicalement différent : le peacemaking (lire pages 10 et 11).
Victime et agresseur peuvent choisir de dialoguer, accompagnés de leurs proches et d’un médiateur, pour parvenir à une résolution du conflit en se mettant d’accord sur une réparation : des mots, une indemnisation matérielle, des actes.
Inspirées par de telles pratiques de peuples autochtones, des formes de justice dites « restaurative » et « transformative » se développent actuellement dans le monde anglo-saxon (pages 8 et 9)

Extraits de la page d’introduction d’un dossier « justice » dans le mensuel CQFD de février 2021.

Le numérique

Le numérique, qui constitue désormais plus de la moitié de nos vies éveillées, a ceci de spécifique qu’il est informatique. C’est-à-dire qu’il émet et reçoit de l’information, qu’il la gère, l’articule, la relaie, la dissémine, en sature les réseaux au besoin. Ce qui signifie aussi que le moindre acte en ligne (un scroll, un clic, un message, un achat, une vidéo postée…) produit de facto et irrémédiablement de l’information, donc une trace. Une trace repérable, personnalisée, archivable et corrélable, permettant un travail statistique profond, de masse ou
individué.
On en déduit parfois que ceux qui gèrent ces traces et en tirent profit, au premier rang desquels les GAFAM, seraient nos nouveaux Grands Frères, qui savent parfaitement ce que nous aimons et ce qui nous convient. Et on en tire quelque chose comme une verticalité réinventée, retrouvée. Ce qui est juste, à condition de mesurer que cette verticalité émane d’un océan de données, de processus algorithmiques d’agrégation intelligente ; qu’elle est donc ascendante et non descendante, immanente plutôt que transcendante.

L’asservissement que produit le numérique relève moins d’un pouvoir que d’une éthologie, à mon sens, c’est-à-dire d’un ensemble de comportements réguliers, autonormalisants et addictifs à décrypter et de formes assez banales de mimesis sociale (viralité, rivalités, grégarisme), d’autant plus fortes qu’elles opèrent sur des sujets isolés qui n’accèdent pour l’essentiel à la socialité que par le réseau.

Les GAFAM, aussi puissantes soient-elles, sont avant tout des fournisseurs de matériels, de logiciels et d’applications. Leur grand mérite, je parle des produits, est d’être le plus précisément adaptés à nos tristes lois non écrites, mais inscrites en nous, du moindre effort. Les GAFAM optimisent l’écoulement d’une eau intime qui suit la gravité – appelez-la fatigue, appelez-la facilité, commodité, jouissance du simple -, rien d’autre.
Elles en façonnent les pentes, le débit, les vasques, le diamètre des tuyaux. Et bien sûr, une fois l’habitude ou le pli pris, les GAFAM s’efforcent de maximiser la dépendance, de la designer au plus fin, par itérations innombrables, grâce aux données récupérées en temps réel en ligne.

Donc oui, Big Brother est infiniment moins important aujourd’hui que ce que j’appelle Big Mother, en jouant sur la représentation classique de la figure maternelle couvante, enveloppante, choyante, offrant ce qui semble être le meilleur pour ses enfants. Pour sortir de l’empire numérique, il s’agit moins de tuer le père que de tuer la mère en nous. Il s’agit moins de combattre une autorité qui n’a que des smileys à proposer et des applis magnifiquement dessinées que de s’extraire du piège des facilités insistamment offertes, des sollicitations arachnéennes.

Le combat est donc d’abord un combat contre l’auto-aliénation suscitée par le numérique. C’est un combat contre ce que j’ai baptisé dans Les Furtifs (2019) le self-serf vice : ce vice intime de la délégation de nos puissances aux pouvoirs minuscules des applis. Ce vice d’une servitude volontaire, consentie et consentante à la satisfaction dérisoire de nos pulsions en lieu et place de la construction plus lente, plus compliquée, plus patiente qu’exigeraient nos vrais désirs.

Extrait d’une intervention d’Alain Damasio dans le mensuel CQFD de décembre 2020.

Propagande

Comment dit-on « licenciement de masse » en 2020 ? « Plan de sauvegarde de l’emp1oi »…
« La propagande est à la société démocratique ce que la matraque est à l’État totalitaire », écrit le linguiste Noam Chomsky. Constat lucide : si la propagande moderne est née au toumant des XIXe et XXe siècles, c’est parce que dans l’Occident tout juste démocratisé, la bourgeoisie craignait de perdre son pouvoir. Comme elle ne pouvait plus l’imposer au peuple par la simple force, il a fallu trouver un autre moyen.

« Le public doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans crainte d’être piétinés ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages », expliquait sans fard Walter Lippmann, un des premiers théoriciens de la manipulation de l’opinion publique. Edward Bernays, précurseur du métier de « conseiller en relation publique » rêvait à voix haute : « Si l’on parvenait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ? »

Collés à cet objectif, les propagandistes du XXe siècle se sont appuyés sur différentes sciences sociales, développant de machiavéliques procédés de manipulation de masse. « Ces techniques pouvaient parfois donner quelques résultats dans le domaine du marketing, mais ce n’était rien en comparaison de ce qu’on connaît aujourd’hui, alarme l’historien David Colon. Car le propagandiste du XXe siècle s’appuie aussi sur les [derniers] acquis de l ‘économie comportementale, des neurosciences, de la psychologie sociale, sur la connaissance des biais cognitifs des individus ou encore la psychologie évolutionniste. Autrement dit, il a des outils extrêmement précis pour façonner un dispositif de persuasion lui permettant d’obtenir très exactement ce qu’il recherche. Et toutes ces techniques ne cessent de progresser… »

Exemple particulièrement préoccupant de propagande high tech : la publicité politique ciblée sur les réseaux sociaux, telle qu’elle se pratique communément aux États-Unis, notamment dans le camp de Donald Trump. En récupérant les données personnelles des électeurs, on peut établir leur profil psychologique spécifique, et donc leur adresser des messages collant au plus près de leurs attentes, quitte à donner sans vergogne dans la fake news ou la promesse qui n’engage que celui qui y croit…

Dans l’Hexagone, la chaîne CNews ne s’embarrasse pas de procédés sophistiqués : les idées d’extrême droite sont tout simplement rabâchées à longueur de journée. Une ligne éditoriale partisane qui fait florès dans le paysage audiovisuel français, imprimant sans relâche ses idées néofascistes dans le cerveau du public.

Extrait d’un article d’un dossier « propagande » dans le mensuel CQFD de novembre 2020.

Majeurs mineurs

Au vrai, seules les manifestations les plus criantes de la domination adulte – les violences physiques et les sévices sexuels – sont unanimement condamnées. Et encore : si dénoncer la façon dont certains adultes se défoulent en tabassant leurs enfants semble faire consensus, le recours aux fessées, aux cris et à l’humiliation divise davantage. En témoignent les débats houleux, à l’été 2019, autour de l’adoption de la loi contre les « violences éducatives ordinaires ». Dans les médias, certains parents s’offusquaient alors que le législateur leur interdise le recours aux « petites claques » en arguant que cela ne regardait personne, pendant que d’autres se demandaient sincèrement comment éduquer sans corrections.

La pédocriminalité, elle, a mis longtemps à être reconnue comme un problème de société majeur. Il a d’ailleurs fallu de nombreuses années pour que soit reconsidérés, sur certains points, les effets de la « révolution sexuelle » sur les enfants : reconnaître aux plus jeunes le droit de désirer et d’expérimenter a aussi constitué une brèche dans laquelle nombre d’adultes se sont engouffrés pour assouvir leurs fantasmes. Il n’y a qu’à voir la complaisance dont a longtemps bénéficié le sinistre Gabriel Matzneff pour se rendre compte de l’étendue du chemin qu’il reste à parcourir.

Si l’on a encore du mal à regarder en face la violence dont font preuve beaucoup d’adultes à l’égard des enfants, on semble moins hésitant quand il s’agit de réprimer celle de ces derniers. En témoigne le nombre de jeunes incarcérés, hier comme aujourd’hui, sur décision de justice. Des bagnes pour enfants du XIXe siècle aux établissements pénitentiaires pour mineurs d’aujourd’hui, la logique est la même : enfermer pour mater.

Pas de pitié non plus pour les mioches turbulents, comme le raconte le journaliste Julien Brygo dans son enquête sur « la pilule de l’obéissance« , la Ritaline. Un médicament cousin des amphétamines, censé « contenir » les troubles de l’hyperactivité et que des milliers et des milliers de parents s’arrachent. Utilisée à tout-va aux États-Unis depuis un paquet d’années, la Ritaline commence à trouver un marché en France : « 62 000 enfants » en ont consommé en 2016. C’est que cette « pilule miracle » est aussi prescrite pour délivrer « les enfants d’une liste impressionnante d’imperfections, de la fâcheuse tendance à se cabrer devant une tâche fastidieuse au rejet pur et simple de l’autorité, en passant par l’inattention ou la déconcentration ». Ton rejeton ne marche pas droit ? Tu le bourres de cachets. Pratique.

Extrait d’un article, introductif d’un dossier « adultes vs enfants », dans le mensuel CQFD d’octobre 2020.

Incarcération de masse aux États-Unis

D’abord, quelques chiffres flippants. Dans le monde, un quart des personnes incarcérées le sont aux États-Unis, pays qui ne représente pourtant que 5 % de la population planétaire. Et cet ogre pénitentiaire a une nette préférence pour les personnes non blanches : alors qu’à peine 7 % des Américains sont des hommes noirs, ces derniers représentent 40 % des détenus. Mais pourquoi ?

Réalisé en 2016 par Ava Duvernay, le documentaire 13th apporte un éclairage historique édifiant sur la criminalisation structurelle des minorités ethniques outre-Atlantique – dont le meurtre de George Floyd par un agent de police à Minneapolis n’est qu’une énième illustration.

13th ? Le treizième. Le treizième amendement de la Constitution des États-Unis qui, à la fin de la Sécession, interdit formellement l’esclavage, « sauf en tant que punition d’un crime ». Une faille vite exploitée pour relancer l’économie sudiste – mise à mal par l’émancipation des esclaves – via le travail forcé des condamnés.
« On a arrêté les Afro-Américains en masse, rappelle dans le documentaire Michelle Alexander, autrice de La Couleur de la justice : incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux États-Unis (traduit en français aux éditions Syllepse en 2017). Ce fut le premier boom carcéral du pays. »

Comment justifier cette discrimination ? « Rapidement, il y a eu un processus de mythification de la délinquance noire », explique l’universitaire Jelani Cobb. Se propage alors la figure du Noir dangereux, du Noir violeur, du Noir qu’on peut lyncher en toute impunité. Et les pendaisons sommaires se multiplient. « Quand il est devenu inacceptable de perpétrer de tels actes, résume l’avocat
Bryan Stevenson, ça a pris une forme plus légale : la ségrégation. »

Dans les années 1960, le mouvement des droits civiques parvient à imposer l’égalité formelle devant la loi dans les anciens États sudistes. Mais la ségrégation se réinvente vite : le président Richard Nixon dégaine le concept de « guerre contre la drogue ». Des années plus tard, son conseiller John Ehrlichman avouera l’entourloupe : « [Nixon avait] deux ennemis : la gauche pacifiste et les Noirs. […] On ne pouvait pas punir le pacifisme ou le fait d’être Noir. Mais en associant les hippies à la marijuana et les Noirs à l’héroïne et en les criminalisant lourdement, on pouvait déstabiliser ces communautés. » De 357 292 détenus en 1970, la population carcérale passe à 513 900 en 1980.

Sous la présidence de Ronald Reagan, la « guerre contre la drogue » s’intensifie. Le rappeur Killer Mike en fait un efficace résumé dans sa chanson « Reagan » : « Ils ont déclare la guerre à la drogue comme au terrorisme / Ce qu’ils ont fait en réalité c’est laisser la police terroriser n’importe qui / Mais surtout des jeunes Noirs qu’ils traitaient de Nègres / Ils nous plaquaient à terre le doigt sur la gâchette ».
Alors que la cocaïne semble surtout une affaire de Blancs plutôt aisés, son dérivé, le crack (moins cher) est davantage consomme dans les quartiers noirs. Et la réponse pénale diffère : « Trente grammes de crack, ça valait autant de prison que trois kilos de cocaïne », remarque l’universitaire James Kilgore. En 1990, les geôles américaines enferment plus d’un million de personnes.

[…]

En 2001, les États-Unis comptent plus de deux millions de prisonniers. Dont 878 400 personnes noires.

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de juillet 2020.

Violences policières

Dans la nuit du 25 au 26 avril, un homme se jette dans la Seine pour échapper à des policiers. Ils le repêchent et l’arrêtent. En cheminant vers le panier à salade, les agents se bidonnent sec : « Il sait pas nager. Un bicot comme ça, ça nage pas », lance l’un d’eux. « Ça coule, t’aurais dû lui accrocher un boulet au pied », lui répond un collègue. Rires.
La vidéo, captée par un habitant de l’île-saint-Denis (93) est éloquente de racisme – le « bicot » est égyptien. Et de violence : une fois l’homme dans le fourgon de police, on l’entend pousser des cris de terreur et/ou de douleur. Les cognes, eux, continuent de rire.

[…]

Clair Rivière : « Un bicot, ça nage pas ». Cette phrase évoque le massacre du 17 octobre 1961, quand des policiers avaient jeté des manifestants algériens dans la Seine…

Omar Slaouti : Bien sûr, ça renvoie à Maurice Papon et à toute la charge colonialiste et de déshumanisation qui lui est consubstantielle à l’époque. Tout le monde connaît cette histoire-là. Mais ça renvoie aussi à une autre dimension qu’on a tendance à occulter : ce qu’est le racisme aujourd’hui dans la police française – et d’où il vient.

Une partie de l’histoire de la police est en lien avec l’histoire coloniale, tant et si bien qu’il existe en son sein un ensemble d’impensés coloniaux ou néocoloniaux. C’est l’idée qu’il y a des individus qui sont dans un rapport d’altérité. Ce sont des autres : ils n’ont pas de raison d’être ici et ils ne doivent pas disposer des mêmes droits que celles et ceux qui sont considérés comme des nationaux – ou plutôt considérés comme légitimes à être des nationaux, parce que dans ce pays, la plupart des personnes arabes et noires sont françaises.

Autrement dit, on est toujours assignés à ce statut de colonisés, c’est-à-dire de sous-humanité.

Clair Rivière : En ce qui concerne les violences policières racistes, un déni officiel persiste. Dernier exemple en date : quand l’actrice et chanteuse Camélia Jordana parle à la télé « des hommes et des femmes qui vont travailler tous les matins en banlieue et qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau », Christophe Castaner condamne tout de suite ces propos. La France officielle continue de se voiler la face…

Omar Slaouti : La France pratique des injustices raciales qui relèvent de la responsabilité d’État – on ne parle pas du racisme individuel, mais d’un racisme qui émane d’autorités étatiques. Et non seulement la France officielle légitime des pratiques racialistes et racistes à l’égard des habitants des quartiers populaires parce qu’arabes et noirs, mais en plus, quand ces derniers disent « Nous sommes victimes » , on leur répond « Vous mentez et vous insultez l’État français ».

Ce déni est récurrent. Ce qui vient de se passer avec Camélia Jordana, c’est exactement ce qui s’est passé lorsque l’État a été condamné pour contrôles au faciès et que Manuel Valls, Premier ministre à l’époque, a décidé de faire appel de cette condamnation. D’ailleurs, il a perdu une deuxième fois en appel.
Même quand ce sont des chercheurs du CNRS qui font état de contrôles au faciès, on a toujours un déni de ceux et celles qui nous gouvernent.

Clair Rivière : Ce déni n’est pas l’apanage des sphères dirigeantes et policières. Dans l’espace médiatique, un phénomène est frappant : les journaux français n’ont aucun mal à dire qu’il y a aux États-Unis un problème racial de violence policière. Mais quand il s’agit de dénoncer cette réalité ici, il n’y a plus grand monde…

Omar Slaouti : Ça tient au fait que la France a construit un roman national, un mythe. Elle a fabriqué un imaginaire qui fait d’elle le pays des droits de l’Homme avec une dimension universaliste qui rayonne partout dans le monde. Et cette conception fait qu’il y a un déni des réalités qui va à l’encontre de cette idée totalement fantasmatique de ce qu’est la France.
On ne peut pas être à la fois « le pays des droits de l’Homme » et un pays où les hommes sont déniés dans leur qualité d’être humain parce qu’arabes, noirs, roms ou juifs.

Ce déni a un aspect historique – sur la responsabilité de l’État français quant au génocide des juifs durant la seconde guerre mondiale ou au niveau impérialiste dans un ensemble de génocides à l’échelle mondiale. Il a aussi une face actuelle, par exemple quand des migrants meurent en Méditerranée parce que des lois sont votées en France pour faire la chasse aux sans-papiers, les empêchant de fuir les désordres du monde que la France a en partie causés. Alors évidemment, ce déni se retrouve aussi dans ces violences policières à caractère raciste.

Extraits d’un entretien entre Clair Rivière et Omar Slaouti dans le mensuel CQFD de juin 2020.

Casse de l’hôpital public

Au fond, je vois cette épidémie comme une forme de surligneur. Elle met en évidence cette casse de l’hôpital public qu’on dénonce depuis tant de temps.
On voit bien qu’on manque de places, de personnels, de matériel, que tout est saturé, qu’on pourrait faire bien mieux, et tout cela souligne l’absurdité de la gestion financière de l’hôpital. C’est une violente mise en lumière des dérives. Et même si Macron reprend désormais nos éléments de langage, parce qu’il a le nez dedans, ce sont juste des effets d’annonce. Quand il annonce un futur « plan massif d’investissement pour l’hôpital », personne ne le prend au sérieux. […]

J’ai l’impression que cette manière de nous traiter en héros est complètement surjouée, qu’elle ne correspond en rien à la réalité. Parce qu’en pratique on n’a pas le matériel pour se protéger, ni les ressources humaines. On va avoir plein de gens en épuisement. Pour l’instant on dispose de masques, mais ça ne durera pas forcément. Sachant que les règles n’arrêtent pas de changer et que leur « longévité » augmente : désormais, un masque peut faire la journée.
Dans le même temps, les consignes d’hygiène ont changé, avec un niveau d’exigence à la baisse. On n’est plus obligés de mettre de gants ou de charlottes, même au contact des malades. Autre problème : on pourrait manquer de respirateurs […]

Les effets d’annonce du gouvernement me semblent totalement hypocrites. Je suis convaincu que leur système de pensée n’est pas remis en cause, qu’ils reprennent juste un discours conciliant. Au fond, c’est la suite qui va être importante. Il y aura des comptes à rendre. C’est ce que je vois par exemple au sein du collectif Inter-Hôpitaux : tout le monde prévoit de passer à l’offensive,
avec des personnes qui ont déjà porté plainte contre des membres du gouvernement.

Pour ma part, j’envisage la période à venir avec beaucoup d’inquiétude. Il y a cette impression qu’on est lâchés en pleine débâcle et que notre santé à nous importe peu. Quand on voit qu’ils ont tardé à fermer les écoles et ont tenu à organiser les municipales, on se dit qu’ils vivent dans un autre monde – c’est criminel. Comme était criminelle cette première communication visant à faire
passer le virus pour une grosse grippe. Ok, ce n’est pas la peste. Mais beaucoup de gens vont mourir. Et les gens au pouvoir et ceux qui ont démantelé l’hôpital public porteront une grande responsabilité dans ce désastre.

Extraits d’un témoignage d’un médecin réanimateur dans le mensuel CQFD d’avril 2020.

Fascisation en Israël

L’historien israélien Zeev Sternhell, pourtant sioniste, compare « la fascisation » (ce sont ses termes) à l’œuvre en Israël avec ce qui s’est déroulé dans l’Allemagne des années 1930.
Une idéologie raciste, militariste et suprématiste s’est imposée sans réel contrepoids. L’inégalité des individus selon leur origine réelle ou supposée est désormais inscrite dans la loi d’Israël qui se définit comme « l’État-nation du peuple juif ».

Par ailleurs, la Cour suprême vient de valider l’utilisation par les autorités religieuses de tests ADN censés prouver « la judéité » des demandeurs du statut officiel de « juif » (dont beaucoup d’immigrants russophones). Même si ces tests ADN concernent un conflit interne à l’extrême droite israélienne, ils sont significatifs du triomphe des conceptions racialistes.

Le pouvoir est disputé entre deux criminels de guerre, Benyamin Netanyahou et « Benny » Gantz – ce dernier a été chef d’état-major de l’armée israélienne, notamment quand celle-ci a tué près de 2 500 civils à Gaza en 2014. Les deux compères ont été invités par Trump et approuvent bien sûr son plan.
Il existe bien une petite minorité anticolonialiste courageuse, mais elle ne représente pas une alternative de pouvoir.
Ce régime d’extrême droite et ses relais (comme le Crif) s’acharnent à instrumentaliser l’antisémitisme et à récupérer la mémoire du génocide nazi. Et les dirigeants occidentaux soutiennent cette odieuse manipulation.

Dans un contexte extrêmement défavorable, pour l’instant le peuple palestinien plie mais ne rompt pas. Gaza est une prison à ciel fermé où l’occupant expérimente comment on peut enfermer deux millions de personnes, les priver d’eau potable et d’électricité et tirer sur des civils comme à la fête foraine.
En Cisjordanie, les Palestiniens sont confrontés tous les jours à la violence des colons et de l’armée, au vol des terres et aux destructions de maisons.

Malgré cela, le peuple palestinien croit en l’avenir. Il persiste à tout faire pour scolariser les enfants, pour cultiver la terre, pour produire, pour ne pas être transformé en peuple d’assistés.

Entre Méditerranée et Jourdain, il y a 50 % de Juifs israéliens et 50 % de Palestiniens. Les uns ont tout, les autres quasiment rien. L’apartheid a duré des décennies en Afrique du Sud ou dans le sud des États-Unis, mais il a fini par s’écrouler. Trump ne connaît que le fric et la violence. Parions que, face à une véritable lutte anti-apartheid, il ne saura pas faire.

Dernière partie d’un article de Pierre Stambul, membre de l’Union juive française pour la paix, dans le mensuel CQFD de mars 2020.

Démocrature

« Une dictature, c’est quand les gens sont communistes. Qu’ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. »
Au moins, la définition de la dictature proposée par le personnage incarné par jean Dujardin dans OSS 177 avait pour elle d’être tellement outrancière qu’elle faisait marrer. C’était d’ailleurs l’objectif du film de Michel Hazanavicius.

Emmanuel Macron, lui, n’a rien d’un comique. Sa déclaration du 23 janvier dernier ne baignait ainsi dans aucun second degré : « Aujourd’hui s’est installée dans notre société – et de manière séditieuse, par des discours politiques extraordinairement coupables -, l’idée que nous ne serions plus dans une démocratie, qu’une forme de dictature se serait installée. »
Et le mauvais Guignol d’enchaîner : « Mais allez en dictature ! Une dictature, c’est un régime où une personne ou un clan décident des lois. Une dictature, c’est un régime où on ne change pas les dirigeants, jamais. Si la France c’est cela, essayez la dictature et vous verrez ! »

Sûr que dans la France de 2020, quelques garanties nous protègent encore de l’État totalitaire. Mais en fait d’État splendidement démocratique, nous avons droit à un néolibéralisme autoritaire qui s’affirme chaque jour davantage par l’étendue de sa surdité et de sa fureur répressive.

« Un régime où une personne ou un clan décident des lois » ? Nous n’en sommes vraiment pas loin. Plus d’un mois et demi de grève des transports, des blocages sur tout le territoire, des cortèges sans cesse renouvelés et des actions de protestation toutes plus inventives les unes que les autres… Mais rien à faire : le pouvoir s’acharne à faire passer sa réforme des retraites. Même l’avis au vitriol du Conseil d’État n’y a rien changé.
Et quand ce sont les enseignants et les lycéens qui protestent contre une réforme du bac qui ne fera qu’accentuer les inégalités, la stratégie est la même : le passage en force. Et la bastonnade
assénée par une police plus que jamais en roue libre, malgré de bien hypocrites et tardifs rappels a l’ordre de Macron et Castaner, son caniche de l’Intérieur.

La bonne nouvelle, c’est que la colère est tellement forte qu’elle commence à déborder. Hallucinante scène le 31 janvier, quand des dizaines d’avocats en colère ont tenté d’investir le ministère de la justice. Réjouissant spectacle que de voir les ministres et autres parlementaires de la majorité empêchés, les uns après les autres, de présenter sereinement leurs vœux pour la nouvelle année. Le ministre de la Culture, Franck Riester, a même préféré renoncer à sa petite cérémonie personnelle. Quant aux figures de la Macronie en campagne pour les municipales, Benjamin « Gris-Veau » en tête, elles voient leurs piteuses réunions consanguines immanquablement perturbées par des manifestants en colère. Jusqu’au Résident de la République en personne qui se fait exfiltrer par ses gardes du corps quand il s’aventure à une pièce de théâtre. Risible spectacle d’un pouvoir tellement haï – et comment ! – qu’il n’existe plus un seul lieu où il peut déambuler sans convoquer une petite armée pour le protéger.

Alors oui, parler de dictature est sans doute un peu exagéré. Mais cette course en avant n’augure rien de bon. Et n’oublie pas, Emmanuel, que ça ne finit pas toujours bien. Tu as déjà entendu parler des derniers jours de Nicolae Ceausescu et de sa meuf ?

Édito du mensuel CQFD de février 2020.

Classes et races

Chômeurs, retraités, fonctionnaires, cheminots, étudiants, étrangers, bénéficiaires des aides au logement… Rares sont aujourd’hui les populations qui n’ont pas vu leurs ressources diminuées ou leur situation détériorée par les mesures libérales adoptées tambour battant depuis 2017, auxquelles il faut ajouter l’incroyable répression menée contre les Gilets jaunes et la traque incessante des personnes exilées (renforcée par la loi « Asile et immigration » de septembre 2018).

Une politique aussi violemment antipopulaire a dès le début du quinquennat posé la question de la base sociale de la majorité actuelle. La suppression de l’ISF et de l’exit tax, la flat tax sur les revenus du capital, les privatisations (Aéroports de Paris, Française des jeux, etc.) et les retombées économiques des mesures prises depuis plus de deux ans profitent à la fraction la plus riche de la population. Les milliardaires français sont ceux qui s’enrichissent le plus vite : le « président des ultra-riches » n’a pas usurpé son surnom.

Ces mesures inégalitaires créent toutefois sans cesse des foyers de contestation sociale et compromettent à terme la possibilité pour le président d’être reconduit pour un second mandat. Conscient de cela, Macron a décidé d’investir pleinement la question raciale.

Le pensionnaire de l’Élysée a fait part aux élu-es de sa majorité réunis en septembre dernier de sa volonté de durcir le ton en matière d’immigration et de sécurité, thèmes jugés « régaliens » qu’il faudrait « affronter en face » et ne pas abandonner à l’extrême droite : « La question est de savoir si nous voulons être un parti bourgeois ou pas, déclare Emmanuel Macron. Les bourgeois n’ont pas de problèmes avec cela (l’immigration) : ils ne la croisent pas. Les classes populaires vivent avec. »

Même si la traque faite aux personnes exilées n’avait jamais cessé et que les interventions de ministres pour amplifier quantité de polémiques racistes étaient déjà régulières, le changement d’orientation présidentielle est notable.

[…]

Savoir si la violente campagne sur le voile et l’islam que nous venons de vivre était destinée à masquer les problèmes sociaux cache en réalité une autre question, toute simple : pourquoi ça marche ? Pourquoi c’est justement le racisme – et notamment l’islamophobie – qui permet d’occuper l’espace politique et médiatique et pas une autre question ?

La facilité avec laquelle les majorités successives peuvent utiliser la carte raciale nous montre que mobiliser l’identité blanche permet d’unifier des strates très différentes de la population. En agitant les chiffons rouges de l’immigration et de l’islam, le gouvemement entend ainsi rassurer « les Blancs » qui craignent sans cesse le déclassement social.

Le message qu’il leur adresse est celui-ci : quoi qu’il puisse vous arriver, aussi brutales que puissent être les mesures que nous prenons, vous ne perdrez jamais votre blanchité.
Parce que les oppressions de classe et de race se renforcent mutuellement, la lutte contre les politiques libérales ne peut se faire sans une lutte concomitante contre les politiques racistes qui les accompagnent.

Extraits d’un article de Rafik Chekkat dans le mensuel CQFD de décembre 2019.