Croisières et paquebots géants

À l’ancrage, le navire de croisière ne dort jamais. Une épaisse fumée noire s’échappe sans discontinuer de sa cheminée rouge. De plus en plus de Marseillais souffrent de toux chronique, de maux de crâne et de gouttes au nez persistantes. Des allergies au pollen, dira-t-on… Des réactions aveugles du corps, surpris par l’instabilité de la météo, sans doute… Mais pas que. La contamination de l’air, quand le mistral fait défaut, devient alarmante.
Même s’il est supposé utiliser à quai des carburants moins polluants, la bestiasse marine brûle goulûment du fioul lourd, qui produit 3500 fois plus de particules fines que le diesel des voitures.
De plus, un paquebot de 4 000 passagers et 1 000 membres d’équipage génère en une semaine 210 000 gallons de déchets. De quoi remplir cinq piscines olympiques. Sans compter le million de gallons d’eaux grises et les 25 000 gallons d’eaux huileuses…
À Palma de Majorque, ville déjà saturée de présence touristique à terre, cinq ou six méga-paquebots de croisière jettent l’ancre chaque jour. Ce qui, selon Pedro, militant écolo, « produit autant de dioxyde de carbone que 200 autoroutes ».

Négation radicale de la mer, que ses passagers ne touchent jamais, le mastodonte est également une non-ville. Ses entrailles s’apparentent à un vaste shopping mall, agrémenté de parcs à thème et d’attractions inspirées du kitsch de Las Vegas. Cette prison dorée promeut un style de vie sédentaire, livré à la seule consommation, que ce soit de paysages ou de bouffe préfabriquée. Dans votre
cabine cage à lapin imitant ce qui fut autrefois une villégiature raffinée pour aristos oisifs, on vous pose une petite friandise chocolatée sur l’oreiller pour vous faire croire que vous êtes unique – alors qu’avec des milliers d’autres gogos, vous êtes entassés les uns sur les autres comme dans un HLM. Mi-client mi-marchandise, vous êtes ranges comme dans un porte-conteneur.

[…]

Les retombées pour la ville sont en fait ridicules : la plupart des passagers ne descendent pas à terre, puisque tout est fait pour les garder à bord. Et s’ils descendent, c’est pour dépenser moins de 50€ (en moyenne) dans les grandes enseignes installées en embuscade dans le centre commercial des Terrasses du Port.

Extraits d’un article de Bruno Le Dantec dans le mensuel CQFD de juillet-août 2018.
Lire aussi Les paquebots géants sont une source géante de pollution marine sur le site Reporterre.

Répression sociale

À l’heure où le souriant Macron veut installer l’état d’urgence dans les pénates du droit commun, l’Espagne « fête » les deux ans de l’entrée en vigueur de la loi dite « de sécurité citoyenne ». Jetons un œil sur son édifiant bilan. Et à bon entendeur…

Une étudiante de 21 ans condamnée à un an de prison ferme pour avoir twitté des blagues sur la mort de 1’amira1 Carrero Blanco, bras droit de Franco, tué dans un attentat en 1973. Et des marionnettistes qui ont passé deux mois derrière les barreaux pour avoir intégré à l’un de leurs spectacles une pancarte en basque, sur laquelle les juges ont cru reconnaître (à tort) un slogan pro-ETA. Voilà deux exemples grotesques des effets de cette loi scélérate, dite « de sécurité citoyenne ». Deux parmi tant d’autres: ils sont en effet nombreux (rappeurs, conseillers municipaux, syndicalistes…) à avoir eu maille à partir avec 1’arbitraire et la subjectivité répressive de juges aux ordres.

Cette « loi bâillon », entrée en vigueur le 1er juillet 2015, a été fagotée par la droite au pouvoir pour criminaliser le mouvement social. Comme bientôt en France, des sanctions administratives sont directement verbalisées par la police, faisant fi des procédures judiciaires.
Et c’est au contrevenant d’introduire un recours, à ses frais, s’il trouve la sanction injuste. Sont ainsi visés la résistance pacifique, l’esca1ade d’un édifice pour y pendre une banderole, l’opposition collective à une expulsion, le fait de photographier la police ou de manifester devant le Parlement… Selon Amnesty International, qui évoque un véritable attentat contre les libertés, l’effet dissuasif de la loi touche, au-delà des sanctionnés, l’ensemble de la population.

Il existe aussi un aspect financier. En deux ans, l’État a palpé 131 millions d’euros d’amendes. Pas moins de 19 497 amendes ont été infligées pour « manque de respect et considération pour les forces de 1’ordre » (équivalent du gaulois « outrage à agent ») et 12 094 pour « désobéissance » ou « résistance ».
Un homme a été sanctionné pour avoir parlé catalan à un policier de l’aéroport de Barcelone. Un autre, qui avait « liké » une vidéo montrant un flic ventripotent semé par un délinquant, a dû débourser 600€. Une femme, qui avait diffusé sur les réseaux sociaux la photo d’un véhicule de police garé sur un emplacement handicapé, a lâché 800€. Pire encore, 35 activistes de la cause animale se sont récemment vus assener jusqu’à 6000€ par tête de pipe pour avoir manifesté contre une corrida. Motif: « Atteinte à la sécurité d’un événement public »… Et ainsi de suite. Appeler les flics municipaux de son village « bande de planqués » sur Facebook a coûté 600€ à un ado. Fumer un joint sur la voie publique revient très cher, en moyenne, 364 amendes de 600€ ont été distribuées chaque jour pour ce délit – ce qui a rapporté 93 millions à l’État.

Ce délire punitif s’abat sur le pays alors que le parti au pouvoir (Partido Popular) compte plus de 800 membres impliqués dans des affaires de corruption, dont plusieurs anciens ministres et l’ex-trésorier du parti. Au même moment, le gouvernement annonce que 60 milliards d’euros d’argent public injecté dans le système bancaire lors de la crise de 2008 ne seront jamais réclamés à ces pauvres banquiers. Et la caisse de retraite est obligée de quémander un crédit de 6 milliards à ces mêmes banques pour payer les pensions. Ne riez pas, ça nous pend au nez ici aussi !

Un article de Bruno Le Dantec dans le journal CQFD de juillet 2017.

Pauvre entrepreneur

Macron, ce Kerviel qui boursicote en politique, voudrait qu’on s’attendrisse sur le sort des patrons, sans doute pour justifier tous les cadeaux que leur fait la loi Travail de Mme El Khomri. « La vie d’un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d’un salarié, il ne faut pas l’oublier. Il peut tout perdre, lui. Et il a moins de garanties » (BFM-TV en janvier 2016). La grande solitude du calcul égoïste, présentée d’habitude comme un héroïsme de yuppie, nous revient là, tel un renvoi acide après un repas trop riche, sous forme de jérémiades.

« L’entrepreneur se dit : est-ce que j’ai le droit de me tromper ? » Ce à quoi tout humain normalement constitué, qu’il appartienne à une communauté paysanne d’un pays du Sud ou à une coopérative ouvrière, pourrait répondre par cette évidence : on réfléchit mieux à plusieurs et les risques partagés sont moins lourds à porter… à condition de partager aussi le fruit du labeur !

« Est-ce que si ça va mal demain, je pourrai m’adapter ? », s’émeut Macron, toujours dans la peau du pauvre patron. Et grâce à sa roublarde inversion, on découvre qu’il n’y a pas pire inadapté que l’antisocial paradigmatique qu’on s’évertue à donner en exemple aux travailleurs : leur chef. Qui souffre. « Quand on peut s’organiser de manière plus souple, on peut s’adapter », geint encore le ministre. Et là, on se pince : le jeune loup de la finance socialiste vient d’avouer tout haut ce que les ferrailleurs, les RSAstes débrouillards, les trimardeurs au black et autres aventuriers de l’activité informelle mettent en pratique tout bas. Fallait le dire !

Article de Bruno Le Dantec dans le journal CQFD d’avril 2016.

Ce que nous dit l’état d’urgence

Peut-on déserter une guerre globale ? Une guerre où les adversaires – le terrorisme et l’antiterrorisme – se nourrissent l’un l’autre en provoquant sidération et clivages pour mieux enrôler les populations sous leurs drapeaux ? Il faudra d’abord rompre l’hypnose.

Hors champ, une manif en soutien aux migrants scandait des slogans contre l’état d’urgence, et une semaine plus tard, sur la foi de clichés policiers, des participants seront convoqués au commissariat, soupçonnés « d’avoir commis ou tenté de commettre l’infraction de violation d’une interdiction de manifester prise dans le cadre de l’état d’urgence »…
Et dire que l’homme de l’Élysée somme les gens de continuer de sortir, consommer et visiter les musées par patriotisme ! Car l’affluence touristique aurait chuté de 40 %. Alors, business as usual, mais interdiction de manifester.
[…]
Soudain la guerre a fait irruption dans Paris. Indicible violence. Néanmoins, la France guerroie depuis longtemps en Côte d’Ivoire, en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Mali, en Centrafrique, en Syrie… Les 130 morts des attentats du vendredi 13 sont aussi les victimes collatérales de ces lointains conflits. Seulement 2,6 % des victimes du terrorisme depuis l’an 2000 sont des citoyens occidentaux, mais à Tripoli, à Ankara, à Beyrouth et même dans un hôtel à touristes et expat’ de Bamako, les morts n’ont pas le même poids médiatique, la même capacité à indigner l’opinion. Et cet aveuglant ethnocentrisme risque de se payer cher.
En 2004, les Espagnols avaient réagi autrement aux bombes de Madrid, qui avaient fait 192 morts dans des trains de banlieue. « Après le pire attentat de notre histoire récente, la réaction de notre peuple a été intelligente, décente et exemplaire, s’enorgueillit Pablo Echenique, député européen Podemos. D’abord – inévitablement – le deuil, le soutien aux victimes et à leurs familles, et la condamnation la plus ferme de ces sauvages assassinats et de ceux qui les avaient perpétrés. Parallèlement, très peu de réactions xénophobes, mais plutôt le contraire : on serre les rangs, en incluant la communauté musulmane. Deuxièmement, identification des véritables causes de ces événements et rejet massif des interventions militaires – ce rejet étant conçu comme l’unique stratégie valable pour en finir avec le terrorisme djihadiste. »
[…]
En 2005, la dimension sociale des émeutes était encore identifiables, malgré la criminalisation et le focus ethnique des discours médiatiques. Aujourd’hui, le poison identitaire et religieux recouvre tout. Avec ou contre nous, disait Bush. Ici, en 2015, c’est pareil. Peut-être encore pire, puisque l’État français a intégré le choc des civilisations à son propre agenda domestique : la République est en guerre contre ses quartiers populaires. En quinze jours, dans ces zones souvent dites de non-droit, 1836 perquisitions ont été menées sans commission rogatoire sous couvert de lutte antiterroriste. Combien auront été lancées pour de simples affaires de stupéfiants ? Combien d’erreurs sur la personne et de situations humiliantes ? Sachant que « le djihadisme ne vient pas du communautarisme mais de la désocialisation » (Raphaël Liogier, Libération, 24/11/15).
« Daech puise dans un réservoir de jeunes Français radicalisés qui, quoi qu’il arrive au Moyen-Orient, sont déjà entrés en dissidence et cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle, précise Olivier Roy, spécialiste de l’Islam, dans Le Monde (24/11/15). L’écrasement de Daech ne changera rien à cette révolte. »
« Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité. »
Et ce nihilisme kamikaze tend un miroir grimaçant au nihilisme occidental, de Breivik à Lubitz en passant par Séguéla et Kerviel – ma planète pour une Rolex, un 4×4 Hummer ou un iPhone.
L’état d’urgence, auquel nous préparait l’inutile présence de Vigipirate dans les rues depuis trente ans, pourrait devenir permanent. « La guerre sera longue », puisqu’elle est le disque dur du capitalisme ultime. La concentration bestiale des richesses oblige les États à prendre les devants sur d’inévitables troubles sociaux. En les dévoyant en guerre de civilisations et autres affrontements inter-religieux, les gouvernements repoussent d’autant l’échéance d’un soulèvement général contre l’injustice.

Extraits d’un article de Bruno Le Dantec dans le journal CQFD de décembre 2015.

L’État est partout

Dans les démocraties, les citoyens […] sont consommateurs égoïstes de services publics qu’ils ne songent plus eux-mêmes à rendre aux autres. […] Je nomme ces gens – largement majoritaires, et pas seulement au sein des démocraties – les « résignés-réclamants ». Résignés à ne pas choisir leur vie ; réclamant quelques compensations à leur servitude.
Dans la bouche d’un grand valet de l’État comme Attali, ce constat plein de mépris n’est bien sûr qu’une énième couche de mélasse sur la tartine ultra-libérale. Néanmoins, une fois écarté le baratin égocentré du coach sarko-mittérandien, il faut reconnaître qu’il y a du vrai là-dedans. Partout où l’État a mis les mains, la société a perdu en culture de l’entraide et en liberté de manœuvre. Partout où l’État avance, la société civile recule.
En France, l’administration, qui a servi de modèle à la bureaucratie soviétique comme au parti d’État mexicain, a tendance à investir toute la vie sociale, jusque dans la gestion des grandes émotions collectives (Je suis Charlie).
Quel secteur économique n’est pas branché sur ses mannes ? Presse, agriculture, industrie, secteur associatif et culturel… L’État règne partout, et jusque dans les têtes.
(…)
Les temps de crise où le système tremble sur ses bases voient surgir des résistances populaires pleines de promesses. C’est le cas de l’Argentine en 2001, de la Grèce depuis quatre ans, mais aussi, finalement, partout où l’État est vécu comme un corps étranger, coercitif et corrompu, et où le soutien mutuel demeure un ciment à la fois vital et spirituellement revigorant. C’est le cas des communautés zapatistes du Chiapas qui refusent toute aide de l’État et construisent des cliniques, des écoles, des coopératives de production et des organes de démocratie directe en ne comptant que sur leurs propres forces. Car là où l’État se retire en faisant des courbettes aux grands prédateurs, le darwinisme social des Anglo-saxons fait des ravages ; ailleurs, ce sont les mafias ou les intégristes de tout poil qui s’immiscent dans les espaces laissés vacants.

L’alternative réside dans une réappropriation-relocalisation-autonomisation de l’activité humaine. Non pas solitairement, comme le prescrit le pathétique gourou Attali, mais en association librement consenties. Une utopie bien plus concrète et enthousiasmante que l’illusoire retour à l’État-providence.

Extraits d’un article de Bruno Le Dantec dans le journal CQFD d’avril 2015.