Le fascisme de la société de consommation

« Je ne voudrais pas vivre ailleurs qu’en Occident, malgré tout ce que l’on peut lui reprocher. Et vous, préféreriez-vous les dictateurs sanguinaires, les religieux fanatiques ou les mafieux sadiques ? Décidément, non, je n’échangerai pas mon Union européenne contre l’Arabie saoudite, le Mexique ou la Corée du Nord !  »
Voilà ce que la critique de fond de notre civilisation déclenche souvent comme réaction. Certes, il y a du vrai là dedans. Et aussi l’idée selon laquelle l’Occident resterait malgré tout démocratique et respectueux des droits de l’homme.

Est-ce si sûr ? Cessons de comparer, décalons notre regard et examinons cela à la loupe. Jean-Claude Michéa a montré que la société occidentale-libérale se considère comme « L’empire du moindre mal », et, faute de mieux, nous devrions nous en contenter, car d’une part les grandes idéologies – la théocratie, le fascisme, le communisme – ont montré leurs limites et leur nocivité, et d’autre part l’émergence de tout nouveau modèle de société – décroissance, écosocialisme ou démocratie écologique – est impensable, puisque « there is still no alternative » (TISNA). Cette opinion courante est l’une des raisons – avec la consommation, le confort et les divertissements – pour lesquelles les populations des pays industrialisés sont hébétées, fatalistes ou même plus ou moins satisfaites de leur sort.
En sortant du bois pour affronter l’oligarchie, sa police et ses tribunaux, on a toujours quelque chose à perdre : son emploi, son logement, sa liberté ou simplement sa tranquillité. Alors, faisons le gros dos, rasons les murs et baissons la tête, peut-être aurons-nous une petite chance de passer entre les mailles du filet, puisque nous sommes les champions de l’individualisme et de l’optimisme irréaliste, ce mécanisme de défense psychologique qui consiste à voir son propre avenir avec des lunettes roses : « Même si les autres tombent dans le trou, moi j’aurai de la chance, je m’en sortirai toujours dans le grand flipper de la vie. »
La possibilité de révolutionner la société s’éloigne d’autant plus…

Il n’y a plus grand monde pour croire et affirmer que nous vivons réellement en démocratie. Les élections sont vues par beaucoup comme son simulacre, la corruption du personnel politique et administratif n’est jamais loin et les thérapies de choc libérales, mises en œuvre contre l’avis des peuples, viennent couronner le tout.
[…] Il y a longtemps que je suis persuadé de la réalité d’un effondrement écologique à moyen terme. Aujourd’hui, une autre conviction s’y est ajoutée : nous nous enfonçons chaque mois (semaine ?) qui passe dans une société de plus en plus totalitaire. Et cela, c’est du court terme !

Les signes se multiplient. Prenons deux exemples. En Belgique, le ministre de l’Intérieur Jan jambon (prononcer « Yambonne ») a l’intention d’enregistrer les empreintes digitales de tous les citoyens sur leur carte d’identité, au nom de la lutte contre le terrorisme. En France, le 23 juillet 2015, le Conseil constitutionnel a, à une large majorité, validé la « loi sur le renseignement » permettant de capter les métadonnées internet de tout citoyen. Ce tournant sécuritaire s’inscrit dans le droit fil du totalitarisme. L’historien Marc Weinstein en donne sa définition : « Le totalitarisme est une tendance moderniste à l’indivision du social sous domination des déterminations objectives (mouvement absolu de la technoscience, de l’État et de l’économie). » Le capitalisme néolibéral y correspond parfaitement.
Les individus sont à la fois atomisés et unifiés, emportés dans un mouvement permanent – éventuellement appelé « Progrès » – vers une fin de l’histoire et la création d’un homme nouveau, jadis sous l’emprise d’un chef charismatique (Hitler, Mussolini, Staline, Mao), aujourd’hui d’un principe directeur, celui de la concurrence comme modèle social total. Le totalitarisme pose l’objectivité, la transcendance et le caractère « naturel » des lois économiques, étatiques et scientifiques, auxquelles nul ne peut prétendre se soustraire. Il recherche la puissance sans limites, nie les valeurs politiques et culturelles subjectivement déterminées. Le temps devient linéaire et quantitatif, l’espace est aboli. La gouvernementalité techno-économique (déterritorialisée) se substitue à la loi souveraine (territorialisée). Les êtres humains deviennent superflus, obsolescents (cf. Günther Anders) dans un monde de non-sens, d’inculture, de barbarie, d’anomie et « d’évaporation de la loi », une « anti-culture industrielle et consumériste », souligne Weinstein.

[…]
Au début des années 1970, Pasolini avait déjà compris que le consumérisme représentait une nouvelle version du fascisme encore plus dangereuse que la précédente mussolinienne : « On peut donc affirmer que la “tolérance” de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. » Le fascisme d’aujourd’hui se niche ailleurs que dans les gesticulations de ses sbires, en gros dans les plis du néolibéralisme. Manuela Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats, a récemment défrayé la chronique dans une carte blanche intitulée « Le néolibéralisme est un fascisme : je prétends que le néolibéralisme est un fascisme car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. L’État est maintenant au service de l’économie et de la finance qui le traitent en subordonné et lui commandent jusqu’à la mise en péril du bien commun. » Des libéraux pleins de morgue l’ont attaquée sur la Toile, avec leurs sophismes habituels. Qui peut encore y croire, à part eux ?

Extraits d’un article de Bernard Legros dans La Décroissance de mai 2016.

Besoins névrotiques

Par la publicité, le capitalisme vise à inciter à la consommation infinie des masses, afin de tenter de satisfaire deux besoins névrotiques principaux : celui d’être reconnu et celui de posséder. Ces besoins sont engendrés par la peur de ne pas être aimé et d’être faible.

Les élites capitalistes cherchent le pouvoir maximum par le biais de l’accumulation du capital, tandis qu’elles poussent les masses à la possession sans fin. Mais ces dernières, comme pour les élites économiques et politiques, sont aussi dépendantes du besoin de reconnaissance. La valeur centrale de la société capitaliste est le pouvoir par l’accumulation du capital, c’est à dire le culte de la marchandise pour les masses et le pouvoir économique pour les élites, grâce à la propriété privée des moyens de production. Ce dernier étant le principe fondateur du capitalisme permettant le pouvoir adémocratique des élites économiques sur la société politique, donc sur le social et l’écologie. […]

Consommer et posséder vise aussi à compenser un manque d’estime de soi. Le sociologue Veblen Thorstein qualifie de « consommation ostentatoire » l’acte de consommer pour se sentir exister par le regard des autres, qu’on imagine envieux et admiratif. Le consommateur cherche à montrer aux autres, ou à lui-même, que s’il possède certains biens, c’est parce qu’il dispose d’un capital économique ou culturel important. Par conséquent, il attend des autres une reconnaissance sociale de sa puissance économique ou de sa distinction culturelle. En effet, le besoin de consommer pour paraître vise à compenser des carences identitaires. Le besoin de reconnaissance sociale repose sur un manque d’estime de soi, donc un besoin d’être aimé pour sa force, qui repose sur la peur d’être faible et de ne pas être aimé suffisamment.

Le besoin de possession et d’accumulation est quasiment illimité chez certains milliardaires, qui accumulent plus qu’ils ne pourront jamais consommer ou dépenser. Car le ressort profond de leurs besoins réside sur une volonté de puissance qui s’exerce par la quantité de la consommation et de possession d’entreprises, la détention d’un très gros compte en banque, des plus gros revenus possibles par rapport aux autres élites économiques et politiques. Ce besoin de puissance est lui-même le signe d’un complexe d’infériorité explique le psychanalyste Alfred Adler, donc d’une peur d’assumer sa part de fragilité. […] La sécurité matérielle relève des besoins essentiels physiologiques (de se nourrir et de se loger), mais aussi de posséder des technologies puissantes et multiples. Ces dernières visent à être en capacité de faire face à tous les besoins et problèmes éventuels, grâce à des instruments, à la technologie (automobile, ordinateur, outillage), mais aussi le besoin névrotique de connaissance.

Ce dernier relève de la peur de ne pas maîtriser par incompréhension, et conduit notamment à des achats compulsifs et infinis de livres que le consommateur n’aura jamais le temps de lire. Plus le consommateur possède d’instruments, plus il peut maîtriser le monde qui l’entoure, plus il se sent fort. Moins il en possède, plus il craint d’être fragile, donc plus il craint l’insécurité, l’impuissance économique, donc la peur d’être faible. […]

À la différence des populations ne parvenant pas à se nourrir à leur faim, le besoin de possession repose surtout, pour les classes moyennes, sur une peur de manquer plus fantasmée que réelle. Le fait de posséder des richesses, des biens à profusion, rassure les personnes qui se sentent éternellement en danger de tomber un jour dans la précarité économique. […]

La simplicité volontaire vise ainsi à se détacher de la peur de manquer. Les membres du mouvement pour la « simplicité volontaire » apprennent à vivre heureux avec de faibles moyens, grâce à des joies et des activités simples.

Extraits d’un article de Thierry Brugvin dans le journal Les Zindigné(e)s de mars 2016.

Croissance verte

« En fait cette grande vague d’innovations qui a permis de faire la révolution industrielle, elle est peut-être à notre porte, elle s’appelle la révolution verte. Elle a l’idée que l’on peut découpler la croissance économique de la consommation d’énergie, de la consommation de ressources naturelles, qu’on peut faire de la croissance sélective » […]

Mais Laurence Tubiana n’y croit pas non plus, à ses salades de croissance verte. Une éminente diplomate comme elle, qui parcourt la planète de réunions climatiques en réunions climatiques, qui a lu des milliers de pages de rapports, de graphiques, de chiffres et de modélisations détaillant la dévastation du monde, le sait très bien : le découplage n’a pas eu lieu.
Nous n’avons jamais brûlé autant d’énergies que ces dernières années. La moitié des émissions totales de dioxyde de carbone émises depuis les débuts de l’ère industrielle l’ont été… depuis 1988. Le dérèglement climatique et la destruction des écosystèmes s’emballent. Bref, toutes les négociations internationales sur le climat qui se sont multipliées depuis 1992, tous ces sommets qui martèlent la ligne de plomb « croyez dans le développement durable, dans la croissance verte, bas-carbone, poursuivons l’expansion, grâce au progrès technologique nous pourrons produire et consommer toujours plus en prélevant moins de ressources », n’ont servi qu’à une chose : nous enfoncer à vitesse grand V dans une voie sans issue.
[…]
On ne s’en sortira pas tant qu’on abandonnera pas l’idéologie du progrès, tant qu’on ne s’en prendra pas à la dynamique du capitalisme, au fétichisme de la marchandise, à la puissance du système technicien, tant qu’on ne réduira pas radicalement notre prédation en optant pour la décroissance.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance d’octobre 2015.

La publicité, bras armé de la société de consommation

Pendant que des résistants armés d’un pot de peinture sont poursuivis en justice, la pub, cette lessiveuse de cerveaux, devient de plus en plus intrusive, agressive, oppressante. Faut-il rappeler à quoi sert ce bras armé de la société de consommation ? À entretenir le culte de l’envie, créer sans cesse de nouveaux besoins, fabriquer du rêve, imposer la jouissance sans entrave par « un grand lessivage de la conscience collective », conformer aux marques, faire acheter, acheter et encore acheter. Ce n’est pas nous qui le disons, mais Jacques Séguéla lui-même, le plus célèbre publicitaire de France, « fomentateur d’imaginaire » qui a pénétré nos consciences :

« La publicité en un demi-siècle a tout envahi, nos télés et nos journaux, nos rues et nos routes, nos stades et nos théâtres. Désormais pas un pas sans pub. Maîtres d’école de nos enfants, ils passent huit cents heures face à leur professeur et mille devant leur petit écran, fascinés par nos spots, elle est aussi maître à vivre. Comme il est des maîtres à penser. Elle influence nos comportements ou plutôt elle les surprend pour mieux les amplifier.
Meilleure à zoomer sur l’humeur du temps qu’à réinventer le monde, elle crée les modes de vie avec une telle force de persuasion qu’elle nous modèle sans le vouloir, sans le savoir.
Désormais, on peut la craindre ou la mépriser, qu’importe, elle s’est imposée, clef du système de consommation, indispensable à toute survie économique. » (Jacques Séguéla, Pub story. L’histoire mondiale de la publicité en 65 campagnes.)

Lui, le missionnaire qui s’est toujours efforcé de « convertir les foules au Coca-Cola », de « fabriquer de l’imaginaire à la chaîne », selon lequel une affiche publicitaire « n’a pas le temps de séduire, elle doit violer », pour mieux « laisser des traces » dans les têtes des passants, lui agit dans l’impunité la plus totale et est même consulté sur tout et n’importe quoi dans les médias.
L’oracle Séguéla et toutes les cohortes de violeurs-publicitaires peuvent mener librement leur campagne d’endoctrinement au service de l’engloutissement des marchandises et de la croissance, ils ne sont jamais poursuivis. Et si la justice se préoccupait de santé publique ? Alors ce ne serait pas ceux qui luttent contre la publicité qui se trouveraient sur le banc des accusés, mais ceux qui la font. Pour viol des imaginaires en bande organisée et flagrant délit de lobotomie.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de juin 2015.

Matérialisme et bonheur

La décroissance : Dans votre livre The High Price of Materialism, vous montrez que les personnes matérialistes sont souvent plus anxieuses, narcissiques et ont une plus faible estime de soi que celles qui sont plus détachées des valeurs matérielles. La course à la consommation est-elle pathologique ?
Tim Kasser : C’est ce que les études indiquent clairement. Depuis que j’ai écrit ce livre il y a 12 ans, de nouvelles preuves se sont accumulées et montrent de manière claire, cohérente et fiable qu’il y a une relation négative entre le niveau de bien-être et le degré d’adhésion des gens aux messages de la société de consommation.

Comment la publicité exploite-t-elle nos insatisfactions ?

Le principal objectif de la publicité est de nous convaincre d’acheter, et la plupart des annonceurs utilisent toutes les techniques qu’ils peuvent mobiliser pour manipuler les gens dans cette direction. Parfois, ils essaient de nous convaincre que grâce à l’achat, nous serons aimés, libres, compétents, puissants, beaux, que nous nous sentirons en sécurité, etc. Ils essaient de capitaliser sur la diversité des besoins et des désirs qui sont présents chez chacun de nous, et de les modeler pour les diriger sur l’achat et la consommation. Souvent, les publicitaires envoient aussi un message qui nous dénigre : ils nous disent que si nous ne possédons pas le produit qu’ils essaient de nous vendre, nous resterions en quelque sorte inaccomplis, inadéquat. J’encourage les lecteurs à passer une journée à vraiment analyser les pubs qu’ils voient, à les remettre en cause et à se demander : Comment les publicitaires essaient-ils de me manipuler ? Cet exercice est très instructif.

Selon vous, la société de consommation détruit-elle l’empathie en produisant des individus égocentriques ?

Les travaux scientifiques montrent clairement que plus les gens sont obsédés par la poursuite de buts matérialistes, plus leurs relations sociales sont mauvaises et moins ils sont susceptibles de traiter les autres de manière « humaine ». Par exemple, des études ont montré que quand les gens font des objectifs matérialistes une priorité, ils entretiennent des relations sociales plus courtes, plus conflictuelles, ils ont moins d’empathie et sont plus égocentriques, ils se comportent de manière plus compétitive et moins coopérative, et sont plus hostiles à l’égard des autres. Ce manque d’empathie s’étend, au-delà des relations avec son entourage, à la façon dont les gens traitent l’écosphère. Des recherches ont précisément établi que le matérialisme était lié à une moindre préoccupation pour l’environnement et aboutissait finalement à des modes de vie destructeurs de l’écosystème.

Dans les pays riches où augmente la consommation d’antidépresseurs, nous semblons malheureux d’une existence vide de sens. Pensez-vous que nous sommes en pleine crise existentielle ?

À certains égards, oui. Pour moi, les « crises existentielles » se produisent lorsque les gens commencent à remettre en question la façon dont ils vivent, lorsqu’ils se demandent si leur existence leur correspond vraiment et s’ils font ce qui est réellement important à faire au cours de la seule et unique vie que nous sommes sûr d’avoir. J’ai l’impression que les gens acceptent souvent les représentations culturelles selon lesquelles ce qui est important dans une vie, c’est d’accumuler des richesses, de posséder beaucoup de biens, d’avoir un statut élevé, de se conformer à la « bonne » image. Mais cela nous conduit sur une trajectoire de vie qui, au mieux, procure des satisfactions de court terme et, au pire, nous distrait de ce qui est vraiment important et qui apporte un plus grand bien-être : l’amour et l’amitié, l’épanouissement de nos propres facultés, l’accomplissement de nos aspirations et l’effort de contribuer à rendre meilleur le monde qui nous entoure. Je pense qu’il est très difficile pour les gens de pointer du doigt la société de consommation, de réaliser qu’elle est à la source de ce genre de crise ; pourtant c’est sans aucun doute en elle que réside une grande partie du problème.

Extait d’un entretien entre les journalistes de La décroissance et Tim Kasser dans le journal La Décroissance de décembre 2014.

La consommation est-elle totalitaire ?

On assiste à une véritable stratégie dans le monde du marketing (…)
Il s’agit de marginaliser totalement les modes de vie extérieurs à la consommation, de les faire apparaître comme des objets de curiosité, des archaïsme certes émouvants le temps d’un documentaire à la télévision, mais nous condamnant à la régression à une vie humaine non-développée.
Alors que les réclames d’antan vantaient les vertus hypothétiques de leurs articles, « la pub » produit des significations indépendantes de tout usage et fabrique un monde parallèle, au point de passer pour une nouvelle culture. La consommation est bavarde, elle ne vise pas seulement à nous faire acquérir un produit puis à nous le faire remplacer par un autre, mais à nous faire assimiler un discours nous rattachant à une communauté fictive fondée sur des signes. On peut parler de propagande, mais d’un nouveau type, parce qu’elle fait disparaître l’écart qui sépare le discours de son récepteur et à l’intérieur duquel toutes les tendances centrifuges s’enracinent.
Il s’agit d’un héritage des totalitarismes qui avaient initié cette tentative de gommer les écarts et de rendre impossibles les dissidences. L’espace est aujourd’hui saturé par la publicité et la consommation, comme il l’était jadis par le culte du chef et de la révolution. La propagande consumériste n’a rien à envier aux bulletins d’informations permanents décrits par Orwell dans 1984. Il ne s’agit pas de dire que la société de consommation est de nature totalitaire, en oubliant que ce qui fut au cœur du totalitarisme, c’était l’extermination de masse, mais de montrer que des aspects du totalitarisme ont subsisté dans la consommation, à savoir le dénigrement du passé, du sujet autonome mais aussi des sociétés et de leurs cultures, la valorisation du grégarisme et le fantasme de plénitude.

Extrait d’un article de Florent Bussy dans Les Zindigné(e)s de novembre 2014.

Gentil colibri inoffensif

De nombreux livres annoncent d’un air badin l’avènement d’une révolution, paisible et silencieuse. (…) « la prochaine révolution a déjà commencé ». De quoi s’agit-il ? D’un énième slogan publicitaire tonitruant qui annonce la mise sur le marché d’un nouveau téléphone portable ? Non, d’un « mouvement de fond » dans « une France qui se réinvente par le bas ». De projets citoyens qui multiplient « les chemins vers une société conviviale, démocratique et soutenable ». D’oasis d’humanité qui font naître « un monde coopératif, démocratique, partageur et respectueux de la nature ». (…)
Ce genre de propos enjoués fait fureur ces dernières années, porté par un indéniable engouement éditorial. De nombreux ouvrages, documentaires, articles de presse sortent pour célébrer ces « petites révolutions » locales.(…)
Dans la crise existentielle que nous traversons, nous cherchons des branches auxquelles nous raccrocher, quelques belles histoires pour mieux dormir la nuit et ne pas nous enfoncer dans le désespoir mortifère. Cette recherche est louable, car il faut être sacrément blindé pour ne pas sombrer quand s’amoncellent les mauvaises nouvelles, quand le monde tel que nous l’avons connu se défait sous nos pieds, quand nos certitudes se dérobent, quand toutes les illusions de croissance infinie, d’avenir radieux, de plein emploi et de bonheur par la consommation s’effondrent lamentablement. Alors que l’économie a modelé les rapports sociaux, influencé notre propre état d’esprit et que l’hédonisme marchand a été érigé en idéal par une publicité qui imprègne chacun depuis l’enfance, leur faillite ne peuvent que déstabiliser et désemparer. (…)
La moitié des français se voient déjà contraints de restreindre leur consommation. Mais la désaccoutumance se fait dans la douleur ; le Credoc nous apprend ainsi qu’une écrasante majorité a l’impression d’être en manque : « En 2013, 70 % des Français choisiraient plus d’argent s’ils avaient à choisir entre plus de temps libre ou plus d’argent. Ce taux n’a jamais été aussi élevé en 17 ans. »
Quand plus des deux tiers de la population aspirent encore et toujours à travailler plus pour gagner plus pour consommer plus, il paraît pour le moins hasardeux d’affirmer, comme le fait Bénédicte Manier, que nous sommes entrés dans une ère « post-matérialiste » et de « post-consommation » faite de simplicité, de coopération, de créativité, de bien-être, d’autonomie, en dehors du tout-marchand. (…)
Prétendre qu’aujourd’hui une partie des classes moyennes, avec comme figure de proue les soi-disant « créatifs culturels », a « pris du recul vis-à-vis de la société de consommation », et que beaucoup sont devenus des « non-consommateurs », c’est adapter la réalité à ses rêves. Non, nous sommes loin d’avoir pris collectivement le chemin de la sobriété heureuse, alors que l’Agence internationale de l’énergie montre que les privilégiés des pays riches consomment au contraire toujours plus d’énergie pour alimenter leurs modes de vie. De même, s’enthousiasmer devant l’essor de l’agriculture urbaine alors qu’elle reste anecdotique et que la moindre rupture des flux de marchandises se traduirait en quelques jours par une famine dans les métropole sous perfusion, c’est se voiler la face. De même quand on s’extasie devant l’installation d’un maraîcher bio alors que dans le même temps la paysannerie est décimée. De même quand on se réjouit de voir se diffuser un mouvement comme slow food alors que dans le même temps 87 % des enfants sont tellement habitués à la nourriture industrielle qu’ils ne savent pas reconnaître une betterave. De même quand on estime que 200 000 personnes qui viennent prendre un panier à l’Amap fomentent une révolution alors que dans le même temps 98 % de la population va faire ses courses en supermarché. (…)
Le discours qui se contente de la dimension localo-locale trouve vite ses limites et peut parfaitement s’intégrer dans l’idéologie libérale dominante, si bien narrée par Olivier Le Naire : « Paradoxalement, le changement collectif, la solidarité procéderaient donc de l’addition d’une multitude de choix individuels, et non plus d’un élan national… » Thatcher n’aurait pas dit mieux. Il n’y a plus de société, seulement des individus qui font des petits gestes. Des agents qui s’ajustent sur un marché. Une juxtaposition de comportements atomisés. Ce n’est pas un hasard si la rhétorique de Pierre Rabhi rencontre un tel succès à la fois dans les rangs d’écolos sincères, mais aussi auprès de têtes couronnées comme la princesse de Polignac, de publicitaires comme Séguéla ou de libéraux trans-humanistes comme Attali, qui tous l’écoutent avec bienveillance. (…)
Ce modèle de la société du « bottom-up » où toute « évolution positive » doit émerger d’en bas, où l’économie prime et où le politique est désavoué, convient parfaitement au capitalisme, (…)
Il est temps de négativer. De s’opposer à la grande communion lénifiante. De prendre position dans l’arène politique, de porter ses idées dans l’espace public, d’instiller du conflit dans le consensus mou et de rappeler qu’une société est faite de tensions, d’intérêts divergents, de rapports de force. Car l’affable colibri ne suffira pas à corriger la trajectoire mal embarquée que deux siècles de croissance nourrie aux énergies fossiles nous a fait prendre. Pierre Rabhi le reconnaît lui-même : les petites gouttes que le gentil piaf dépose avec son bec n’y font rien, à la fin la forêt brûle.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans La Décroissance de novembre 2014.

Personne ne souhaite votre bonheur

Ce qui est étonnant chez cet ex-ministre de l’Éducation (Luc Ferry, passionné d’automobiles de sport), c’est que si, pour lui, « there is no alternative »,comme dirait son mentor Margaret Thatcher, il lui arrive que quelques éclairs de lucidité lui fassent percevoir les impasses de la société de consommation : « Plus vous avez une vie intérieure riche, plus vous êtes structurés par des valeurs non seulement morales, mais culturelles et spirituelles stables et fortes, moins vous éprouvez le besoin de consommer à tous propos », écrit-il par exemple page 12 (dans son livre « L’innovation destructrice »).
Pour lutter contre ce frein à la croissance, le philosophe donne la solution aux lecteurs du figaro : la « désublimation répressive ». Un moyen employé par les publicitaires consistant à déconstruire les valeurs traditionnelles, « (là où est la « désublimation ») pour que nous, et surtout nos enfants, nous puissions entrer dans la logique infinie de l’hyper-consommation de masse (là est la « répression »). »
En effet, comme le rappelle Octave, le héros publicitaire du célèbre livre de Frédéric Beigbeder 99 francs : « Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas. Votre souffrance dope le commerce. » Le métier des employés de la philosophe médiatique et propriétaire de l’agence de pub Publicis, Élisabeth Badinter, est donc d’abord de rendre les gens malheureux ; il s’agit de créer un vide que le publicitaire proposera ensuite de venir combler par la consommation. Bien sûr, c’est de la publicité que vivent les journalistes des grands médias qui célèbrent les essais libéraux et écolophobes de l’héritière de Marcel Bleusten-Blanchet, fondateur de Publicis.
Luc Ferry et consorts sont donc d’autant plus coupables qu’ils décrivent par le menu la déréliction où nous envoie la société de consommation.
Mais pour le philosophe du Figaro, il faut nous résigner, nous soumettre : la remise en cause du capitalisme, du productivisme et des voitures de sport est impossible sauf à nous envoyer droit au goulag. Il ne resterait donc que deux paramètres sur lesquels jouer : le premier étant « la piste démographique. Nous sommes trop nombreux et nous sommes surtout trop nombreux dans le système capitaliste » (p. 62). Ce qui prouve à nouveau que l’on peut parfaitement être écolophobe ET malthusien. Ensuite la nouveauté qui innove le Progrès car : « Je pense que l’innovation sauvera le monde » (p. 62). C’est bien connu : la science pervertie en religion fanatique permettra de nous affranchir des lois de la biophysique.

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de juillet-août 2014.