Démondialisation ou dé-capitalisation

La mondialisation est un phénomène indissociablement à double face : une inter connexion croissante des activités à l’échelle planétaire, qui dessine une communauté mondiale de destin ; une manière particulière de bâtir et de « réguler » cette interconnexion, sous les auspices conjuguées de la « concurrence libre et non faussée » et de la « gouvernance » technocratique. Penser les deux dimensions séparément n’a pas de sens. Il n’y a pas d’autre « mondialisation » que celle du capital financier : le seul « monde » achevé est celui des marchés financiers interconnectés « en temps réel » et de cette « diplomatie de club », centrée sur une élite de quelques milliers de personnes, qui anime à la fois les rencontres du type G20 et les grandes institutions supranationales.
Il est donc un point sur lequel je m’accorde avec les « démondialisateurs » : cette mondialisation-là ne peut pas être aménagée ; elle doit donc être défaite, et radicalement. Sur quelques décennies, la mondialisation s’est construite sur un triple modèle : un modèle de développement (la croissance infinie du produit consommé, de la marchandise échangée et du produit financier), un modèle de lien social (la mise en concurrence généralisée des individus séparés et l’ordre sécuritaire évitant que la concurrence ne tourne à la jungle sociale) et un modèle de décision (l’oligarchie des experts, l’ainsi nommée « bonne gouvernance »).
Ce triple modèle s’est structuré autour du paradigme qui fait de l’inégalité une donnée constitutive de la société des hommes. Or les normes dudit modèle sont au cœur de la crise systémique qui nous enveloppe. Plutôt que d’en colmater vraiment et sans fin les brèches, mieux vaut s’attacher à en imaginer un autre.Le développement sobre des capacités humaines, le partage et le respect du bien commun, tout comme la démocratie d’implication, devraient constituer le trépied d’une conception nouvelle de l’équilibre social. La mondialisation actuelle s’y oppose ; il convient de s’en débarrasser. Mais je ne crois pas que l’alternative à la « mondialisation » soit la « démondialisation » : je tends à penser qu’elle est avant tout une « dé-capitalisation ».

Extrait d’un article de Roger Martelli dans Les Zindigné(e)s de novembre 2014.

Libre-échange et conditions de travail

Le règne du libre-échange a ceci d’admirablement cohérent qu’il ne se contente pas d’orchestrer la guerre des pauvres à l’échelle des individus. La mise en concurrence de chacun contre tout le monde autour de l’os à ronger des emplois délocalisables ne s’acharne pas seulement sur les travailleurs du premier monde et les forçats d’Asie, d’Afrique du Nord ou d’Europe de l’Est : elle attise aussi les rivalités entre pays « low cost ». Depuis quelques mois, le gouvernement du Bangladesh scrute avec consternation les accords de libre-échange que l’union européenne est en train de négocier dans son dos avec l’Inde et le Vietnam. S’ils aboutissent, ces accords ouvriront les vannes aux exportations de textile indien et vietnamien à destination du marché européen. Pour le Bangladesh, qui écoule 65% de sa production de liquettes vers l’Europe, les conséquences seraient évidemmment calamiteuses. « Nous risquons de perdre une bonne partie de nos bénéfices à l’exportation », s’alarme le Daily Star, un quotidien bangladais proche du pouvoir. Lequel prédit, sur la foi d’un calcul d’une précision ésotérique, une « chute du produit intérieur brut de 0.27% »(05/03/14).

Les zombies de Bruxelles objecteront que ce n’est que justice : le Bangladesh bénéficie déjà d’un traité de libre-échange avec l’UE, qui l’autorise à ravitailler Carrefour, H&M ou Benetton sans payer un sou de taxes douanières. En vertu de quoi le pays des usines tueuses occupe la deuxième place – après la Chine – au rang des plus gros fournisseurs de fringues de la France. Pourquoi l’Inde et le Vietnam, deux de ses plus redoutables concurrents sur le marché mondial du textil, n’auraient-ils pas droit eux aussi à la munificence libérale du club européen ?

Les féticheurs bruxellois sont décidément d’impayables farceurs. En juillet 2013, trois mois après le massacre du Rana Plaza (plus de mille cent ouvrières bangladaises mortes écrabouillées dans l’effondrement de leur usine), le commissaire européen au commerce, Karel de Gucht, lançait en grande pompe un « pacte sur la durabilité » visant à « soutenir le Bangladesh dans ses efforts pour éviter une autre tragédie comme celle du Rana Plaza ». Tu parles d’un soutien. En multipliant les accords de libre-échange qui dérégulent davantage encore le champs de bataille planétaire du prêt-à-porter, l’UE alourdit la pression sur le secteur textile au Bangladesh – la première ressource du pays – et contribue indirectement à rendre plus infernales les conditions de travail de ses quatre à cinq millions d’ouvrières.
Le gouvernement et le patronat bangladais peuvent bien claironner qu’ils ont recruté deux cents inspecteurs pour veiller à la sécurité dans les usines, histoire de faire joli dans les brochures des communicants, personne au Bangladesh n’est dupe. « Si nous n’améliorons pas notre compétitivité, nos clients risquent de se détourner du Bangladesh pour se reporter sur la concurrence indienne », résume un exportateur dans le Financial Express, le quotidien d’affaires de Dacca (04/03/14). En somme, l’UE se comporte comme les multinationales dont elle défend les actionnaires : on se gomine la langue de « chartes éthiques » et de « durabilité » tout en s’employant à écraser les prix. Et les ouvrières qui vont avec.

Article d’Olivier Cyran dans le numéro de mars 2014 du journal CQFD.