La terre, bien commun

Ci-dessous un extrait d’un dossier La terre, bien commun dans Chemin de terre journal publié par l’association Terre de liens.

[…] Depuis lors, l’appropriation privée de la terre agricole n’a cessé jusqu’à prendre la forme extrême de l’accaparement. Les auteurs d’un rapport sur les biens communs rappellent à cet égard qu’aujourd’hui, à Madagascar, au Soudan, en Ouganda, au Brésil, au Pakistan, en Ukraine, en Roumanie, pour ne citer qu’eux, la concurrence pour la terre fait rage, bien plus encore que dans l’Hexagone.
Par millions les hectares sont accaparés par des États ou des multinationales préoccupés de sécuriser la production alimentaire ou de développer des agrocarburants voire de la biomasse pour l’industrie chimique.

Cette appropriation aboutit à capturer toute la valeur et tous les bénéfices attachés aux terres pour le bénéfice d’un seul propriétaire au détriment et à 1’exclusion de tous les autres usagers potentiels.
En parallèle de cet accaparement, des projections estiment à 25 % la part des terres arables qui auront disparu d’ici 2050 sous 1’effet de 1’artificia1isation ou de l’épuisement des sols (voir La terre nourricière, si elle venait à nous manquer ?). L’accaparement et la disparition des terres fertiles sont deux tendances qui vont bien à contre-courant d’une préservation de la ressource pour les générations à venir.

Que signifierait aujourd’hui traiter la terre comme un bien commun ? Pour Olivier Petitjean, traducteur français de La renaissance des communs de David Bollier, « parler d’une ressource comme d’un bien commun, c’est d’abord pointer une dimension éthique et valoriser son importance, la nécessité de la préserver, de l’entretenir ou de l’augmenter pour les générations futures ».

Parce qu’elle est essentielle et non substituable pour la vie, la terre est une ressource à laquelle chaque être humain devrait pouvoir avoir accès. Non pas un accès physique, mais bien un accès aux usages ou aux bénéfices associés qu’elle procure: une alimentation saine, des ressources naturelles non polluées, des paysages diversifiés… Parce qu’elle est en quantité et en qualité limitée, l’usage de la terre doit être régulé pour garantir sa pérennité.

« La seconde dimension des biens communs, poursuit Olivier Petitjean, c’est la manière dont ils sont gérés. En fait, un bien commun est plus qu’une chose, c’est une manière de gérer où un collectif, un groupe à géométrie variable gère ensemble une ressource comme une fin en soi, pour la faire perdurer. »
Cette gestion est caractérisée par la recherche d’un bénéfice pour le plus grand nombre, la prise en compte du très long terme et l’auto-gestion ou l’auto-organisation du collectif d’usagers.

Enfonçons le clou avec un extrait de David Bollier: « les commoneurs [personnes impliquées dans la gestion d’un bien commun, ndlr] parviennent souvent à trouver des solutions (…) sans recours ni aux marchés, ni aux bureaucraties d’État. Ils sont capables de créer les structures générales pour gérer collectivement une ressource, ainsi que les procédures pour établir des règles et des normes opérationnelles efficaces. Ils savent mettre en place et imposer les pratiques nécessaires pour empêcher la surexploitation d’une forêt, d’un lac ou des terres agricoles. Ils arrivent à négocier entre eux une allocation équitable de devoirs et de droits. (…)

Les communs : le partage comme alternative au business

Première femme à recevoir le prix Nobel d’économie en 2009, Elinor Ostrom a fait passer Margaret Thatcher pour une menteuse. There is no alternative. Ah non, vraiment ? À la célèbre maxime de la Dame de fer, la chercheuse américaine oppose une réalité : l’efficacité des communautés auto-organisées autour du partage des ressources. Villageois suisses, paysans népalais, pêcheurs du Maine ou de l’Antalya turque sont des commoners, ils gèrent ensemble les ressources de la Terre comme des biens communs. Avec l’avènement d’Internet, d’autres commoners sont apparus : militants du logiciel libre, contributeurs de Wikipédia, ils ont transformé le Web en nouveau bien commun. Aujourd’hui, les commoners sont partout, prêts à en découdre avec le capitalisme. Ces résistants ont les traits d’un groupe de retraités qui taillent les rosiers du jardin partagé au coin de la rue ou d’une bande d’ingénieurs qui construisent la première voiture collaborative en open source.
[…]
Les communs existent dès lors qu’une communauté ou un groupe décide de gérer une ressource de manière collective, avec en vue un accès à celle-ci et une utilisation équitables et durables, définit David Bollier, l’un des théoricien du mouvement, dans La renaissance des communs. Matériels ou immatériels, locaux ou mondiaux, les communs des pêcheurs turcs ou ceux des wikipédiens échappent autant à la loi du marché qu’aux lois de l’État. Les seules règles qui vaillent sont celles négociées au sein de la communauté, pour la simple et bonne raison que chacun a eu son mot à dire et gagne davantage à les respecter qu’à les transgresser. Qui mieux que les premiers concernés sont les plus à même d’organiser et de réguler l’usage d’une ressource ? Certainement pas le marché et malheureusement pas l’ État non plus, cette grosse machine trop lourde, trop lente et bien trop soumise aux intérêts des grandes entreprises.
[…]
Pour autant, les partisans des communs ne sont ni des anarchistes ni des communistes. S’ils valorisent l’autogestion, ils exigent également que l’État joue un rôle dans la protection des communs, sans pour autant confisquer les ressources ou moyens de production.
Des alliances avec un communisme nouveau qui tirerait le bilan des dictatures sont possibles dès lors que le fonctionnement « de bas en haut » deviendrait la règle… comme il l’était au début du communisme du XIXe siècle, suggère Hervé Le Crosnier, chercheur à l’université de Caen et membre de l’association Vecam qui s’attache à faire connaître le mouvement dans le monde francophone.
Depuis le XIXe siècle, la pensée politique est binaire, déplore la présidente de Vecam, Valérie Peugeot. Si la droite est au pouvoir, la priorité est au marché et à la propriété privée ; si c’est la gauche, elle va favoriser le secteur public. Ce n’est jamais qu’une question de dosage ou une alternance des deux. Les communs sont une alternative.

Soit. Mais s’il était si facile de faire du commun, pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ? L’histoire des biens communs est intimement liée à celle du capitalisme qui n’a eu de cesse d’en faire des marchandises, remarque Hervé Le Crosnier.

Extraits d’un article de Léa Gasquet dans Siné mensuel d’octobre 2015.