La classe moyenne soutient les riches

Si les sociétés capitalistes n’ont cessé, durant toute leur histoire, non seulement de tolérer mais même d’organiser rationnellement le sacrifice des pauvres à la prospérité des riches, ce n’est pas en vertu de méthodes dictatoriales de gouvernement, du moins en occident où, du XVIIIe siècle à nos jours on a vu se généraliser progressivement une forme de régime dite « démocratique », qui doit cette appellation au fait que la plus grande partie des citoyens y est régulièrement convoquée pour ratifier dans les urnes la dépossession économique et politique dont elle est la victime au bénéfice des nantis.
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L’imposture démocratique qui fait désormais partie des conditions de félicité relative du système n’est pas tant le fait de la bourgeoisie du capital industriel, commercial et financier que de la petite bourgeoisie du capital culturel avec à sa remorque le reste des classes moyennes à qui elle sert de mentor.
Les grands capitalistes n’éprouvent aucun état d’âme à justifier l’existence du système qui les a enrichis au-delà de toute décence. Ils reprendraient tous volontiers le mot connu de l’archimilliardaire Warren Buffett : « C’est la guerre des classes, et cette guerre, c’est ma classe qui est en train de la gagner. »
On peut penser d’une telle déclaration qu’elle est cynique et impitoyable. Mais du moins est-elle claire, franche et logique. J.K. Galbraith justement a fort bien résumé les différents alibis idéologiques que les puissants ont pu s’inventer pour accepter sereinement, en toute bonne conscience, l’iniquité d’un système reposant sur la légalisation du crime et la glorification des criminels.

L’imposture est bien plutôt le propre de nos classes moyennes, dont les membres, du fait de leur bâtardise sociale, lévitent dans l’espace amorphe qui sépare le pôle bourgeois dominant et le pôle populaire dominé de la structure des classes.
À l’exception d’une petite minorité qui, plus lucide et plus généreuse que la moyenne, décide à chaque génération de prendre le parti des classes populaires, la grande majorité des autres – ceux qui consciemment ou non, ont déjà pris leur parti d’un monde capitaliste dual – se cantonnent dans l’exercice de funambulisme politique et moral que leur dicte leur double et contradictoire pesanteur : celle-ci les tire tantôt vers la « droite » (républicaine ou extrême), tantôt vers la « gauche » (rose ou verte), selon la force relative de leurs intérêts matériels et symboliques, mais en tout cas la tête la première dans le marécage de la niaiserie intellectuelle et de veulerie morale où pataugent les petites-bourgeoisies américanisées, toujours disposées à étriller et châtier les classes populaires et à singer les « élites » ou les « pipoles ».

Dans la conjoncture actuelle, l’art d’ignorer les pauvres se manifeste particulièrement dans l’indifférence de plomb que nos classes moyennes et les gouvernements qu’elles soutiennent, opposent au sort des milliers de migrants désespérés qui viennent faire naufrage dans cette méditerranée joyeusement sillonnée par nos bateaux de plaisance et de croisière.
La formidable inertie politique et sociale des pays européens en matière d’aide aux pays pauvres qu’ils ont pourtant pillés, saignés et asphyxiés, et pis encore, la détestable obsession sécuritaire qui déguise désormais leur haine et leur peur des pauvres, en lutte contre un « terrorisme », toujours islamiste, jamais capitaliste, voilà qui devrait inquiéter nos classes moyennes si sourcilleuses en matière de droits de l’Homme mais si insouciantes des droits des pauvres.

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juillet-août 2015.

Racisme et pillage extractiviste

Pendant des siècles la prédation des classes dominantes européennes – celles de France, de Grande-Bretagne, d’Espagne, du Portugal, de Belgique, d’Italie – est passée par le pillage extractiviste des ressources naturelles les plus diverses du sol et du sous-sol africains et américains. En Asie du Sud-est aussi.
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On dira que tout çà est fini ! Il y a eu les indépendances dans le milieu du XXe siècle. Il y a eu aussi la promotion des droits humains à l’ONU et tout particulièrement contre le racisme « et l’intolérance qui y est associée ». Mais c’est sans compter avec ce qui perdure. Nicolas Sersiron explique (Dette et extractivisme) que le « système dette » a remplacé les armées avec efficacité pour l’extorsion et l’accaparement des ressources du sol et du sous-sol.
Avec le « système dette » c’est le Nord qui s’est positionné comme créancier alors qu’on aurait pu penser « à bon droit » que le Sud était le créancier historique et légitime contre un Nord prédateur historique. En fait, les classes dominantes du Nord ont pu « garder la main » au moment des indépendances et n’ont rien lâché en matière de prédation.
Pour le dire brièvement ici, c’est par le moyen des prêts conditionnés du FMI et de la Banque mondiale aux bourgeoisies du Sud que le double pillage du Nord s’est perpétué. Le racisme a continué lui aussi mais sous des formes différentes, moins brutales, mais toujours discriminantes.
De nombreux dirigeants, soucieux d’émancipation, voulant le bonheur de leur peuple-classe, ont été éliminés. Une « bonne bourgeoisie » africaine ou sud-américaine est une bourgeoisie dite « compradore » c’est à dire servile à l’égard des bourgeoisies du Nord et férocement dure à l’encontre de « son » peuple-classe. La férocité de la surexploitation des ouvriers proche de l’esclavage antérieur s’achète à prix fort : la corruption des dirigeants des pays dominés par l’impérialisme du Nord est une absolue nécessité. Elle implique aussi une corruption au Nord ainsi qu’une complexe stratégie de camouflage. Il faut notamment cacher aux populations du Nord éprises de liberté, d’égalité, de fraternité les mécanismes maffieux entre le Nord et le Sud. Il faut aussi en quelques sorte amoindrir ses capacités critiques par tous les méfaits de la consommation de masse, celle de la croissance productiviste.

Extraits d’un article de Christian Delarue dans la revue Les Zindigné(e)s de septembre 2014.