L’effondrement prochain que nous ne voulons pas voir

Dans les médias, on parle aisément de catastrophes ponctuelles, comme une attaque terroriste, un tsunami ou une inondation. Mais peut-on parler de grandes catastrophes ? A-t-on vu un réel débat sur le pic pétrolier, ou sur les nouveaux scénarios climatiques du GIEC et sur leurs implications en termes de changement social ? Non, bien sûr. Trop catastrophiste, trop pessimiste.

Pourtant, le rapport du GIEC constitue, rappelons-le, un consensus ! Il génère donc par définition un diagnostic consensuel, lissé par les politiques, qui contraste avec bien des publications scientifiques qu’il cite… et qui n’inclut pas les études récentes (souvent les plus épouvantables).
Par ailleurs, le cinquième et dernier rapport paru en 2014 confirme la « règle » qui veut qu’à chaque nouveau rapport, nous suivons la trajectoire du scénario précédent le plus pessimiste. Il faut donc se rendre à l’évidence, le GIEC est plutôt optimiste.

Par contre, il est bel et bien catastrophiste. Il parle vraiment des catastrophes. Par exemple, le rapport annonce que le changement climatique augmentera les risques de conflit violents, qui prendront la forme de guerres civiles et de violences intergroupes, provoquera la rupture des réseaux d’infrastructure et des services essentiels tels que l’électricité, l’approvisionnement en eau, et les services de santé et d’urgence, ou encore augmentera les risques d’insécurité alimentaire et de rupture des systèmes alimentaires.
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Premièrement, le moteur de la civilisation thermo-industrielle – l’énergie et la finance – est au bord de l’extinction. Des limites (qu’il est impossible de dépasser) sont atteintes. L’ère des énergies fossiles abondantes et bon marché touche à sa fin, comme en témoigne la ruée vers les énergies fossiles non conventionnelles aux coûts environnementaux, énergétiques et économiques prohibitifs. Cela enterre définitivement toute possibilité de retrouver un jour de la croissance économique, et donc signe l’arrêt de mort d’un système économique basé sur des dettes… qui ne seront tout simplement jamais remboursées.

Deuxièmement, l’expansion matérielle exponentielle de notre civilisation a irrémédiablement perturbé les systèmes complexes naturels sur lesquels elle reposait.
Des frontières (seuils irréversibles) ont été franchies. Le réchauffement climatique et les effondrements de biodiversité, à eux seuls, annoncent des ruptures de systèmes alimentaires, sociaux, commerciaux ou de santé, c’est à dire concrètement des déplacements massifs de population, des conflits armés, des épidémies et des famines.

Extraits d’un article de Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans le journal Les Zindigné(e)s d’octobre 2015.

La civilisation du progrès vu par Gandhi

L’Inde n’a pas été écrasée par les Anglais mais par la civilisation du progrès : ainsi s’exprime le jeune Gandhi dans son ouvrage Hind Swaraj, écrit en 1909. Pour décoloniser son pays, le célèbre disciple de Tolstoï appelle à ne plus imiter le modèle de développement européen, à refuser une pseudo-civilisation qui dé-civilise, un progrès anti-progrès qui rend les hommes esclaves de l’économie. Chasser les colons par la terreur est une voie sans issue, estime l’apôtre de la non-violence : les Indiens ne pourront se libérer que quand ils choisiront de s’autolimiter, de refuser la course à la puissance, de rejeter ce vaste marché que l’Empire Britannique aimerait étendre sur le monde entier. L’autonomie politique exige une maîtrise de soi, une discipline individuelle et collective allant jusqu’à la désobéissance civile. C’est par la tempérance, l’entraide, le travail manuel, la reconquête de savoir-faire (incarnée notamment par le rouet) que les Indiens pourront préserver leur société millénaire et leur indépendance paysanne, contre l’urbanisation, l’enfermement dans des usines, l’asservissement à de nouveaux besoins, la modernisation à marche forcée et la soumission aux machines.

Extrait d’un article paru dans le journal La Décroissance de février 2015.