Glottophobie

En tant que sociolinguiste, je suis très intéressé par l’étude des discriminations liées à la façon dont les gens parlent. Ce qui m’intéresse, c’est d’étudier la manière dont les gens se construisent par les langues, vivent avec elles, créent du lien grâce à elles, et de montrer que quand on discrimine une façon de parler, c’est la personne elle-même qu’on discrimine.
Inconsciemment, j’ai probablement été influencé par un livre de Louis-Jean Calvet, publié en 1974, intitulé « Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie ». Ce livre montre comment, par l’impérialisme et la colonisation, on « mange » des langues, on les engloutit. Dans les années 2000, j’ai publié, avec le sociolinguiste Jo Arditty, un premier article qui aborde explicitement cette question : « La glottophobie française, une xénophobie qui s’ignore », à propos du parler des jeunes « de banlieue » qui était à l’époque déjà très stigmatisé dans les discours publics, politiques et médiatiques.

La glottophobie est exercée partout autour de nous au quotidien. Quand des comédiens ou des journalistes ne trouvent pas de travail, car ils ont un accent du Midi ou d’ailleurs, quand il est interdit d’utiliser une autre langue que le français pour avoir accès à ses droits auprès d’une administration française, comme à Mayotte où peu de Français parlent français, quand des enfants se font humilier à l’école à cause de leur façon de parler, tel cet enfant algérien tout juste arrivé à qui la maîtresse interdit de prononcer le « h » de son prénom Ahmed, quand on sous-titre quasi systématiquement des francophones africains à la télévision car on considère qu’ils parlent forcément « mal »… Il faut également souligner le mépris qu’on porte aux langues que l’on désigne sous les noms de « dialectes », de « patois », ou de « wesh wesh », et l’exclusion du débat démocratique des personnes qui ne détiennent pas le français standard.

Dès sa création en 1635, l’Académie française préconise le français le plus rare et le plus aristocratique en rejetant les parlers populaires. Les lois de 1793 interdisent quant à elles l’usage d’autres langues que le français dans tous les textes à portée officielle ou contractuelle. La glottophobie est très ancienne en France. C’est sans doute le pays qui a poussé le plus loin l’idéologie du rejet de la différence linguistique, en la considérant comme une déviance. Pour se mettre en place, une idéologie d’État a besoin d’un système éducatif qui prend en charge les enfants dès leur plus jeune âge et leur inculque une certaine vision du monde, de la société, du rapport aux autres… alors qu’ils n’ont pas encore d’armes pour avoir un recul critique. Aujourd’hui, après 150 ans d’Éducation nationale française dite « gratuite, laïque et obligatoire », l’idéologie linguistique est parvenue à faire du jugement et de la hiérarchisation entre langues et façons de parler une norme partagée. La plupart des individus n’arrivent alors plus à imaginer qu’une société puisse fonctionner autrement, avec plusieurs langues par exemple. Même s’il existe de nombreuses sociétés qui prônent le plurilinguisme autour de nous, on ne veut pas les voir.

Extrait d’un entretien avec Philippe Blanchet dans un dossier « Mauvaises Langues » du journal CQFD de juillet-Août 2016

Dénoncer l’occupation coloniale


Le propre du fascisme est de terroriser, et en ce sens le nouveau fascisme israëlien est en train de réussir au-delà de tout ce à quoi on s’attendait.
Ne voulant pas se démarquer de l’union sacrée contre « le danger islamiste » ou simplement terrorisés par l’ambiance fasciste, les intellectuels se taisent : rares sont ceux qui osent exprimer ne serait-ce que de l’empathie pour les victimes de Gaza. Prochainement, nous prévoyons d’organiser un hommage public à Gideon Levy, éditorialiste au quotidien Haaretz qui dénonce systématiquement les méfaits de l’occupation coloniale israëlienne, car ce grand journaliste est bien isolé dans les médias dans sa dénonciation des crimes de guerre commis par l’armée israëlienne. Tout se passe comme si l’idéologie du Choc des civilisations que l’on croyait enterrée avec le régime Bush retrouvait un nouveau souffle à Tel-Aviv.
Cette trahison des intellectuels israëliens se répercute en Europe : pour pouvoir s’exprimer sur la politique israëlienne sans être trop taxés d’antisémitisme, les intellectuels européens, et plus particulièrement en France, ont besoin de s’appuyer sur une parole israëlienne. Le silence d’ici provoque le silence de chez vous. Cela ne disculpe en aucun cas la lâcheté de ces intellectuels dont l’éthique est, plus que jamais, à géométrie variable, et dont l’arrière-fond idéologique – le choc des civilisations – est l’expression moderne de la vieille arrogance coloniale.

Un article de Michel Warschawski dans le journal Siné mensuel de septembre 2014.

Mandela : hommages de circonstances

La présence de représentants israéliens officiels aurait été une gifle au peuple sud-africain et à la mémoire de Madiba. Car l’état hébreu et son président actuel ont été de loin les alliés les plus fidèles du régime d’apartheid et ce, jusqu’à la dernière minute. Même quand la mojorité des pays occidentaux comprenait que les jours de l’apartheid étaient comptés et retournaient leur veste, Tel-Aviv continuait à soutenir Prétoria, ses services de sécurité à travailler main dans la main avec les tortionnaires d’Afrique du Sud, ses entreprises à contourner le boycott économique international, en particulier dans le domaine de l’armement, et son armée à maintenir des liens privilégiés avec les forces armées sud-africaines.
Récemment, la journaliste d’investigation israélienne Ilana Dayan consacrait son émission « Ouvda » à un producteur de cinéma, et accessoirement agent du Mossad, qui racontait comment il avait reçu des sommes colossales de la CIA pour organiser une campagne internationale de réhabilitation du régime d’apartheid et de mise en valeur de son rôle civilisateur en Afrique. L’alliance entre Israël et le régime d’apartheid ne répondait pas seulement à des intérêts mercantiles et à des besoins stratégiques : elle s’appuyait sur une idéologie commune et la perception d’être, l’un comme l’autre, un état civilisé et démocratique (sic) au coeur d’un environnement barbare qui menacerait le monde libre (re-sic).
Les porte-parole israéliens ont tenté de justifier le fait qu’ils se joignaient aux louanges de la communauté internationale pour celui qu’ils avaient considéré jusqu’au dernier moment comme un dangereux terroriste par le fait qu’il avait « prôné la non-violence » et fait marche arrière dans son opposition au régime sioniste et son soutien inconditionnel à la lutte de libération nationale du peuple palestinien. Double mensonge, car Mandela a non seulement défendu et mené la lutte armée contre l’État d’apartheid, mais expliqué que c’était le droit, voire le devoir, du peuple palestinien d’utiliser tous les moyens à sa disposition pour mettre fin au régime colonial israélien (…)

Extrait d’un article de Siné Mensuel de janvier 2014.