Violences policières

Dans la nuit du 25 au 26 avril, un homme se jette dans la Seine pour échapper à des policiers. Ils le repêchent et l’arrêtent. En cheminant vers le panier à salade, les agents se bidonnent sec : « Il sait pas nager. Un bicot comme ça, ça nage pas », lance l’un d’eux. « Ça coule, t’aurais dû lui accrocher un boulet au pied », lui répond un collègue. Rires.
La vidéo, captée par un habitant de l’île-saint-Denis (93) est éloquente de racisme – le « bicot » est égyptien. Et de violence : une fois l’homme dans le fourgon de police, on l’entend pousser des cris de terreur et/ou de douleur. Les cognes, eux, continuent de rire.

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Clair Rivière : « Un bicot, ça nage pas ». Cette phrase évoque le massacre du 17 octobre 1961, quand des policiers avaient jeté des manifestants algériens dans la Seine…

Omar Slaouti : Bien sûr, ça renvoie à Maurice Papon et à toute la charge colonialiste et de déshumanisation qui lui est consubstantielle à l’époque. Tout le monde connaît cette histoire-là. Mais ça renvoie aussi à une autre dimension qu’on a tendance à occulter : ce qu’est le racisme aujourd’hui dans la police française – et d’où il vient.

Une partie de l’histoire de la police est en lien avec l’histoire coloniale, tant et si bien qu’il existe en son sein un ensemble d’impensés coloniaux ou néocoloniaux. C’est l’idée qu’il y a des individus qui sont dans un rapport d’altérité. Ce sont des autres : ils n’ont pas de raison d’être ici et ils ne doivent pas disposer des mêmes droits que celles et ceux qui sont considérés comme des nationaux – ou plutôt considérés comme légitimes à être des nationaux, parce que dans ce pays, la plupart des personnes arabes et noires sont françaises.

Autrement dit, on est toujours assignés à ce statut de colonisés, c’est-à-dire de sous-humanité.

Clair Rivière : En ce qui concerne les violences policières racistes, un déni officiel persiste. Dernier exemple en date : quand l’actrice et chanteuse Camélia Jordana parle à la télé « des hommes et des femmes qui vont travailler tous les matins en banlieue et qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau », Christophe Castaner condamne tout de suite ces propos. La France officielle continue de se voiler la face…

Omar Slaouti : La France pratique des injustices raciales qui relèvent de la responsabilité d’État – on ne parle pas du racisme individuel, mais d’un racisme qui émane d’autorités étatiques. Et non seulement la France officielle légitime des pratiques racialistes et racistes à l’égard des habitants des quartiers populaires parce qu’arabes et noirs, mais en plus, quand ces derniers disent « Nous sommes victimes » , on leur répond « Vous mentez et vous insultez l’État français ».

Ce déni est récurrent. Ce qui vient de se passer avec Camélia Jordana, c’est exactement ce qui s’est passé lorsque l’État a été condamné pour contrôles au faciès et que Manuel Valls, Premier ministre à l’époque, a décidé de faire appel de cette condamnation. D’ailleurs, il a perdu une deuxième fois en appel.
Même quand ce sont des chercheurs du CNRS qui font état de contrôles au faciès, on a toujours un déni de ceux et celles qui nous gouvernent.

Clair Rivière : Ce déni n’est pas l’apanage des sphères dirigeantes et policières. Dans l’espace médiatique, un phénomène est frappant : les journaux français n’ont aucun mal à dire qu’il y a aux États-Unis un problème racial de violence policière. Mais quand il s’agit de dénoncer cette réalité ici, il n’y a plus grand monde…

Omar Slaouti : Ça tient au fait que la France a construit un roman national, un mythe. Elle a fabriqué un imaginaire qui fait d’elle le pays des droits de l’Homme avec une dimension universaliste qui rayonne partout dans le monde. Et cette conception fait qu’il y a un déni des réalités qui va à l’encontre de cette idée totalement fantasmatique de ce qu’est la France.
On ne peut pas être à la fois « le pays des droits de l’Homme » et un pays où les hommes sont déniés dans leur qualité d’être humain parce qu’arabes, noirs, roms ou juifs.

Ce déni a un aspect historique – sur la responsabilité de l’État français quant au génocide des juifs durant la seconde guerre mondiale ou au niveau impérialiste dans un ensemble de génocides à l’échelle mondiale. Il a aussi une face actuelle, par exemple quand des migrants meurent en Méditerranée parce que des lois sont votées en France pour faire la chasse aux sans-papiers, les empêchant de fuir les désordres du monde que la France a en partie causés. Alors évidemment, ce déni se retrouve aussi dans ces violences policières à caractère raciste.

Extraits d’un entretien entre Clair Rivière et Omar Slaouti dans le mensuel CQFD de juin 2020.

Enquêtes de l’IGPN

Il faut dire que les enquêteurs de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) ne sont pas toujours des plus zélés.

Dans l’affaire Zineb Redouane, les cinq CRS qui disposaient ce soir-là d’un lance-grenade du type de celui qui a touché l’octogénaire n’ont été entendus que deux mois après les faits. Ils ont tous déclaré être incapables d’identifier l’auteur du tir fatal – leur chef aussi. Les enquêteurs n’ont pas jugé nécessaire de saisir les cinq armes en question, ni les échanges radio des policiers.

Certainement par malchance, la caméra de vidéo-surveillance la plus proche de la scène n’a pas fonctionné ce jour-là. Quant aux experts choisis pour procéder à l’expertise balistique (sans disposer de l’arme !), ils étaient tellement indépendants qu’un contrat les liait au ministère de l’Intérieur.

Pratiques tout aussi scandaleuses dans l’affaire Maria, cette jeune femme qui s’est littéralement fait fracasser le crâne dans une ruelle par une bande de policiers le 8 décembre 2018. C’était aussi à Marseille et Maria ne manifestait pas non plus : elle rentrait chez elle. À deux reprises, la police aurait refusé de recevoir sa plainte, retardant le début de la procédure ; cinq mois après les faits, les images de vidéosurveillance et les enregistrements d’échanges radio avaient été effacés selon les délais d’usage.
Plusieurs policiers suspects n’ont pas été entendus, les enquêteurs se contentant des explications de leurs supérieurs. Quand il a fallu perquisitionner chez un policier et que l’IGPN a trouvé porte close, elle n’a pas insisté.

D’autres preuves ont disparu : curieusement, écrit Mediapart, « le précieux rapport informatique faisant état de l’ensemble des mouvements et des interventions des policiers la journée du 8 décembre a été tronqué entre 14h37 et 23 h 21. Plus un mot de disponible. »
Dans son rapport au procureur, l’IGPN évoque un « dysfonctionnement informatique, incident s’étant produit ponctuellement par le passé ». Sauf que la fonctionnaire en charge du logiciel soi-disant défectueux n’y croit pas une seconde : « Cela fait deux ans que je suis au CIC [Centre d’information et de commandement] et c’est la première fois que je vois une fiche avec un tel défaut. »
Autrement dit, rapporte toujours Mediapart, « selon cette fonctionnaire, il ne peut en aucun cas s’agir d’un bug informatique. Seulement d’une intervention humaine. »

Sur une plaquette de présentation, le ministère de l’Intérieur écrit que les policiers partagent « une passion commune pour la recherche de la vérité » et des valeurs « de cohésion et d’esprit d”équipe ». La passion de la vérité ? On s’interroge un peu. L’esprit d”équipe, on n’en doute pas une seule seconde.

Extrait d’un article de Claire Rivière dans le mensuel CQFD de décembre 2019.