Classes et races

Chômeurs, retraités, fonctionnaires, cheminots, étudiants, étrangers, bénéficiaires des aides au logement… Rares sont aujourd’hui les populations qui n’ont pas vu leurs ressources diminuées ou leur situation détériorée par les mesures libérales adoptées tambour battant depuis 2017, auxquelles il faut ajouter l’incroyable répression menée contre les Gilets jaunes et la traque incessante des personnes exilées (renforcée par la loi « Asile et immigration » de septembre 2018).

Une politique aussi violemment antipopulaire a dès le début du quinquennat posé la question de la base sociale de la majorité actuelle. La suppression de l’ISF et de l’exit tax, la flat tax sur les revenus du capital, les privatisations (Aéroports de Paris, Française des jeux, etc.) et les retombées économiques des mesures prises depuis plus de deux ans profitent à la fraction la plus riche de la population. Les milliardaires français sont ceux qui s’enrichissent le plus vite : le « président des ultra-riches » n’a pas usurpé son surnom.

Ces mesures inégalitaires créent toutefois sans cesse des foyers de contestation sociale et compromettent à terme la possibilité pour le président d’être reconduit pour un second mandat. Conscient de cela, Macron a décidé d’investir pleinement la question raciale.

Le pensionnaire de l’Élysée a fait part aux élu-es de sa majorité réunis en septembre dernier de sa volonté de durcir le ton en matière d’immigration et de sécurité, thèmes jugés « régaliens » qu’il faudrait « affronter en face » et ne pas abandonner à l’extrême droite : « La question est de savoir si nous voulons être un parti bourgeois ou pas, déclare Emmanuel Macron. Les bourgeois n’ont pas de problèmes avec cela (l’immigration) : ils ne la croisent pas. Les classes populaires vivent avec. »

Même si la traque faite aux personnes exilées n’avait jamais cessé et que les interventions de ministres pour amplifier quantité de polémiques racistes étaient déjà régulières, le changement d’orientation présidentielle est notable.

[…]

Savoir si la violente campagne sur le voile et l’islam que nous venons de vivre était destinée à masquer les problèmes sociaux cache en réalité une autre question, toute simple : pourquoi ça marche ? Pourquoi c’est justement le racisme – et notamment l’islamophobie – qui permet d’occuper l’espace politique et médiatique et pas une autre question ?

La facilité avec laquelle les majorités successives peuvent utiliser la carte raciale nous montre que mobiliser l’identité blanche permet d’unifier des strates très différentes de la population. En agitant les chiffons rouges de l’immigration et de l’islam, le gouvemement entend ainsi rassurer « les Blancs » qui craignent sans cesse le déclassement social.

Le message qu’il leur adresse est celui-ci : quoi qu’il puisse vous arriver, aussi brutales que puissent être les mesures que nous prenons, vous ne perdrez jamais votre blanchité.
Parce que les oppressions de classe et de race se renforcent mutuellement, la lutte contre les politiques libérales ne peut se faire sans une lutte concomitante contre les politiques racistes qui les accompagnent.

Extraits d’un article de Rafik Chekkat dans le mensuel CQFD de décembre 2019.

Enquêtes de l’IGPN

Il faut dire que les enquêteurs de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) ne sont pas toujours des plus zélés.

Dans l’affaire Zineb Redouane, les cinq CRS qui disposaient ce soir-là d’un lance-grenade du type de celui qui a touché l’octogénaire n’ont été entendus que deux mois après les faits. Ils ont tous déclaré être incapables d’identifier l’auteur du tir fatal – leur chef aussi. Les enquêteurs n’ont pas jugé nécessaire de saisir les cinq armes en question, ni les échanges radio des policiers.

Certainement par malchance, la caméra de vidéo-surveillance la plus proche de la scène n’a pas fonctionné ce jour-là. Quant aux experts choisis pour procéder à l’expertise balistique (sans disposer de l’arme !), ils étaient tellement indépendants qu’un contrat les liait au ministère de l’Intérieur.

Pratiques tout aussi scandaleuses dans l’affaire Maria, cette jeune femme qui s’est littéralement fait fracasser le crâne dans une ruelle par une bande de policiers le 8 décembre 2018. C’était aussi à Marseille et Maria ne manifestait pas non plus : elle rentrait chez elle. À deux reprises, la police aurait refusé de recevoir sa plainte, retardant le début de la procédure ; cinq mois après les faits, les images de vidéosurveillance et les enregistrements d’échanges radio avaient été effacés selon les délais d’usage.
Plusieurs policiers suspects n’ont pas été entendus, les enquêteurs se contentant des explications de leurs supérieurs. Quand il a fallu perquisitionner chez un policier et que l’IGPN a trouvé porte close, elle n’a pas insisté.

D’autres preuves ont disparu : curieusement, écrit Mediapart, « le précieux rapport informatique faisant état de l’ensemble des mouvements et des interventions des policiers la journée du 8 décembre a été tronqué entre 14h37 et 23 h 21. Plus un mot de disponible. »
Dans son rapport au procureur, l’IGPN évoque un « dysfonctionnement informatique, incident s’étant produit ponctuellement par le passé ». Sauf que la fonctionnaire en charge du logiciel soi-disant défectueux n’y croit pas une seconde : « Cela fait deux ans que je suis au CIC [Centre d’information et de commandement] et c’est la première fois que je vois une fiche avec un tel défaut. »
Autrement dit, rapporte toujours Mediapart, « selon cette fonctionnaire, il ne peut en aucun cas s’agir d’un bug informatique. Seulement d’une intervention humaine. »

Sur une plaquette de présentation, le ministère de l’Intérieur écrit que les policiers partagent « une passion commune pour la recherche de la vérité » et des valeurs « de cohésion et d’esprit d”équipe ». La passion de la vérité ? On s’interroge un peu. L’esprit d”équipe, on n’en doute pas une seule seconde.

Extrait d’un article de Claire Rivière dans le mensuel CQFD de décembre 2019.

Bure, poubelle nucléaire

En 1998, j’ai été reçu avec deux de mes collègues par la conseillère environnement de Lionel Jospin, qui venait d’être nommé Premier ministre.
Elle nous a écoutés quelques minutes, puis elle a dit : « Arrêtez, vos arguments on les connaît. Et ce sont de bons arguments. »
Elle les a développés à notre place et a terminé en disant : « Je suis d’accord avec tous vos arguments et je vais même vous dire mieux. Lionel Jospin est d’accord avec vous, on en a discuté avant la réunion, il n’a rien à redire sur votre argumentation. »
Alors je lui demande : « Mais Madame, du coup on va pas avoir Bure ? »
Elle me répond : « Ah, si ! » – « Ben, pourquoi ? »
C’est là qu’elle nous a expliqué ce qu’était le lobbying.

« Si une entreprise très polluante veut s’insta1ler dans votre commune, votre première réaction va être de dire non. Mais finalement, avec les arguments sonnants et trébuchants, les emplois créés, l’accord de certains conseillers municipaux et tout ça, vous allez peut-être finir par dire oui, surtout si cette pression est exercée par plein de gens.
Eh bien, un gouvernement, c’est pareil. Aujourd’hui, désolée, mais Jospin n’a pas le rapport de force pour arrêter Bure. On a Cogéma, Framatome qui sont tous les jours à notre porte. Ils veulent le trou de Bure pour pouvoir dire qu’i1s maîtrisent la filière nucléaire de l’amont jusqu’à l’aval. Ils nous harcèlent pour qu’on le fasse.
Et puis, dans le gouvernement, vous avez des gens comme M. Fabius, M. Strauss-Kahn, qui sont très liés aux industriels du nucléaire et qui poussent. Lionel Iospin ne peut pas dire non dans
l’état actuel du rapport de force. »

À ce moment-là, je lui dis : « Madame vous êtes en train de dire que le Premier ministre de la France va donner son accord à un projet dont il réprouve les conséquences pour 1’humanité ? » Et dans les yeux elle me répond : « Oui. » Je dis : « Mais alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? »
– Rien. Enfin, si, il y a peut-être une chose… » Elle met ses deux mains comme une balance et elle dit : « Vous nous mettez 10 000 personnes dans la rue et là, le rapport de force s’équilibre un petit peu, on peut commencer à discuter. » Je réplique : « Mais Madame, comment voulez-vous qu’on mette 10 000 personnes dans la rue en Meuse ? » Elle conclut : « C’est bien pour ça que la Meuse a été choisie. Au revoir, Messieurs. »

Extrait d’un dossier « environnement » dans le mensuel CQFD d’octobre 2019.

Dérive sécuritaire

Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et sociologue spécialiste des relations entre police et population, a été limogé, le 20 août dernier, de son poste d’enseignant auprès de l’École nationale supérieure de la police.

Sa faute ? Avoir été trop distant envers l’institution qui le nourrit. Dès lors, l’universitaire s’est lâché à grands coups de tonfa dialectique…
« Il y a eu 115 journalistes blessés pendant les manifestations des Gilets jaunes, des ONG empêchées de travaillez ; et puis maintenant, ils font un peu de ménage dans la formation. Ce n’est bien sûr pas une situation comparable à une dictature, mais mis bout à bout, il y a un ciblage des personnes qui ont un regard critique sur la police. Le ministre de l’Intérieur n’a pas la maturité démocratique pour le débat, elle n’est pas complètement absente, mais elle est très fragile. Par moment elle se développe, il y a des gens courageux qui veulent dialoguer mais ce n’est pas structurel. »

Et d’enfoncer le clou dans le bouclier anti-émeute : « Les nombreux témoignages vidéo éclairent d’une autre manière l’exercice de la violence d’État, et ont plus de force de conviction que des récits oraux. Cela permet de se faire une idée par soi-même de l’action de la police.
Ce n’était jamais arrivé en France à cette échelle. Une partie de la population, des journalistes, des avocats, des universitaires estime que c’est illégitime. La défiance vis-à-vis de la police est alimentée par sa violence, mais aussi parce que de tels actes sont présentés comme légaux. »

Pas étonnant que les syndicats les plus droitiers de la maison poulaga aient exigé le départ d’un tel ultra-gauchiste.

Mais cette libération de la parole chez Sebastian Roché est d’autant plus détonante qu’elle provient d’un expert ès « incivilités », notion en vogue sous Chevènement et Sarkozy dès lors qu’il s’agissait de passer au kärcher « sauvageons » et autres « racailles ».

[…]

Roché va servir de caution universitaire au tournant sécuritaire opéré par la gauche française en 1997 après le colloque de Villepinte intitulé « Des villes sûres pour des citoyens libres ». C’est là que fut réaffirmée la vieille formule conservatrice de « la sécurité première des libertés ». À tout prendre, il vaut mieux vivre dans une société d’ordre – quitte à s’asseoir sur quelques libertés individuelles. […]

Extraits d’un article d’Iffik Le Guen dans le mensuel CQFD d’octobre 2019.

Anti-migrants dans les Hautes-Alpes

Seize mois après leur opération anti-migrants dans les Hautes-Alpes, trois activistes de Génération identitaire ont été condamnés à six mois de prison ferme, l’association écopant de 75 000 € d’amendes. Pas de quoi rasséréner les militants solidaires des exilés du Briançonnais, auquels les motivations de la sentence posent question.

[…] sur le terrain, au pied des cimes frontalières du Briançonnais, Michel Rousseau, de l’association Tous Migrants, tempère l’enthousiasme : « La justice veut faire penser qu’el1e est équitable dans sa manière de frapper à droite comme à gauche, mais c’est une mascarade, qui dissimule le fond du problème.
Le plus grave que les identitaires ont fait, ce n’est pas d’avoir fait croire qu’ils étaient policiers : c’est la mise en danger d’autrui, l’incitation à la haine raciale. C’est tout leur délire qui vise à pourchasser en pleine montagne les exilés, des gens vulnérables qui viennent chercher refuge.
Ce qu’ils ont fait, c’est en quelque sorte une ratonnade et ça, on l’a toléré, parce que la police fait exactement la même chose. Ce qu’on leur a reproché, c’est simplement de ne pas avoir le bon
uniforme. »

Et d’ajouter : « On ne peut pas se réjouir que des gens soient condamnés à de la prison, même si ce sont des fachos. Si la prison était une solution, ça se saurait. Nous ce qu’on veut, ce n’est pas que des gens soient condamnés, mais que les droits fondamentaux des exilés soient respectés. »

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de septembre 2019.

L’Europe forteresse soutient les dictatures

[…] Au Soudan, après le choc du massacre du 3 juin (128 personnes tuées sur la place Al Qiyadah à Khartoum, lors de la dispersion du sit-in révolutionnaire), suivie de la censure d’internet, la révolte s’est réorganisée dans les comités de quartier. De nouveaux chants s’élèvent des manifestations : « C’est toi ou ton pays : prépare ton cercueil ! », « On ne demande pas des moyens, on les prend ! ».
Le serment de la diaspora, c’est d’attirer l’attention du monde et « de faire cesser la complicité de l’Europe avec ces dirigeants qui nous massacrent. Si cela arrivait en France, le monde entier s’indignerait.
Mais ce silence-là, c’est le résultat de ce que les États ne veulent pas dévoiler », poursuit notre interlocuteur.

Précisément, l’Union européenne (UE) pourrait bien être compromise avec les Rapid Support Forces (RSF) à l’origine de la tuerie du 3 juin. Accusées de crimes de masse au Darfour, ces milices se seraient officialisées, formées et armées dès 2014, grâce à un pactole européen de 400 millions d’euros tiré du « Processus de Khartoum ». Dans la balance, le contrôle de la frontière soudano-libyenne, des équipements sécuritaires et les conseils des agences Frontex et Interpol via le Rock (Centre opérationnel régional de Khartoum).

En 2018, cette sous-traitance de la police anti-migratoire était assumée par le patron des RSF, le général Hemetti, qui a pu claironner: « Nous faisons le travail à la place de l’Union européenne ! » Laquelle ne s’offusque pas de ses vieilles habitudes répressives.

Après la chute d’Al Bachir le 11 avril dernier, le pays est tombé sous la coupe de Hemetti. Pourtant, le Soudan continue d’être traité en tant que partenaire, comme le centre névralgique des migrations de la Corne de l’Afrique : « En Europe, on parle des migrants comme quelque chose à contrôler. En plein bain de sang, la France tente d’expulser au Soudan ! Mais nos déplacements, qui deviennent un problème pour l’Europe au point qu’elle en ouvre son portefeuille, sont la conséquence de sa collusion avec nos dirigeants », s’indigne-t-on chez Asuad, pour qui les accords avec l’UE ont renforcé les capacités de la dictature soudanaise à mater la population.

L’autre objectif contre-révolutionnaire de l’UE est d’honorer son alliance avec l’Arabie saoudite, « qui a des intérêts financiers au Soudan et veut conserver un allié islamiste, arabe dans la région ». On ne sera pas surpris de retrouver 30 000 membres des milices RSF soudanaises enrôlés dans la guerre au Yémen, dont de nombreux enfants soldats. Utilisant, allez savoir, des armes made in France ?

Extrait d’un article de Oum Ziad dans le mensuel CQFD de juillet-août 2019.

Répression

Le préfet de police de Paris a réquisitionné une dizaine de clébards dressés pour l’attaque, ordonnant de les démuseler.
Quand on a lu cette phrase dans le Canard enchainé du 24 avril, notre sang de Chien rouge n’a fait qu’un tour. D’abord parce qu’on déplore qu’on utilise nos congénères canins pour de viles tâches policières. Ensuite parce que l’irruption de cabots à képi dans le paysage confirme que le fond de l’air est à la répression décomplexée.

Semaine après semaine, l’attirail mobilisé ne cesse d’enfler, du retour des Voltigeurs motorisés aux marqueurs chimiques dans le liquide des canons à eau, avatars d’une surenchère dont on suit les épisodes en flippant grave. Quand le pouvoir embauche un ultra-réac à mentalité « para » pour mater les manifestations parisiennes, faut pas s’étonner que les digues sautent. Aujourd’hui, les molosses enragés. Demain, quoi : des robots tueurs ? Des drones à Famas ?

Quoi qu’il en soit, les témoignages s’empilent,dressant tous le même constat : ce samedi 20 avril, à Paris, pour l’acte XXIII, la police était plus que jamais là pour faire mal. Pour blesser. Pour marquer les chairs de ceux qui s’entêtent à ne pas courber l’échine devant l’alliance matraque-goupillon-tête de con. Et comme ce pouvoir ne recule devant rien, bim !, il s’est payé une nouvelle dégringolade vers Orwell-land en embastillant des journalistes. À l’instar des street-medias, cela fait belle lurette que ces derniers sont cibles de tirs de LBD et de grenades.

Mais les arrestations d’Alexis Kraland et de Gaspard Glanz pour des motifs aberrants’ (tout comme la convocation par la DGSI de journalistes ayant publié un document confidentiel prouvant les mensonges
gouvernementaux au sujet des armes françaises utilisées au Yémen), montrent clairement que la liberté de la presse est en danger.
Idem pour la liberté d’expression : combien de Gilets jaunes poursuivis pour un commentaire anodin sur Facebook ? Après celle de manifester, ça commence à faire pléthore.
Il est où le bouton stop ?

Les chiens de guerre sont de sortie, donc, et avec eux une dérive policière liberticide qui ne se cache même plus – la justice étant là pour assurer l’impunité aux condés. Le message est clair : vous ne voulez pas communier devant un discours télévisé lacrymalo-débile et persistez à refuser notre projet politique mortifère ? Primo, vous allez déguster. Secundo, personne ne s’en offusquera, puisqu’il y a des choses tellement plus importantes, genre une charpente religieuse en flamme ou ce besoin irrépressible qu’aurait le peuple français de vouloir travailler plus et se faire sucrer des jours fériés. Face à ce pouvoir pyromane, on n’espère qu’une chose : que le joli mois de mai confirme son caractère agité et enfile le jaune de chauffe. Parce que sinon, bordel : animal, on est mal.

Éditorial du mensuel CQFD de mai 2019.

Geneviève Legay

Au départ, on avait prévu de faire une recension des dernières déclarations politiques et médiatiques les plus atterrantes en matière de répression.
Brut. Cash. Un cocktail peu ragoûtant de Brice Couturier et de BFM, de Castaner et de Royal.
Problème : il y en avait trop, ça débordait de la fosse septique, à tel point qu’on aurait pu remplir tout le journal de ces saillies liberticides. […]

Et quel meilleur exemple de la libération d’une parole puante et décomplexée que les récentes réactions aux graves blessures de Geneviève Legay lors de l’acte XIX à Nice ?
[…]
Rapidement, les molosses sont lâchés. Au premier rang, un certain E. Macron, qui lui souhaite de trouver « une forme de sagesse », ajoutant: « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, ] on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. »
Bah ouais, meuf, t’as les cheveux blancs, tu restes chez toi, ou alors faut pas s’étonner d’être molestée jusqu’au coma.
Même tonalité martiale chez la ministre de la Justice, Nicole Belloubet : « Je trouve tout de même curieux que lorsqu’une manifestation est interdite quelqu’un aille […] manifester à cet
endroit-là » (BFM, 24/03). […]

Et puisque, vraiment, on sait être classe à LREM (Le Raffinement en Marche), le député du Pas-de-Calais Benoît Potterie, profite de l’occasion pour se payer une bonne tranche de rigolade dans un tweet du 25 mars, peuplé de smileys affichant leur hilarité, trop drôle : « La manifestation était interdite, elle n’avait rien à faire la ! Moi je demande plutôt à ce qu’on lui fasse payer l’amende de 135 euros. » Indécence ? Le mot est faible. Disons : hypertrophie du gène Connardum decomplexum.

Là où l’affaire Geneviève Legay est exemplaire, ce n’est pas uniquement dans cette omniprésence du jugement inversant la culpabilité – elle avait qu’a pas être là, d’abord -, mais dans ce fourmillement de petites saloperies qui l’accompagnent.
Procureur de Nice et président de la République main dans la main pour annoncer qu’aucun policier ne l’a touchée ou bousculée, juré-craché-mollardé (version reprise par les chaînes d’info en continu et depuis largement invalidée par des vidéos et révélations de Mediapart).
Estrosi enfonçant le clou à la Brute de Nice : « Ce n’est pas dans un heurt avec la police [qu’eIle a été blessée], elle a trébuché. »
Membres de la famille Legay affirmant que des policiers sont venus les intimider à l’hôpital.
Insinuations sur le côté Black Block de l’ultra-violente Geneviève Legay – « Attac, c’est pas n’importe qui, c’est une certaine extrême gauche très organisée », frissonne Alexis Lacroix, journalflippé chez l’Express, sur BFM.
Et même : justice saisie (le 28/03) pour injures en ligne contre des policiers dans les commentaires d’une vidéo montrant la charge des flics. La totale.

Ainsi va la vie médiatique et politique en Macronie, de plongeon dans le marigot en galipette dans l’égout, toujours plus bas avec les rats. Une version hypertrophiée de l’axiome vérolé d’un certain Charles Pasqua, boss de la matraque à l’ancienne: « La peur du gendarme est le commencement de la sagesse. » On a les gourous flétris qu’on mérite.

Extraits d’un article d’Émilien Bernard dans le mensuel CQFD d’avril 2019.

Le municipalisme

Force est de constater que les mouvements sociaux actuels, urbains comme « périphériques », semblent exprimer un même rejet des modes de « gouvernance » libéraux-autoritaires qui limitent la politique à une représentativité sans contrôle du « citoyen », « ne lui laissant que le loisir d’élire des candidats de plus en plus identiques et, éventuellement, de participer à des consultations très médiatisées dont les résultats ne seront jamais pris en compte » (citation de Janet Biehl).

Un an avant la colère des Gilets jaunes, en novembre 2017, une étude publiée dans Le Monde indiquait que plus de 40 % de Français étaient « enclins à essayer un système politique alternatif à la démocratie [représentative] ». Parmi eux, si 20 % penchaient pour des systèmes autoritaires, pour 40 % d’autres, l’alternative était dans « un système participatif horizontal, proche du conseillisme qui avait hanté le mouvement révolutionnaire au début du XXé siècle ».

Mais c’est un autre concept atypique, et par ailleurs connexe, qui commence à s’immiscer dans un champ politique complètement verrouillé : celui du municipalisme libertaire. Théorisé par Murray
Bookchin, penseur de l’écologie sociale, le municipalisme ne reporte pas l’action politique au Grand Soir mais veut « restaurer les pratiques et les qualités de la citoyenneté afin que les femmes et les hommes prennent collectivement la responsabilité de la conduite de leurs propres [territoires], suivant une éthique du partage et de la coopération, plutôt que de s’en remettre à des élites » (Janet Biehl toujours).

Le principe emprunte d’ailleurs à de multiples exemples historiques : la cité antique, les communes médiévales qui s’affranchissaient de la féodalité et de la monarchie, les town meetings (assemblées communales) de la Nouvelle-Angleterre au moment de la guerre d’indépendance américaine, les sections parisiennes de la Révolution française ou encore la Commune de 1871, etc.

[…]

Aujourd’hui, les expériences municipalistes qui commencent à prendre forme aux quatre coins du globe se veulent des alternatives au rouleau compresseur de la mondialisation : dans les « mairies rebelles » d’Espagne, où des plateformes citoyennes ont remporté plusieurs élections municipales en 2015, comme dans les zones d’autonomie zapatistes du Chiapas ou au Rojava avec la tentative d’instaurer un confédéralisme démocratique.

Ces pratiques, expériences et réflexions partagent une même volonté d’exp1orer les multiples pistes de la démocratie directe : assemblées de quartier, institutions participatives, soutien à l’économie sociale et solidaire, consultations d’initiative populaire, féminisation de la politique, droits des étrangers, éducation populaire, municipalisation des services publics, de l’énergie, écologie sociale, etc.

Extraits d’un article de Mathieu Léonard dans le mensuel CQFD de mars 2019 (cet article est l’introduction d’un dossier consacré au municipalisme et au communalisme).

Le grand débat

C’est une photo qui se passe de commentaire. Une manif de Gilets jaunes avec une femme en premier plan. Bonnet phrygien et poing levé, elle porte un morceau de carton avec inscrit dessus : « Le grand débat est ici ». Ici dans la rue, ici sur les ronds-points, ici sur les points de blocage. Que de chemin parcouru depuis la goutte de gasoil ! Qu’est-il arrivé pour qu’en quelques semaines ces agoras périurbaines transforment une colère anti-taxe en un genre de revival de la sans-culotterie de 1789 ?

Prêt à tout pour endiguer la colère, le gouvernement joue la carte de la consultation populaire : « Un grand débat national sur quatre thèmes qui couvrent des grands enjeux de la nation : la fiscalité et les dépenses publiques, l’organisation de l’État et des services publics, la transition écologique, la démocratie et la citoyenneté ».

On se demande : il vit où Jupiter ? Sur la Lune ? Depuis des semaines, des femmes et des hommes, réunis autour de feux de palettes ou dans des abris de fortune, ne font que ça : parler politique et imaginer le monde de demain. Et les principaux axes sont assez simples : un meilleur partage des richesses et plus de démocratie directe. Y a encore besoin d’un sous-titre ?

On comprend qu’ils flippent, les radicalisés de la représentation nationale. Tout en faisant bastonner et embastiller du Gilet par pelletée, ils retricotent en dernière urgence la trame usée de leur légitimité. Mais faut leur dire : il est bien trop tard, messieurs-dames. Vos tours de passe-passe, vos langues de bois vermoulues, vos incantations républicaines, ça nous passe à dix mille. Ça ne fait même plus l’objet de commentaire sur les ronds-points. Ou alors pour se moquer, comme on crache un glaviot.

Dans la Drôme, des camarades Gilets ont publié un texte dans lequel le Grand débat national est qualifié de « grand cirque imaginé par les marionnettes de l’oligarchie ultra-libérale » : « Une pure imposture, une basse opération de communication, une campagne électorale qui ne dit pas son nom. » Et de poursuivre : « La seule vraie réponse apportée jusqu’à aujourd’hui est une féroce répression : plus de 10 000 interpellations ; plus de 5 600 gardes à vue ; plus de 1 000 condamnations ; plus de 2 000 blessés ; plus de 100 blessés graves, éborgnés, mutilés, brisés… et 12 morts dont l’une au moins est imputable aux armes utilisées par les forces de la répression. »

Sous le vernis craquelé de la démocratie libérale, la sous-couche étanche d’un vulgaire État-flic. Bas les masques.

Édito du mensuel CQFD dans son numéro de février 2019.