Libéralisation du marché agricole

En cinquante ans, la France a perdu plus de trois millions de paysans. Et chaque semaine, deux cents fermes mettent la clé sous la porte. Depuis la libéralisation du marché agricole planétaire lancée dans les années 1990, la course à la productivité fait des ravages, éliminant brutalement ceux qui ne parviennent (ou ne veulent) pas s’adapter aux injonctions du système agro-industriel. D’où un phénomène de concentration massif, qui voit les riches agro-businessmen, nouveaux seigneurs des campagnes, accaparer les terres agricoles et les fermes.

L’agriculture répond à notre besoin primaire le plus élémentaire : se nourrir. En ce sens, elle est la tête de pont d’un capitalisme toujours plus empressé à nous déposséder de nos moyens de subsistance. Après la privatisation des terres à partir du XVIIIe siècle, l’exode rural et la mécanisation des campagnes, puis le culte du progrès technique et de la productivité à outrance
durant les Trente Glorieuses, l’agriculture est entrée dans une nouvelle phase d’industrialisation.
Macron ne s’y trompait guère quand, lors de la traditionnelle visite présidentielle au Salon de l’agriculture le 24 février, il déclarait : « L’agricuIture française est une terre de conquête. »

De « conquête » et d’argent, surtout : pour les acteurs de l’agro-industrie, il y a un sacré paquet de blé à la clé. Avec la privatisation du vivant via la certification des semences ou grâce aux OGM. Avec la normalisation des pratiques agricoles en procédures industrielles. Et avec la robotisation.
Pour les agriculteurs, par contre, ces « conquêtes » sont d’abord synonymes de précarisation des conditions de travail : en 2017, 30% des agriculteurs français gagnaient moins de 354 € par mois – ils n’étaient que 18% dans cette situation en 2014…

Cette industrialisation à marche forcée se traduit dans nos campagnes par un désastre social sans précédent. Les agriculteurs se retrouvent englués dans des logiques d’endettement, provoquées par la nécessité d’investir en permanence pour rester compétitif. Ils sont aussi soumis à des contrôles administratifs de plus en plus intrusifs. Et stigmatisés comme des « ploucs » maltraitant leurs
animaux. Bref, les paysans français vont mal : deux d’entre eux se suicident chaque jour (soit trois fois plus que pour les autres professions).

En ce qui concerne l’environnement, le tableau n’est guère plus reluisant : malgré les incantations étatiques louant l’agro-écologie, la consommation de pesticides ne cesse de croître (+25% entre 2009 et 2014). L’été 2017 a ainsi connu un nouveau record de prolifération des algues vertes, à cause de l’agriculture intensive bretonne. Et les empires agroalimentaires n’hésitent pas à mettre en danger la santé des consommateurs pour sauvegarder leurs marges bénéficiaires – la récente contamination à la salmonelle de produits infantiles de Lactalis en est une parfaite illustration.

Extrait d’un article de Mickaël Correia dans CQFD de mars 2018.

Capitalisme, démesure et autodestruction

La société autophage, sous-titre : Capitalisme, démesure et autodestruction, est le dernier essai d’Anselme Jappe.
Ci-dessous un extrait d’un article de Renaud Garcia dans CQFD de décembre 2017.

Si l’auteur n’a aucune sympathie pour les cravateux innovants et les start-uppers branchés, il ne cherche pas à ferrailler avec les capitalistes pour espérer les « moraliser », restaurer entre eux les conditions d’une saine concurrence (comme au temps béni du « compromis fordiste ») ou dénoncer leur penchant immodéré pour la concussion. En réalité, même dirigées par des managers éclairés, les entreprises continueraient de rechercher un retour sur investissement. Et cette obsession de la rentabilité a pour effet de dissoudre inévitablement nombre de valeurs morales et sociales que le capitalisme n’a pas créées, mais sans lesquelles il n’aurait pu jusqu’ici éviter de sombrer dans l’abîme.

Ainsi, au lieu de chercher sans cesse à améliorer le cadre, à coup de lutte pour l’emploi, de réindustrialisation ou de présence « citoyenne » à l’Assemblée – trois attributs essentiels de toute « ruffinade »-, Jappe sort du cadre et dévoile notre fascination fétichiste pour des créations devenues idoles : la valeur marchande et sa matérialisation dans l’argent, le travail abstrait (sans qualité) et la croissance, dont la santé nous inquiète si régulièrement. Voilà les totems de notre auto-dévoration.

Cette face objective de la domination capitaliste se double d’une face subjective, nichée au sein même de la psyché humaine. L’inconscient historique se réfracte dans l’inconscient subjectif. De Descartes à Sade et Max Stirner – deux vaches sacrées de l’extrême gauche transgressive – en passant par Kant, l’auteur fait l’archéologie d’un sujet oscillant entre « fantasmes de fusion » et « désirs régressifs » d’un retour à l’unité originaire.

En bon lecteur de Hegel, Jappe montre comment l’hégémonie actuelle du sujet narcissique signale ce moment vertigineux où le capitalisme, débarrassé de la plupart de ses entraves pré-capitalistes, vient à la rencontre de son concept. Et, insiste-t-il, cette advenue à soi ne se soutient désormais que par l’imaginaire techno-furieux de tous ceux qui voudraient dépasser l’humain en direction de la fabrication concertée d’une espèce augmentée, dénuée de failles et de manques. Ici encore, l’analyse se situe aux antipodes de la fièvre transhumaniste qui semble même toucher les « Insoumis » pour lesquels, lit-on parfois sur des affiches de com’, il s’agirait de « dépasser les frontières de l’humain ».
[…]
Ce qui a réellement changé, ce n’est pas le réservoir fantasmatique de violence et de toute-puissance au cœur du sujet, c’est la levée des divers garde-fous qui freinaient le passage à l’acte, hérités d’époques antérieures et progressivement éliminés par une vie tout entière soumise aux impératifs de concurrence, de rendement et de croissance sans limite. « Plus la société fondée sur la valeur et la marchandise, le travail et l’argent triomphe, plus elle détruit ces reliquats, et avec eux ce qui l’empêche de se précipiter elle-même dans la folie inscrite depuis des siècles en son cœur. »
Les massacres de masse contemporains sont ici soumis à une interprétation systémique particulièrement éclairante, dont les trajectoires morbides d’un Stephen Paddock (le tueur de Las Vegas) ou d’un Devin Kelley (le tueur du Texas) ont offert récemment la malheureuse confirmation.

Lire également Capitalisme oligarchique et Guerre du capitalisme.

La servitude volontaire

[…] Nous savons en effet depuis longtemps que le système capitaliste qui s’est généralisé sur la planète du fait de l’hégémonie américaine, est un système d’extorsion de la valeur créée collectivement, au bénéfice d’une oligarchie de grands possédants qui a l’argent donc la force et donc aussi le droit pour elle.

Nous savons que ce système d’extorsion ne peut pas se transformer par lui-même en système de redistribution équitable. Nous savons que les inégalités scandaleuses et croissantes qu’il engendre ne peuvent se reproduire et s’aggraver que moyennant le verrouillage des rapports sociaux par un État abusivement qualifié de « démocratique » et inconditionnellement soutenu par une majorité factice de citoyens suffisamment ignares ou endoctrinés.
[…]

La France soumise

Donc, pour l’essentiel, nous savons, c’est-à-dire que les gens qui se donnent la peine de s’informer ailleurs que dans la presse capitaliste, savent bien ce que c’est que le capitalisme. Ils le savent si bien que leur intérêt semble maintenant se tourner vers une problématique un peu différente. Non pas « comment ça fonctionne ? », non pas même « pourquoi cela fonctionne-t-il si mal ? », mais, plus significativement : « Comment se fait-il que l’on supporte quelque chose qui fonctionne si abominablement mal ? Pourquoi n’y met-on pas un terme ? »

[…] Bornons-nous à évoquer les réflexions de La Boétie au XVIe siècle sur La Servitude volontaire et plus près de nous les analyses de Marx relatives à l’idéologie. C’était déjà une des grandes questions qui hantaient la pensée théologique.
[…]
Marx, en bon sociologue matérialiste, se pose la question et introduit la notion d’idéologie, venue des Lumières, pour expliquer comment tout système de rapports sociaux se donne les moyens de façonner symboliquement ses agents de sorte qu’ils intériorisent personnellement la logique de la domination établie, et donc qu’ils apprennent à s’y soumettre spontanément.

La sociologie bourdieusienne devait affiner et approfondir encore ce type d’analyse […]
La tendance des dominés à se soumettre à un pouvoir qui les lèse, n’est ni inscrite dans leur nature originelle, ni une punition ou une malédiction qui sanctionnerait leur désobéissance initiale. C’est une disposition inséparablement objective-subjective qu’une organisation sociale donnée doit installer concrètement dans tout individu pour qu’il puisse fonctionner en pratique avec tous les autres, dans une structure hiérarchisée et inégalitaire, selon des règles acceptées et durablement incorporées.
[…]
Tout individu est porteur de dispositions à la fois à la soumission et à la rébellion, imprimées en lui par sa socialisation et différemment activées selon les circonstances et les intérêts. Une sociologie des classes moyennes peut nous apporter désormais des éléments de compréhension nombreux et éclairants.

La bonne question à poser aujourd’hui est de savoir quels sont, dans la société existante, les gens les moins façonnés et les moins corrompus par les nombreuses variantes petites-bourgeoises sarkozo-hollando-macronistes de l’idéologie social-libérale dominante, et comment convaincre cette masse de gens potentiellement aptes à un combat révolutionnaire, de s’organiser politiquement en dehors du système et contre lui sans tomber dans les chausse-trapes du jeu politique bourgeois.
La réponse pour le moment n’est pas dans les grands médias : ils sont précisément là pour discréditer toute résistance authentique et glorifier toute désobéissance purement rituelle.

Extraits de la chronique d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de novembre 2017.

COP Business

[…] Mais cette liste de mesures (de la COP 22), au reste peu lisible pour les profanes que nous sommes, ne doit pas être prise pour autre chose que ce qu’elle est : à savoir un prêche débité par une poignée de technocrates éclairés à destination des fidèles de la religion du développement durable. Car ce thème du « réchauffement climatique », reconverti récemment en « changement climatique », pour cause de problème d’indice de confiance sur les données thermométriques, constitue la victoire la plus éclatante du « green business capitalisto-croissanciste », autre appellation possible du « développement durable ».

Pour bien comprendre les rouages de cette affaire, il convient, dans un premier temps, de remonter à l’année 1988 avec la création du GIEC sous la houlette conjointe de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher et sous le chapeau du financement onusien. Le premier rapport de cet organisme-clef, publié en 1990, posait déjà les fondements d’une nouvelle forme de capitalisme, alimenté non plus avec l’argent du consommateur, mais avec celui des fonds publics, c’est à dire un capitalisme de connivence, dit capitalisme vert.
En effet les leaders politiques des pays développés, en tant que fidèles VRP de l’oligarchie industrielle mondiale, ont rapidement compris le parti qu’ils pouvaient tirer d’une alerte institutionnelle sur le climat. Outre le fait qu’ils phagocytaient le mouvement écologiste naissant, ils y voyaient la possibilité d’instaurer un système commercial gagnant/gagnant avec sa bénédiction.
Ce système allait consister, ni plus ni moins, à gagner de l’argent à la fois en polluant et en dépolluant, le tout sans ralentir le moins du monde la machine capitaliste croissanciste, puisqu’elle bénéficierait du label développement durable, désormais adoubé par les environnementalistes les plus initialement réfractaires.

Le protocole de Kyoto parachevait cette affaire en 1997 et devenait le bras armé de cette nouvelle entreprise planétaire. Il fut ratifié par 182 pays sur un total de 192 pays indépendants et consacrait la main mise sur le climat de l’International Carbon Business dont le pape mondial était (et est toujours) Al Gore, et dont les archevêques français sont Jean-Marc Jancovici (côté ombre) et Nicolas Hulot (côté lumière).

S’appuyant sur les thèses du GIEC, c’est à dire d’une équipe pléthorique de technocrates désireux d’asseoir une notoriété hégémonique sur la planète du savoir, ce protocole présente concrètement le double avantage pour les leaders politiques représentants de l’oligarchie industrielle mondiale, de pouvoir s’octroyer un certificat de sauveur de la planète après avoir eux même contribué à la mettre en danger, tout en créant un juteux dispositif de racket fiscal habilement ficelé pour leur profit et celui de leurs amis. C’est une nouvelle version de la recette du pompier pyromane, avec un fond de sauce relevé au capitalisme et un assaisonnement subtil à l’écologisme.

Extrait d’un article de Christian Laurut dans le journal Les Zindigné(e)s de décembre 2016.

Travail et libertés

[…] Gorz reprend à Marx l’énoncé selon lequel la liberté et la « vraie vie » se situent en dehors du travail. À partir de là, il est évident que « le seul moyen de vivre mieux, c’est de travailler moins ».

D’où la constante revendication ouvrière de la RTT, mais qui correspond aussi à une tendance lourde du capitalisme : l’économie de travail obtenue par l’accroissement incessant de la productivité (en 1900, on travaillait 5000 heures par an ; en 2013, 1537). Si pour Gorz la RTT est aujourd’hui un outil de transformation sociale, c’est parce qu’elle libère les capacités productives que les individus ont développées grâce à l’émergence de ce que Marx appelait l’intelligence collective (general intellect), c’est-à-dire les savoir-faire aujourd’hui étayés sur la maîtrise des TIC.
En se les appropriant, le capitalisme, que l’on peut dès lors qualifier de « cognitif », en a fait le principal facteur de production. Il s’agit donc de se les ré-approprier. On s’acheminerait ainsi vers une « société de l’intelligence », axée sur une sorte de « communisme du savoir ».

Les Zindigné(e)s : J’aimerais revenir sur la question épineuse du revenu social garanti que Gorz défend. Y a-t-il un rapport avec ce que vous venez de dire?

Willy Gianinazzi : Oui, nous sommes dans la même perspective du temps libéré. Le revenu social garanti, ou revenu d’existence, aurait pour but d’assurer aux individus les moyens matériels d’une transition vers d’autres modes de produire hors marché la richesse.
On ne serait plus contraint de travailler pour avoir un revenu, mais on aurait un revenu pour œuvrer sans contrainte.

Les Zindigné(e)s : Mais la pensée de Gorz semble évoluer vers la défense de la gratuité…

Willy Gianinazzi : À la fin de sa vie, Gorz radicalise un peu plus sa réflexion, influencé par la nouvelle critique marxiste du capitalisme que mènent Robert Kurz, Moishe Postone ou Anselm Jappe. Il se convainc que le revenu d’existence, qu’il continue cependant de défendre comme principe, pose problème parce qu’il prend la forme d’un versement monétaire qui rive les bénéficiaires à la consommation de marchandises. Il faudrait donc que cette allocation puisse s’exprimer autrement. Par exemple, en monnaies locales. Ou même, finit-il par penser, sous la forme d’échanges et de services gratuits que permettrait le développement des « biens communs ».

Les Zindigné(e)s :J’aime beaucoup chez Gorz l’idée que la sortie du capitalisme a déjà commencé. Il existerait donc un déjà-là, ce qui n’est pas sans conséquence sur la stratégie émancipatrice.

Willy Gianinazzi : Le capitalisme est fondé sur l’exploitation du travail. Or, les profits extraits de la production réelle de marchandises et de services sont beaucoup plus faibles que les rentes de monopole et les bénéfices provenant des produits financiers. C’est en ce sens que le dépassement du capitalisme a commencé. Mais de nouvelles façons de produire et de vivre sont encore très embryonnaires. Ce sont elles qu’il faut impulser à travers la RTT (qui devrait prendre à mon sens la forme du temps partiel choisi) et le revenu d’existence.

Extrait d’un entretien avec Willy Gianinazzi (qui vient de faire publier André Gorz, une vie) dans Les Zindigné(e)s de novembre 2016.

Capitalisme oligarchique

Chantal Mouffe : L’autre chose que j’ai découverte, au cours de la dernière crise, un peu plus optimiste, en un sens : du temps du capitalisme fordiste, c’étaient surtout les ouvriers qui sentaient peser, sur eux, très concrètement, cette domination, sur leurs cadences, leurs salaires, etc. Aujourd’hui, à l’ère du capitalisme financiarisé, il me semble que bien plus de gens, à travers les entreprises bien sûr, les ouvriers, les employés, les cadres, mais aussi dans les services publics avec les restrictions de budget, voire avec les dégâts environnementaux, bien plus de gens sentent peser cette nouvelle domination, peuvent en souhaiter la transformation.

FAKIR : Vous n’avez pas lu « Le grand bond en arrière », de Serge Halimi ? Ça se termine comme ça : en gros, si les informaticiens, les médecins, les éditorialistes, sont à leur tour frappés par les délocalisations, ça leur fera peut-être envisager avec moins d’enthousiasme les théories sur les avantages comparatifs de Ricardo. Et peut-être qu’ils rejoindront la cohorte des ouvriers et employés déjà remontés contre la mondialisation…

Chantal Mouffe : Avec Ernesto, c’est ce qu’on appelait une « chaîne d’équivalence ». Un projet socialiste, qui se voudrait hégémonique, doit établir une chaîne d’équivalence entre des demandes hétérogènes : il y a les revendications ouvrières, mais aussi les demandes des femmes, des immigrés, des écolos. Il ne s’agit pas simplement de rassembler des exigences diverses…

FAKIR : La fameuse « convergence des luttes »… Mais bon, je trouve le terme chiant, « convergence », et il faut déjà qu’il y ait des luttes !

Chantal Mouffe : Il faut rassembler ce vaste « nous » face à un « eux ». Je connais très bien l’Amérique latine. Eh bien, mon diagnostic, c’est que nos sociétés sont en train de se latino-américaniser, ça ressemble vraiment, avec un fossé entre les ultra-riches et les autres, une véritable oligarchisation. Il faudra donc, sans doute, une réponse politique du même ordre, un populisme de gauche : comment faire entrer les masses populaires dans le système démocratique ?

FAKIR : Vous évoquez une « oligarchisation », mais bien souvent les gens ne la voient pas, cette oligarchie. Ce qu’ils voient, et quotidiennement, c’est leur voisin de palier au RSA, les allocs de l’émigré à l’étage du dessus, le collègue qui touche une prime indue, et c’est là-dessus qu’ils greffent leur colère, leur sentiment d’injustice.

Chantal Mouffe : Alors, c’est un travail politique à faire : donner à voir l’oligarchie, son mode de vie, ses rémunérations grotesques, sa puissance, ses décisions sur nos existences… Au boulot, sinon, c’est pas nous qui allons gagner !

Extrait d’un entretien de Chantal Mouffe avec la rédaction du journal Fakir (édition de septembre-octobre 2016).

Guerre du capitalisme

On a pu lire dernièrement les propos que le pape a tenus aux journalistes qui l’accompagnaient dans son récent voyage à Cracovie. Il aurait déclaré : « Le monde est en guerre parce qu’il a perdu la paix… quand je parle de guerre, je parle d’une guerre d’intérêts, d’argent, de ressources, pas de religions. Toutes les religions veulent la paix, ce sont les autres qui veulent la guerre… On répète le terme d’insécurité, mais le vrai terme est la guerre. Depuis longtemps le monde est en guerre fragmentée. La guerre qui était celle de 1914, puis de 39-45, et maintenant celle-ci ». Cette déclaration, dont le début sonne un peu comme une tautologie, se révèle ensuite pleine de sens.

Il est clair, pour qui sait entendre, que la « guerre fragmentée » qui se poursuit, sous une forme apparemment intermittente, en réalité permanente, à travers les époques successives de l’histoire, ressemble furieusement à ce que, dans une autre tradition, on appellerait « lutte des classes » à l’échelle nationale et internationale. (On comprend, soit dit en passant, pourquoi ce pape sent un peu le fagot pour les plus réacs de ses ouailles.) Il s’agit bien là, en effet, d’une lutte incessante qui, sous des formes sociales et/ou politiques, militaires, etc., met aux prises, à travers la planète et à toutes les époques, les forces de ceux qui s’arrogent le droit d’accaparer le monde à leur profit (celui d’une minorité ethnique, économique, politique, idéologique, ou autre) et les forces qui luttent pour l’émancipation du genre humain.

Cette lutte paraît interminable parce qu’elle est inscrite structurellement au cœur même de notre système économico-politique, le capitalisme, qui s’est mondialisé. Le mécanisme de base du capitalisme impliquant l’exploitation du travail salarié, la privatisation des ressources et des moyens de production, la concentration du profit, la concurrence, l’expropriation et l’endettement à mort, les chances de survie, tant pour les particuliers que pour les collectivités, restent liées à la capacité de se battre, par tous les moyens, pour arracher une forme de redistribution ou préserver une forme de propriété commune.
D’où une conflictualité sans remède véritable (à l’intérieur du système) qui empoisonne tous les rapports sociaux et entretient dans tous les champs un climat de « guerre » perpétuelle, souvent travesti ou euphémisé mais jamais totalement apaisé. Ce qui a inspiré à nombre de théoriciens du social la vieille croyance naturaliste que « l’homme est un loup pour l’homme ». En fait de loup, on a, à chaque époque, une classe sociale, dominante et prédatrice, qui s’arroge le droit de traiter les autres comme des moutons et des lapins.

Extrait de la chronique d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de septembre 2016.

Capitalisme et création monétaire

Le système actuel de création monétaire permet au capitalisme, tel qu’il est mondialement configuré aujourd’hui, c’est-à-dire sous la forme du grand capitalisme oligopolistique articulé autour d’entreprises nationales et transnationales, tout simplement d’exister.
Contrairement à l’analyse sommaire des marxistes traditionnels, l’essence du capitalisme n’est pas la propriété privée des biens de production, mais c’est le système de création monétaire. La propriété privée des biens de production, c’est l’atelier de l’artisan et la machine de la petite manufacture, or ce n’est pas cela le capitalisme ! Le capitalisme, c’est l’afflux financier démesuré et discriminatoire qui va permettre à une entreprise de devenir oligopolistique, et qui va lui permettre, de ce fait, d’écraser la concurrence et d’exploiter l’individu au travail.
Il y a réellement une confusion à lever, une distinction à bien pointer, entre l’entreprise individuelle et libérale, c’est à dire entre l’individu agissant qui utilise des biens de production pour assurer son activité, et le grand capitalisme qui ne peut s’exprimer et exister que grâce à la collecte de capitaux issus de la création monétaire débridée et incontrôlée des banques (comme le fameux « quantitative easing », par exemple).

C’est donc bien le système de création monétaire actuel, tel que nous le connaissons, qui permet au capitalisme d’exister.
Le capitalisme n’est pas un état naturel de l’être humain, une sorte de penchant pervers de l’individu contre lequel un État vertueux devrait lutter en créant des lois, c’est, au contraire, un système artificiel créé de toutes pièces par L’État lui-même par le biais d’une législation ad hoc, dictée par des lobbies économiques détenant le pouvoir par le jeu de la démocratie représentative.
Il est donc nécessaire et indispensable d’abolir ce système de création virtuelle, illimitée et débridée par le réseau bancaire. Car, en fin de compte, ce système bancaire « est » lui-même le capitalisme. Capitalistes, banquiers et politiques ne font qu’un, ce sont les mêmes personnes qui gèrent les entreprises transnationales, qui sont en charge du système bancaire mondial et qui gouvernent les nations.

Extrait du livre « Anthropologie de la décroissance » de Christian Laurut.
Voir Démocratie Directe et Résilience.

Les revenus distribués en dividendes

C’est un chiffre clé, à ne jamais oublier, à répandre autour de soi : en 1980, les revenus distribués en dividendes représentaient 4 % de la masse salariale, contre plus de 12 % aujourd’hui. Un triplement, donc.
Ce chiffre condense tous nos soucis : les salaires qui stagnent, les emplois détruits, d’autres qui ne sont pas créés, les stages sous-payés, le « travailler plus pour gagner moins », la fraude fiscale des multinationales, les milliards qu’elles touchent en subventions, etc. Mais aussi des investissements qui sont réduits à la portion congrue.

C’est la seconde donnée : dans les années 1980, les entreprises consacraient environ 40 % de leurs profits aux dividendes. C’est désormais plus du double, aux alentours de 85 % (source : Insee). Reste 15 % pour les salariés et les investissements. Il y a là comme un capitalisme cannibale, qui se dévore lui-même, tout pour les actionnaires. C’est une ponction mortifère pour l’économie française. Comme un vampire qui lui suce le sang.

Ce chiffre, évidemment, n’est jamais livré, discuté, dans les médias.
C’est le silence autour.
À nous, donc, de le rappeler, de le marteler, de le sortir de l’oubli, d’en faire le cœur du débat.

Extrait d’un article du journal Fakir de mai-juin 2016.

L’ubérisation cache sexe de la marchandisation

L’ubérisation avance masquée en se présentant comme une économie collaborative (le capitalisme a toujours aimé voler nos propres mots) qui consisterait à augmenter l’utilisation de certains biens en les « partageant » avec d’autres. […]
Cette nouvelle économie dite collaborative permettrait de donner de quoi vivre mais aussi des raisons de vivre aux 212 millions de Sans-emploi (+ 34 millions depuis 2007) car, comme le clame Macron, il serait plus facile de trouver un client qu’un patron (sic). Cette pseudo économie collaborative se veut super sociale (re-création de lien social) et super écolo (économie de proximité et partage, ou recyclage des produits usuels). Les plateformes collaboratives proposent donc de changer la vie, de se passer d’intermédiaires selon le principe coopératifs et d’assurer la transition écologique.

La réalité est moins reluisante puisque cette nouvelle étape du capitalisme étend davantage encore la sphère de la marchandise et pousse chacun d’entre nous à fonctionner comme une entreprise maximisant son profit et minimisant ses coûts. Les études d’opinion montrent que l’enfer est bien pavé des plus belles intentions. Exit la solidarité et les projets d’une transformation écosocialiste de la société : 77 % des « clients » expliquent que c’est une façon d’augmenter leur niveau de vie, 66 % de trouver de bonnes affaires, 55 % de payer moins cher, 50 % de consommer mieux. Cette pseudo économie collaborative n’est d’ailleurs pas spécifiquement juvénile sauf pour certains services comme le covoiturage payant qui a remplacé les bon vieux stop et les sites de covoiturage gratuits aujourd’hui menacés de disparition (avec toujours la même argutie que le caractère marchand sécuriserait la transaction).

Cette pseudo économie collaborative n’est même pas le bon vieux système D des milieux populaires (qu’elle menace même en réduisant les produits autrefois donnés à Emmaüs mais qui peuvent désormais être vendus grâce a des plateforme Internet). Chacun devient un peu marchand et considère sa vie comme un capital à valoriser. Les adeptes de cette nouvelle économie appartiennent aux classes aisées (les ménages avec plus de 6000 euros mensuel selon le rapport au gouvernement), aux couches moyennes, aux bobos pseudo écolos mais vrais libéraux-libertaires… Cette discrimination sociale n’est ni accidentelle ni provisoire car cette pseudo économie collaborative est à l’opposé des véritables modes/styles de vie populaires puisqu’elle suppose de posséder des objets à louer, des logements suffisants, des espaces de stockage, une épargne proposable sur un site collaboratif, mais elle requiert aussi des prédispositions commerciales, un rapport à l’argent anti-populaire par excellence. Les milieux populaires pratiquent l’entraide et le(contre)don mais bien peu le marché. Les milieux populaires seront bien les grands perdants de l’ubérisation rampante !
Les penseurs de cette pseudo économie collaborative ont même inventé un nouveau gros mot pour dire cette extension du capitalisme au sein de nos vies : nous serions toutes et tous des « prosommateurs » (mi-consommateurs mi-producteurs), reléguant ainsi définitivement la lutte des classes au musée des antiquités. Au souci collectif, au projet de société succèdent le chacun pour soi et 1’égoïsme absolu. […]
Le capitalisme a trouvé comment accroître la soumission volontaire à la seule logique marchande. Cette économie collaborative fait de chacun à chaque instant un homo œconomicus n’ayant en tête que la maximisation de son profit et la minimisation de ses coûts. […]
Les libéraux qui cherchaient depuis des années la solution royale pour assécher les finances publiques ont trouvé une nouvelle recette avec l’économie collaborative! L’ubérisation dans le domaine du tourisme représente en Espagne un manque à gagner fiscal du tiers des recettes du fait de la non-perception des taxes de séjour. […]

Extrait de l’éditorial de Paul Ariès dans Les Zindigné(e)s d’avril 2016