Délit d’opinion

Dans son décret de dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France, le gouvernement assimile la critique de certaines politiques étatiques à un encouragement au terrorisme. Généralisée, cette logique de « délit d’opinion » pourrait conduire à la fermeture administrative de nombreuses autres associations, syndicats ou partis politiques contestataires.

C’est trois jours après l’assassinat de Samuel Paty que Gérald Darmanin avait annoncé son intention de dissoudre le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Le ministre de l’Intérieur assurait alors que cette association était « manifestement impliquée » dans l’affaire de Conflans-Sainte-Honorine. Mais dans le décret de dissolution finalement édicté le 2 décembre, il n’y a plus qu’une seule mention de Samuel Paty. On reproche au CCIF de ne pas avoir, sur les réseaux sociaux, supprimé des commentaires d’internautes « laissant entendre que l’État français est à l’initiative de l’atentat » fatal au professeur.

Légalement et globalement parlant, le gouvernement justifie la dissolution du CCIF en l’accusant d’encourager le terrorisme, la discrimination, la haine et la violence. L’association n’a pourtant jamais été poursuivie en justice pour de tels délits. Pour rappel, son cœur d’activité était d’offrir un soutien juridique aux musulmans victimes de discrimination.

Peinant à établir des faits précis, le décret gouvernemental reproche à l’association sa conception « particulièrement large » de l’islamophobie, ses fréquentations et son manque de maîtrise des commentaires générés par ses posts sur les réseaux sociaux. Le journaliste Pierre Januel s’est amusé à faire un tour sur le compte Twitter de Gérald Darmanin : en termes de commentaires racistes d’internautes appelant à la haine, on y trouve de quoi dissoudre dix fois la place Beauvau.

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Le décret prétend surtout « qu’en qualifiant d’islamophobes des mesures prises dans le but de prévenir des actions terroristes », le CCIF « doit être regardé comme partageant, cautionnant et contribuant à propager de telles idées ». Autrement dit, considérer discriminatoires des lois, des opérations de police ou des décisions administratives relevant de l’antiterrorisme (par exemple les assignations à résidence ou les perquisitions administratives de l’état d’urgence subies par de nombreux innocents) reviendrait donc à soutenir le terrorisme. « Le raccourci fait entre critique des politiques de l’État et provocation au terrorisme fait froid dans le dos », commente le Syndicat des avocats de France (SAF).

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de janvier 2021.

Incarcération de masse aux États-Unis

D’abord, quelques chiffres flippants. Dans le monde, un quart des personnes incarcérées le sont aux États-Unis, pays qui ne représente pourtant que 5 % de la population planétaire. Et cet ogre pénitentiaire a une nette préférence pour les personnes non blanches : alors qu’à peine 7 % des Américains sont des hommes noirs, ces derniers représentent 40 % des détenus. Mais pourquoi ?

Réalisé en 2016 par Ava Duvernay, le documentaire 13th apporte un éclairage historique édifiant sur la criminalisation structurelle des minorités ethniques outre-Atlantique – dont le meurtre de George Floyd par un agent de police à Minneapolis n’est qu’une énième illustration.

13th ? Le treizième. Le treizième amendement de la Constitution des États-Unis qui, à la fin de la Sécession, interdit formellement l’esclavage, « sauf en tant que punition d’un crime ». Une faille vite exploitée pour relancer l’économie sudiste – mise à mal par l’émancipation des esclaves – via le travail forcé des condamnés.
« On a arrêté les Afro-Américains en masse, rappelle dans le documentaire Michelle Alexander, autrice de La Couleur de la justice : incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux États-Unis (traduit en français aux éditions Syllepse en 2017). Ce fut le premier boom carcéral du pays. »

Comment justifier cette discrimination ? « Rapidement, il y a eu un processus de mythification de la délinquance noire », explique l’universitaire Jelani Cobb. Se propage alors la figure du Noir dangereux, du Noir violeur, du Noir qu’on peut lyncher en toute impunité. Et les pendaisons sommaires se multiplient. « Quand il est devenu inacceptable de perpétrer de tels actes, résume l’avocat
Bryan Stevenson, ça a pris une forme plus légale : la ségrégation. »

Dans les années 1960, le mouvement des droits civiques parvient à imposer l’égalité formelle devant la loi dans les anciens États sudistes. Mais la ségrégation se réinvente vite : le président Richard Nixon dégaine le concept de « guerre contre la drogue ». Des années plus tard, son conseiller John Ehrlichman avouera l’entourloupe : « [Nixon avait] deux ennemis : la gauche pacifiste et les Noirs. […] On ne pouvait pas punir le pacifisme ou le fait d’être Noir. Mais en associant les hippies à la marijuana et les Noirs à l’héroïne et en les criminalisant lourdement, on pouvait déstabiliser ces communautés. » De 357 292 détenus en 1970, la population carcérale passe à 513 900 en 1980.

Sous la présidence de Ronald Reagan, la « guerre contre la drogue » s’intensifie. Le rappeur Killer Mike en fait un efficace résumé dans sa chanson « Reagan » : « Ils ont déclare la guerre à la drogue comme au terrorisme / Ce qu’ils ont fait en réalité c’est laisser la police terroriser n’importe qui / Mais surtout des jeunes Noirs qu’ils traitaient de Nègres / Ils nous plaquaient à terre le doigt sur la gâchette ».
Alors que la cocaïne semble surtout une affaire de Blancs plutôt aisés, son dérivé, le crack (moins cher) est davantage consomme dans les quartiers noirs. Et la réponse pénale diffère : « Trente grammes de crack, ça valait autant de prison que trois kilos de cocaïne », remarque l’universitaire James Kilgore. En 1990, les geôles américaines enferment plus d’un million de personnes.

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En 2001, les États-Unis comptent plus de deux millions de prisonniers. Dont 878 400 personnes noires.

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de juillet 2020.

Anti-migrants dans les Hautes-Alpes

Seize mois après leur opération anti-migrants dans les Hautes-Alpes, trois activistes de Génération identitaire ont été condamnés à six mois de prison ferme, l’association écopant de 75 000 € d’amendes. Pas de quoi rasséréner les militants solidaires des exilés du Briançonnais, auquels les motivations de la sentence posent question.

[…] sur le terrain, au pied des cimes frontalières du Briançonnais, Michel Rousseau, de l’association Tous Migrants, tempère l’enthousiasme : « La justice veut faire penser qu’el1e est équitable dans sa manière de frapper à droite comme à gauche, mais c’est une mascarade, qui dissimule le fond du problème.
Le plus grave que les identitaires ont fait, ce n’est pas d’avoir fait croire qu’ils étaient policiers : c’est la mise en danger d’autrui, l’incitation à la haine raciale. C’est tout leur délire qui vise à pourchasser en pleine montagne les exilés, des gens vulnérables qui viennent chercher refuge.
Ce qu’ils ont fait, c’est en quelque sorte une ratonnade et ça, on l’a toléré, parce que la police fait exactement la même chose. Ce qu’on leur a reproché, c’est simplement de ne pas avoir le bon
uniforme. »

Et d’ajouter : « On ne peut pas se réjouir que des gens soient condamnés à de la prison, même si ce sont des fachos. Si la prison était une solution, ça se saurait. Nous ce qu’on veut, ce n’est pas que des gens soient condamnés, mais que les droits fondamentaux des exilés soient respectés. »

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de septembre 2019.