Le business des migrants

… à Lampedusa les centres d’accueil des migrants sont gérés par des sociétés privées, sur délégation de l’État, sociétés qui emportent depuis des années les appels d’offres et sur lesquelles la mafia a la mainmise.
Chaque migrant rapporte 30 euros par jour, ils sont des milliers. Un mafieux mis sur écoute confiait que ce business est plus rentable et moins dangereux que celui de la drogue, hommes et femmes fournissant ensuite une main-d’œuvre docile dans les champs, sur les chantiers ou sur les trottoirs.
Passeurs et mafieux ne font cependant que profiter, pour leurs trafics, d’une politique européenne qui non seulement ne se soucie pas des conditions dans lesquelles s’effectuent les déplacements de la misère et de la peur, mais suscite elle-même ces déplacements en soutenant des régimes corrompus ou despotiques, et en organisant l’économie de l’Afrique exclusivement selon ses propres intérêts (cf. l’accord de partenariat économique de 2013, qui interdit aux pays africains signataires de taxer les produits importés de l’UE, mettant l’agriculture vivrière locale en concurrence avec l’agriculture européenne).
C’est ainsi que l’on fabrique des migrants dont beaucoup arriveront finalement à se faufiler chez nous car nous les demandons. Ils ne viendraient pas ici s’ils ne savaient pas qu’ils y trouveront du travail. Clandestin, ultra-précaire et sous-payé, certes, mais c’est toujours mieux que le cachot, la gamelle vide ou la tombe.

Extrait d’un article de Jean-Marie Laclavetine dans le journal Siné mensuel de mai 2015

L’oligarchie et la corruption

Antoine Peillon est un journaliste engagé. À travers ses livres, ses enquêtes, ses articles, il traque sans cesse la corruption, la fraude, la triche. Ces maux rongent, mais de manière très peu visible, les fondements de notre démocratie. Son travail montre que la France est touchée en profondeur, et que notre hexagone n’a rien à envier à la botte italienne. Mais la corruption n’est pas que l’affaire des autres, elle nous concerne tous, et se développe grâce à notre manque de réaction… (…)
Qu’est-ce qui différencie la corruption, dont on parle si peu, de la délinquance ordinaire dont on parle tant ?

La corruption est cachée, secrète. La délinquance, elle, est visible. Le pacte de corruption est un arrangement, un contrat souvent oral, qui n’a pas de matérialité, entre des personnes. Qu’elle soit cachée la rend plus dangereuse pour la confiance, car elle contourne totalement la loi. Ensuite, il y a une sociologie de la corruption. Elle ne concerne que les élites ou ceux que les sociologues appellent l’oligarchie. La délinquance ordinaire couvre l’ensemble du champ social. (…)

Pour la fraude fiscale, une procédure judiciaire ne peut être déclenchée que sur la décision de la commission des infractions fiscales dite verrou de Bercy au ministère des Finances. Et la composition de cette commission est secrète ! De ce que j’arrive à savoir, elle est composée de hauts fonctionnaires dont quasiment tous ont été attachés à des cabinets ministériels ou à des personnalités politiques d’un camp comme de l’autre, même si elle penche plutôt à droite. C’est une cellule administrative discrétionnaire qui décide seule de transmettre ou non un dossier au procureur. (…)

La mondialisation a comme principal outil les transferts financiers complètement libéralisés. Sans aucun contrôle d’aucune sorte. Elle a été le facteur multiplicateur de la corruption. Elle a permis de dissimuler plus facilement des sommes incroyables à travers le monde entier dans tous les paradis fiscaux. (…)

Quelques dizaines de personnes sont à l’origine des 80 milliards de fraude fiscale. Elles sont suffisamment puissantes pour empêcher le pouvoir politique d’agir contre elles. J’en ai été le témoin. Un député socialiste, Yann Galut, se lance à Noël 2012, à la suite de la lecture de mon livre, dans une proposition de loi contre la délinquance financière et la fraude fiscale internationale. Il fait son boulot de façon remarquable et dépose une proposition de loi solide, comprenant, par exemple, la suppression du verrou de Bercy. En pleine affaire Cahusac, le gouvernement en comprend l’intérêt politique. Yann Galut devient le rapporteur d’un projet de loi copiant sa proposition. Et pendant six mois, on assiste à la destruction systématique de tous les dispositifs sérieux de répression de cette fraude par les hommes de Bercy. Ils convoquent chaque semaine les députés intéressés par le sujet. Les patrons du groupe socialiste se livrent à des intimidations sur leurs collègues qui y croient.

Extraits d’un entretien de la rédaction de Siné mensuel (numéro de janvier 2015) avec Antoine Peillon.

Racisme et pillage extractiviste

Pendant des siècles la prédation des classes dominantes européennes – celles de France, de Grande-Bretagne, d’Espagne, du Portugal, de Belgique, d’Italie – est passée par le pillage extractiviste des ressources naturelles les plus diverses du sol et du sous-sol africains et américains. En Asie du Sud-est aussi.
(…)
On dira que tout çà est fini ! Il y a eu les indépendances dans le milieu du XXe siècle. Il y a eu aussi la promotion des droits humains à l’ONU et tout particulièrement contre le racisme « et l’intolérance qui y est associée ». Mais c’est sans compter avec ce qui perdure. Nicolas Sersiron explique (Dette et extractivisme) que le « système dette » a remplacé les armées avec efficacité pour l’extorsion et l’accaparement des ressources du sol et du sous-sol.
Avec le « système dette » c’est le Nord qui s’est positionné comme créancier alors qu’on aurait pu penser « à bon droit » que le Sud était le créancier historique et légitime contre un Nord prédateur historique. En fait, les classes dominantes du Nord ont pu « garder la main » au moment des indépendances et n’ont rien lâché en matière de prédation.
Pour le dire brièvement ici, c’est par le moyen des prêts conditionnés du FMI et de la Banque mondiale aux bourgeoisies du Sud que le double pillage du Nord s’est perpétué. Le racisme a continué lui aussi mais sous des formes différentes, moins brutales, mais toujours discriminantes.
De nombreux dirigeants, soucieux d’émancipation, voulant le bonheur de leur peuple-classe, ont été éliminés. Une « bonne bourgeoisie » africaine ou sud-américaine est une bourgeoisie dite « compradore » c’est à dire servile à l’égard des bourgeoisies du Nord et férocement dure à l’encontre de « son » peuple-classe. La férocité de la surexploitation des ouvriers proche de l’esclavage antérieur s’achète à prix fort : la corruption des dirigeants des pays dominés par l’impérialisme du Nord est une absolue nécessité. Elle implique aussi une corruption au Nord ainsi qu’une complexe stratégie de camouflage. Il faut notamment cacher aux populations du Nord éprises de liberté, d’égalité, de fraternité les mécanismes maffieux entre le Nord et le Sud. Il faut aussi en quelques sorte amoindrir ses capacités critiques par tous les méfaits de la consommation de masse, celle de la croissance productiviste.

Extraits d’un article de Christian Delarue dans la revue Les Zindigné(e)s de septembre 2014.