Partage en direction des plus pauvres

Essayons d’être solidaires, de ne pas aller vers la violence parce que la violence des événements naturels nous guette si nous déréglons trop les cycles de la Terre. Mais c’est surtout la sauvagerie entre humains qui nous menace. Aujourd’hui, pour parler de l’essentiel, c’est à dire de la nourriture, les terres agricoles rétrécissent partout, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, parce qu’on les stérilise à coups d’engrais et de pesticides. On construit dessus. On fait monter le niveau de la mer. Tous les grands deltas se salinisent. Ailleurs, c’est le désert qui avance. La population est en augmentation constante, rapide, alors que les terres agricoles diminuent.
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On nous répète : Pour être heureux, il faut se développer. Encore un lieu commun de l’économie. Mais le développement est une course perpétuelle. L’être humain est une espèce qui veut toujours plus parce qu’il se reproduit très activement. Du coup, nos actions sont orientées vers le toujours plus.
Plus d’exploitation des ressources, de l’eau, de l’air, de la terre. Plus de production, de mines, d’énergies. Bilan : nous n’avons pas enclenché la bonne réflexion qui consisterait à se demander à quoi sert ce développement une fois la pauvreté éradiquée.

Les inégalités se creusent à une vitesse fantastique. Au moyen Âge, un grand seigneur valait 50 000 ou 100 000 serfs. Maintenant, les 100 personnes les plus riches du monde détiennent à elles seules la fortune de la moitié de l’humanité. C’est une inégalité qui n’a jamais existé dans aucune autre époque. Nous devons régler cette question par un partage en direction des plus pauvres. L’idéologie dominante ne va pas vraiment dans cette direction.

L’idéal de vie que nous donnent les grands groupes, la publicité… est un idéal de vie d’esclave. Si on considère que le sens de la vie doit être celui de la quête du bonheur individuel et collectif, nous devons reprendre ce que disaient les stoïciens je ne peux être heureux si je suis l’esclave de mes désirs. La publicité et le marketing visent à nous rendre esclaves de nos désirs. Ils veulent notre soumission. La philosophie du peu, c’est se poser la question chaque jour de ce dont on a vraiment besoin pour ne pas surconsommer ni en énergies ni en matières premières. Pour y arriver, les efforts collectifs sont au moins aussi importants que les efforts individuels.

Extraits d’un entretien avec Yves Paccalet dans le journal Siné mensuel de septembre 2015.

Matérialisme et bonheur

La décroissance : Dans votre livre The High Price of Materialism, vous montrez que les personnes matérialistes sont souvent plus anxieuses, narcissiques et ont une plus faible estime de soi que celles qui sont plus détachées des valeurs matérielles. La course à la consommation est-elle pathologique ?
Tim Kasser : C’est ce que les études indiquent clairement. Depuis que j’ai écrit ce livre il y a 12 ans, de nouvelles preuves se sont accumulées et montrent de manière claire, cohérente et fiable qu’il y a une relation négative entre le niveau de bien-être et le degré d’adhésion des gens aux messages de la société de consommation.

Comment la publicité exploite-t-elle nos insatisfactions ?

Le principal objectif de la publicité est de nous convaincre d’acheter, et la plupart des annonceurs utilisent toutes les techniques qu’ils peuvent mobiliser pour manipuler les gens dans cette direction. Parfois, ils essaient de nous convaincre que grâce à l’achat, nous serons aimés, libres, compétents, puissants, beaux, que nous nous sentirons en sécurité, etc. Ils essaient de capitaliser sur la diversité des besoins et des désirs qui sont présents chez chacun de nous, et de les modeler pour les diriger sur l’achat et la consommation. Souvent, les publicitaires envoient aussi un message qui nous dénigre : ils nous disent que si nous ne possédons pas le produit qu’ils essaient de nous vendre, nous resterions en quelque sorte inaccomplis, inadéquat. J’encourage les lecteurs à passer une journée à vraiment analyser les pubs qu’ils voient, à les remettre en cause et à se demander : Comment les publicitaires essaient-ils de me manipuler ? Cet exercice est très instructif.

Selon vous, la société de consommation détruit-elle l’empathie en produisant des individus égocentriques ?

Les travaux scientifiques montrent clairement que plus les gens sont obsédés par la poursuite de buts matérialistes, plus leurs relations sociales sont mauvaises et moins ils sont susceptibles de traiter les autres de manière « humaine ». Par exemple, des études ont montré que quand les gens font des objectifs matérialistes une priorité, ils entretiennent des relations sociales plus courtes, plus conflictuelles, ils ont moins d’empathie et sont plus égocentriques, ils se comportent de manière plus compétitive et moins coopérative, et sont plus hostiles à l’égard des autres. Ce manque d’empathie s’étend, au-delà des relations avec son entourage, à la façon dont les gens traitent l’écosphère. Des recherches ont précisément établi que le matérialisme était lié à une moindre préoccupation pour l’environnement et aboutissait finalement à des modes de vie destructeurs de l’écosystème.

Dans les pays riches où augmente la consommation d’antidépresseurs, nous semblons malheureux d’une existence vide de sens. Pensez-vous que nous sommes en pleine crise existentielle ?

À certains égards, oui. Pour moi, les « crises existentielles » se produisent lorsque les gens commencent à remettre en question la façon dont ils vivent, lorsqu’ils se demandent si leur existence leur correspond vraiment et s’ils font ce qui est réellement important à faire au cours de la seule et unique vie que nous sommes sûr d’avoir. J’ai l’impression que les gens acceptent souvent les représentations culturelles selon lesquelles ce qui est important dans une vie, c’est d’accumuler des richesses, de posséder beaucoup de biens, d’avoir un statut élevé, de se conformer à la « bonne » image. Mais cela nous conduit sur une trajectoire de vie qui, au mieux, procure des satisfactions de court terme et, au pire, nous distrait de ce qui est vraiment important et qui apporte un plus grand bien-être : l’amour et l’amitié, l’épanouissement de nos propres facultés, l’accomplissement de nos aspirations et l’effort de contribuer à rendre meilleur le monde qui nous entoure. Je pense qu’il est très difficile pour les gens de pointer du doigt la société de consommation, de réaliser qu’elle est à la source de ce genre de crise ; pourtant c’est sans aucun doute en elle que réside une grande partie du problème.

Extait d’un entretien entre les journalistes de La décroissance et Tim Kasser dans le journal La Décroissance de décembre 2014.

Personne ne souhaite votre bonheur

Ce qui est étonnant chez cet ex-ministre de l’Éducation (Luc Ferry, passionné d’automobiles de sport), c’est que si, pour lui, « there is no alternative »,comme dirait son mentor Margaret Thatcher, il lui arrive que quelques éclairs de lucidité lui fassent percevoir les impasses de la société de consommation : « Plus vous avez une vie intérieure riche, plus vous êtes structurés par des valeurs non seulement morales, mais culturelles et spirituelles stables et fortes, moins vous éprouvez le besoin de consommer à tous propos », écrit-il par exemple page 12 (dans son livre « L’innovation destructrice »).
Pour lutter contre ce frein à la croissance, le philosophe donne la solution aux lecteurs du figaro : la « désublimation répressive ». Un moyen employé par les publicitaires consistant à déconstruire les valeurs traditionnelles, « (là où est la « désublimation ») pour que nous, et surtout nos enfants, nous puissions entrer dans la logique infinie de l’hyper-consommation de masse (là est la « répression »). »
En effet, comme le rappelle Octave, le héros publicitaire du célèbre livre de Frédéric Beigbeder 99 francs : « Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas. Votre souffrance dope le commerce. » Le métier des employés de la philosophe médiatique et propriétaire de l’agence de pub Publicis, Élisabeth Badinter, est donc d’abord de rendre les gens malheureux ; il s’agit de créer un vide que le publicitaire proposera ensuite de venir combler par la consommation. Bien sûr, c’est de la publicité que vivent les journalistes des grands médias qui célèbrent les essais libéraux et écolophobes de l’héritière de Marcel Bleusten-Blanchet, fondateur de Publicis.
Luc Ferry et consorts sont donc d’autant plus coupables qu’ils décrivent par le menu la déréliction où nous envoie la société de consommation.
Mais pour le philosophe du Figaro, il faut nous résigner, nous soumettre : la remise en cause du capitalisme, du productivisme et des voitures de sport est impossible sauf à nous envoyer droit au goulag. Il ne resterait donc que deux paramètres sur lesquels jouer : le premier étant « la piste démographique. Nous sommes trop nombreux et nous sommes surtout trop nombreux dans le système capitaliste » (p. 62). Ce qui prouve à nouveau que l’on peut parfaitement être écolophobe ET malthusien. Ensuite la nouveauté qui innove le Progrès car : « Je pense que l’innovation sauvera le monde » (p. 62). C’est bien connu : la science pervertie en religion fanatique permettra de nous affranchir des lois de la biophysique.

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de juillet-août 2014.