Petite bourgeoisie culturelle

Après Charlie, on écrivait encore :
La petite bourgeoisie culturelle, par ses défilés, sauvait la façade. Elle s’offrait en tampon entre deux fractions des classes populaires, dans un moment de tension potentiellement explosive. Très bien. Mais il ne faudrait pas qu’elle prenne ses désirs pour des réalités, une gentille réconciliation bisounours, qu’elle nie les ruptures à l’œuvre derrière le consensus apparent, qu’elle prétende incarner à elle seule la France – comme elle le fait depuis trente ans. Et surtout, qu’elle continue à célébrer les vertus du libre-échange, de l’ouverture des frontières… au détriment de toutes les classes populaires.
Quand une crise surgit, on cherche à comprendre, on lit un peu tout. Ainsi, après les attentats, au Relay de la gare d’Amiens, j’ai acheté les Inrockuptibles. En couve, était dessinée une panoplie de bobos, des trentenaires black blanc beur, qui picolent, qui dansent, qui s’enlacent. Et la Une proclamait : « Paris nous appartient ».
Mais qui est ce « nous » ?
Faut-il le revendiquer avec tant de fierté, que Paris leur appartient ?

Face à la terreur, un inconscient de classe, d’habitude caché, masqué, discret, a refait surface, affiché avec fierté. Dans ces Inrocks, toujours, un journaliste posait cette question à Jean-Luc Mélenchon : « Est-ce la fin de l’insouciance pour une partie de notre génération ? » J’ai aussitôt souligné, avec trois points d’exclamation : « !!! » Quelle « insouciance » ?
Le taux de chômage (officiel), chez les moins de 30 ans, avoisine les 20 %. Dans les quartiers, ça grimpe à 45% ! Et 30 % dans les campagnes.
« Notre génération » (bon, maintenant, j’ai quarante ans) se la prend en pleine face, la « crise » qui dure depuis quarante ans, la mondialisation qui lamine les emplois et les salaires, et elle ne l’a guère éprouvée, cette insouciance. Mais cette France-là, pourtant majoritaire, n’a pas, ou plus, ou peu, droit de cité dans un Paris gentrifié. N’a, en tout cas, pas droit de citation dans les Inrocks. Au fil des 110 pages du magazine, l’on rencontre des écrivains, des philosophes, des historiens, des sociologues, des chanteurs, des acteurs, des réalisateurs, etc.
Mais des banlieues : personne. Des campagnes : personne. Des ouvriers, employés, agriculteurs : personne.

La petite bourgeoisie culturelle se regarde si belle en son miroir. Et elle nous donne à la regarder, à la célébrer.
C’est notre modeste fonction, il me semble : ne pas oublier la majorité. Échapper à la cécité de l’entre-soi social (car éduqués, blancs, nous le sommes aussi). Écouter le tic-tac des « bombes à retardement », les repérer, près de chez nous.
Sans réduire les hommes à des ventres qui ont faim.
Sans borner la « question sociale » au matériel.
C’est important, certes, le gîte et le couvert, la répartition de la valeur ajoutée, etc. C’est le nécessaire, mais insuffisant. À la fois, le vote, massif, pour le Front national et l’engagement de jeunes dans le djihad dénotent, avant tout, un malaise quasi-existentiel : tous ces gens sont paumés. Ils peinent à trouver leur place, une place satisfaisante, stable peut-être, valorisante, dans cette société. Et nous le sommes sans doute un peu avec eux, paumés, tous, collectivement, inquiets pour l’avenir, perdus dans une non-histoire.

La « question sociale » est aussi spirituelle.
J’aurais envie, ici, de recopier des passages entiers de notre entretien avec Richard Wilkinson, l’épidémiologiste, qui lie montée des inégalités avec l’anxiété, l’estime de soi vacillante, la santé mentale menacée, etc. Mais il faudrait ses graphiques aussi et ça prendrait des pages.
Alors, à la place, juste cette citation d’Emmanuel Todd. On peut contester ses remèdes (la sortie de l’euro, le protectionnisme, etc.), mais lui vise dans le mille avec ce diagnostic : « Ce qui mine les gens, actuellement, ça n’est pas simplement la baisse du niveau de vie, ou le chômage, ou des perspectives sombres : c’est le sentiment d’impuissance. »

Extraits du journal Fakir de janvier-février 2016.

Les journalistes sont-ils Charlie ?

Non, Mesdames et Messieurs les journalistes de cour, vous n’êtes pas Charlie. Loin s’en faut. Seule une toute petite partie de votre corporation, que d’ailleurs vous détestez cordialement et que vous ostracisez, peut se réclamer de cette liberté de la presse dont vous vous gargarisez. Dans votre très grande majorité, loin d’être des héros de la liberté, vous êtes de simples commis au service des employeurs capitalistes qui vous tiennent en laisse.
(…)
De fait, si la gent journalistique était moins domestiquée intellectuellement et moralement, elle pourrait s’ériger légitimement en force de critique sociale capable de prendre en toutes circonstances des risques pour la défense des valeurs démocratique. Mais le combat démocratique tel qu’elle l’entend, c’est celui de la défense prioritaire des médiocres intérêts des élites auquelles elle se pique d’appartenir et de l’ordre établi. Ce combat à courte vue aveugle la plupart des journalistes et les empêche de comprendre ce qu’une poignée de bons esprits parmi eux a compris depuis longtemps : que ce qui vient de se passer à Charlie Hebdo n’est qu’un épisode dans une longue série d’horreurs et de crimes dont la racine principale doit être cherchée, à travers de nombreuses médiations, dans l’inextinguible soif de profits et la frénésie de domination qui ont animé pendant des siècles les politiques des puissances capitalistes occidentales envers le reste du monde… y compris envers leurs propres concitoyens.

La même logique meurtrière, celle de la rentabilisation à outrance du Capital, qui a conduit à exterminer des peuples entiers dans des colonies lointaines, conduit aujourd’hui encore à laisser crever à petit feu, dans le chaudron des ghettos urbains de nos métropoles, des populations déshéritées dont l’immense majorité fait ce que les prolétaires de nos Républiques successives n’ont cessé de faire depuis des générations : saliver devant la vitrine clinquante que nos média exposent en permanence à leur convoitise, et se demander pourquoi, dans une République soi-disant Une et Indivisible, ladite vitrine divise si radicalement, si inflexiblement, si injustement, le monde en maîtres et en serviteurs, et de combien de souffrances et d’humiliations encore ils devront expier la faute d’être nés pauvres et différents, du mauvais coté de la vitrine, de la rocade, de l »histoire, de la vie.

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de février 2015.

Tout le monde est Charlie ?

Et tout le monde est devenu Charlie … Même Viktor Orban, le très réac président hongrois. Même Ali Bongo, héritier frelaté de la Françafrique. Et des ministres de Poutine, qu’on ne présente plus. Jusqu’à Nenyamin Netanyahou qui était là, les mains encore poissées du sang de milliers de Palestiniens, flanqué du Premier ministre turc, présent malgré ses accointances islamistes. Mais aussi Mariano Rajoy, le chef d’un gouvernement espagnole qui vient de faire voter des lois liberticides au nom de la sécurité citoyenne. Et le frère de l’émir du Qatar, pays ami où un prêcheur télévisuel peut déclarer qu’il est juste de tuer les homosexuels, de battre sa femme si elle se montre trop fière, ainsi que de commettre des attentats suicides pour défendre sa foi… Les ministres des affaires extérieurs d’Algérie, dÉgypte et des émirats arabes Unis étaient également de la partie, tous énamourés de la liberté d’expression.
(…)
Le refus de se plier à la minute de silence obligatoire du jeudi 8 janvier, criminalisé de façon hystérique, ne fut pas forcément le fait de décérébrés pro-djihad. La question Pourquoi n’a-t-on pas fait de minute de silence pour les enfants palestiniens morts sous les bombes israéliennes? n’était pas illégitime. On aurait également pu la poser, plus près de nous, pour Rémi Fraisse…
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Pour contrebalancer cet unanimisme quasi totalitaire, il fallait lire la presse étrangère. Un édito de La Jordana, quotidien mexicain, rappelait dès le 8 janvier que, dans un contexte de guerre ouverte entre l’Occident et une partie du monde musulman, ce n’est pas un hasard si les deux camps choisissent les journalistes comme cible de leur barbarie respective, que ce soit de façon cynique comme le font les bourreaux de Daesh ou de manière hypocrite comme l’ont fait les USA en bombardant le siège dAl-Jazira à Bagdad.
Car la France est en guerre et, tôt ou tard, un retour de flamme allait l’atteindre. L’armée française lâche tous les jours des bombes dans le ciel de Syrie et d’Irak. L’affrontement ne date pas d’hier. Il a commencé il y a vingt-cinq ans avec la première guerre du golfe.
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En 2003, Chirac s’était prudemment tenu à l’écart de l’expédition illégale d’un Bush fils parti bille en tête à la recherche de fantasmatiques armes de destruction massive, mais depuis, Sarkozy et Hollande ont endossé à nouveau la liquette des va-t-en-guerre atlantistes. Libye, Mali, Centrafrique, Syrie, Irak… Comme si les ex-puissances coloniales avaient une quelconque crédibilité à l’heure d’exporter la paix et la démocratie à coup de canon !
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Comment interpréter l’affirmation de Manuel Valls, menton en avant, selon laquelle le droit à la satire, à la caricature, au blasphème est non négociable, alors qu’il y a un an, le même matamore interdisait les spectacles de son ennemi préféré, le clown triste Dieudonné ? Comment entendre Houellebecq déclarer qu’on a le droit d’écrire un roman islamophobe sans perdre son sang froid ? Ce Céline aux petits pieds aurait-il pareillement le droit d’écrire un roman antisémite ? Et l’on murmure déjà : Dans ce pays, on peut moquer et insulter les musulmans, pas les juifs.
(…)
Mais que sont ces valeurs occidentales à géométrie variable ?, s’interroge le Brésilien Boaventura de Sousa Santos, docteur en sociologie du droit à l’université Yale. Après des siècles d’atrocités commises en leur nom – de la violence coloniale aux deux guerres mondiales – il serait bon de les questionner. […] La laïcité brandie comme arme contre les populations les plus fragilisées, n’est-ce pas aussi une forme d’extrémisme ? Et les différents extrémismes, s’opposent-ils ou bien s’articulent-ils ? Quelles sont les relations entre djihadistes et services secrets occidentaux ? Pourquoi les djihadistes, aujourd’hui considérés comme des terroristes, étaient-ils des combattants de la liberté quand ils luttaient contre Kadhafi ou El-Assad ? Comment expliquer que l’État islamique ait été financé par l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweit et la Turquie, tous alliés de l’Occident ?
(…)
La perpétuelle présence des troufions de Vigipirate dans les gares depuis plus de trente ans, qui n’a jamais servi à rien, surtout pas à prévenir le moindre attentat, préparait psychologiquement les gens à cet état d’urgence permanent promu comme horizon indépassable. Jeudi 8 janvier, l’expression hagarde des Picards quand le GIGN et le Raid se sont déployés dans leurs villages comme s’il s’était agi du Nord-Mali, révélait ce qu’est être gouverné par la peur. À nous de rappeler qu’il existe d’autres façons de vivre, de se battre et d’influer sur la marche du monde, entre zadisme transeuropéen, socialisation des outils de production, résistances de la paysannerie indigène en Amérique latine et – en plein théâtre des opérations actuelles – insurrection populaire du Kurdistan syrien.

Extraits d’un article de Bruno Le Dantec dans le journal CQFD de février 2015.

Je suis Charlie, et demain ?

C’est quoi ce bordel, sérieux ? T’as vu comment ils parlent de toi ? Tu trouves pas ça bizarre ? Attends, j’ai été super-touché par l’émotion de toutes ces personnes que j’ai croisées cette semaine. Mais moi, quand Charb m’avait proposé d’écrire dans Charlie, il me donnait la possibilité de rejoindre un réseau de résistance, un rassemblement improbable de dessinateurs érotomane, d’économistes altermondialiste et de bouffeurs de curés réunis autour de l’envie de se marrer, de dénoncer, et surtout soudés par le plaisir de déplaire.
Et on était pas beaucoup à te lire. Quand je t’achetais, je me sentais unique. Un peu comme le mec qui kiffe une série US que peu de gens connaissent. Tout le monde regarde Plus belle la vie, et toi tu télécharge The Wire.
Et, Charlie, t’avais presque réussi ton coups. Ben oui, il y a quelques semaines, t’as même failli disparaître. Si ça, c’est pas un signe de bonne santé ! J’étais tellement fier de toi.
Et là, badaboum… 3 millions d’exemplaires, rupture de stock dans les kiosques.
Mais tu te fous de ma gueule ? C’est quoi le but ? Charlie, t’es devant Télé 7 jours ! Quelle honte… Même ma sœur t’a acheté aujourd’hui. Putain, elle est abonnée à Closer, ma sœur !
(…)
T’inquiète pas, Mathieu, dans quelques semaines tout sera rentré dans l’ordre. Les ventes retomberont, les affiches sur les murs disparaîtront, les gens se détesteront à nouveau, les politiques nous chieront sur la gueule devant les tribunaux comme avant, et tu pourras enfin te sentir unique.

Extraits d’un article de Mathieu Madenian dans Charlie Hebdo du 14 janvier 2015.