Automatisation

Les équipes de scientifiques et d’universitaires qui s’intéressent aux conséquence de l’automatisation parlent souvent du « mythe de la substitution ». Cette expression renvoie à l’idée selon laquelle la société tend à avoir une conception déformée du fonctionnement réel de l’automatisation.

Nous avons pris l’habitude de croire que lorsqu’un ordinateur ou un robot accomplit une tâche spécifique à notre place, cela ne change rien à notre manière de travailler dans l’absolu. En d’autres termes, la technologie ne ferait que « se substituer » partiellement à nous sans que cela porte à conséquence.

Mais de nombreuses études prouvent le contraire. Dans les faits, confier l’exécution d`une tâche aussi simple et basique soit-elle à une machine transforme inévitablement la nature du travail dans son ensemble. Le recours à l’automatisation redéfinit en particulier le rôle et la part de responsabilité du travailleur. C’est la raison pour laquelle même quand un métier – ou n’importe quel type d’activité au demeurant – en vient à être automatisé, y compris de façon parcellaire, il change fondamentalement.
Ce phénomène n’est pas nouveau en soi. Il coïncide avec l’introduction des premières machines dans les usines au début de la révolution industrielle. De plus en plus d’ouvriers et d’artisans qualifiés ont ainsi vu leur statut se dégrader progressivement. Ils se sont transformés en simples opérateurs chargés de surveiller le fonctionnement des machines.

Le même processus de déqualification commence aujourd’hui à toucher de plein fouet les professions dites intellectuelles, avec l’arrivée de programmes et de logiciels extrêmement performants. Dès que les procédures de travail sont médiatisées et régies par des ordinateurs, elles deviennent plus routinières et plus standardisées, ce qui influe sur le niveau d’autonomie et le degré d’investissement des travailleurs. Ces derniers jouent un rôle d’observateurs passifs qui ne leur permet plus de mettre leurs compétences en pratique. Leur fonction se résume à saisir des données ou à contrôler les résultats de l’ordinateur, tandis que celui-ci s’occupe de toutes les activités complexes qui ont trait à l’analyse et à la prise de décision.

Les travailleurs finissent par accomplir des tâches de moins en moins exigeantes dans leur travail. Sur le long terme, ce transfert de compétence peut être lourd de conséquences puisque le fait de devoir surmonter des problèmes à la fois difficiles et inhabituels se révèle essentiel, non seulement pour développer et affiner nos aptitudes, mais aussi pour éprouver un sentiment d’épanouissement personnel qui découle de l’apprentissage et de la maîtrise de nouveaux savoir-faire.
À partir du moment où ces problèmes sont supprimés ou surviennent moins fréquemment, nous entrons dans un cercle vicieux. Plus nous perdons en autonomie, moins nous avons la possibilité d’utiliser ou d’améliorer nos compétences, et plus la présence des systèmes automatisés se justifie d’elle-même. La boucle est pour ainsi dire bouclée.

Ce processus de déqualification frappe depuis plusieurs années déjà le secteur de l’aviation civile, où une grande partie des manœuvres de pilotage sont assurées par des ordinateurs. En dehors des phases de décollage et d’atterrissage, les pilotes passent le plus clair de leur temps à saisir des données et à contrôler les informations qui s’affichent sur leur tableau de bord. Il a été clairement établi que l’usage excessif du système de pilotage automatique tend à leur faire perdre conscience de la situation et, plus généralement, réduit leur capacité à voler en mode manuel. Cette dépendance peut avoir des répercussions désastreuses lorsque la technologie tombe en panne et qu’ils doivent reprendre le contrôle de l’appareil dans une situation dangereuse ou inhabituelle. Comme en témoigne la catastrophe du vol Air France 447 entre Rio et Paris, survenue en 2009, […]

Extrait d’un entretien avec Nicholas Carr, auteur de Remplacer l’humain. Critique de l’automatisation de la société dans le journal La Décroissance d’octobre 2017.

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Non au progrès

Savez-vous ce que propose la CGT « pour une politique industrielle ambitieuse » ? « De consacrer 3 % du PIB à la recherche et à l’innovation. » Idem du côté de la CFDT ou de Force Ouvrière, qui défend le « principe innovation », comme n’importe quelle Maud Fontenoy, « face aux velléités de ceux qui prônent la décroissance ». Voilà où en sont les grandes centrales syndicales françaises aux alentours de 2016.

Et pourtant, il fut un temps où les travailleurs ne communiaient pas avec le patronat dans la religion du Progrès. Dans son livre Le Progrès sans le peuple, l’historien David Noble (1945-2010) s’appuie sur les luttes des briseurs de machines – depuis les fameux luddites du XIXe siècle jusqu’aux contestations de l’informatique – pour démonter la mystification du « progrès », « le fétiche de la transcendance technologique ».

Non, le développement des forces productives vanté par les capitalistes, les militaires ou encore les socialistes « scientifiques » n’a pas conduit à la délivrance. Bien au contraire, l’offensive technologique qui a bouleversé les relations sociales s’est faite contre le peuple : les ingénieurs ont toujours servi le capital, leurs « innovations » ont permis de déqualifier la main d’œuvre, de mieux la subordonner, la précariser, l’évincer.
Il suffit d’observer le nombre de professions aujourd’hui malmenées par la robotisation et l’informatisation pour s’en convaincre. Au nom de la sacro-sainte compétitivité, les « évangélistes de l’automatisation » aspirent à un monde-usine où les systèmes techniques auto-régulés excluent au maximum toute intervention humaine. Contre cette « froide logique du marché et de la machine », David Noble appelle à reprendre la main sur une technologie qui a « remplacé la politique » jusqu’à être perçue comme un phénomène fatal, indépendant de la société, « doué d ‘une destinée propre devant nécessairement se confondre avec la nôtre » : « Il est peut-être temps de laisser le darwinisme à la biologie (qu ‘il n ‘aurait jamais dû quitter) pour commencer à porter un regard plus critique sur cette question essentielle du progrès technologique, qui a des conséquences majeures sur nos vies. »

« Le Progrès sans le peuple » apporte une bonne base critique aux luddites des temps modernes. À offrir à tous ceux qui aspirent encore à une « société centrée sur l’humain », et non plus soumise à la machine.

Critique de Pierre Thiesset, dans le journal La Décroissance de juin 2016 du livre de David Noble (traduction Célia Izoard), Le Progrès sans le peuple, Agone, 2016 (231, pages, 20 euros).

Le business des migrants

… à Lampedusa les centres d’accueil des migrants sont gérés par des sociétés privées, sur délégation de l’État, sociétés qui emportent depuis des années les appels d’offres et sur lesquelles la mafia a la mainmise.
Chaque migrant rapporte 30 euros par jour, ils sont des milliers. Un mafieux mis sur écoute confiait que ce business est plus rentable et moins dangereux que celui de la drogue, hommes et femmes fournissant ensuite une main-d’œuvre docile dans les champs, sur les chantiers ou sur les trottoirs.
Passeurs et mafieux ne font cependant que profiter, pour leurs trafics, d’une politique européenne qui non seulement ne se soucie pas des conditions dans lesquelles s’effectuent les déplacements de la misère et de la peur, mais suscite elle-même ces déplacements en soutenant des régimes corrompus ou despotiques, et en organisant l’économie de l’Afrique exclusivement selon ses propres intérêts (cf. l’accord de partenariat économique de 2013, qui interdit aux pays africains signataires de taxer les produits importés de l’UE, mettant l’agriculture vivrière locale en concurrence avec l’agriculture européenne).
C’est ainsi que l’on fabrique des migrants dont beaucoup arriveront finalement à se faufiler chez nous car nous les demandons. Ils ne viendraient pas ici s’ils ne savaient pas qu’ils y trouveront du travail. Clandestin, ultra-précaire et sous-payé, certes, mais c’est toujours mieux que le cachot, la gamelle vide ou la tombe.

Extrait d’un article de Jean-Marie Laclavetine dans le journal Siné mensuel de mai 2015

Lien entre la productivité et l’emploi salarié

La théorie du marché libre sur laquelle se fonde nos sociétés s’avère fausse, estime le Professeur Amos Witztum, un économiste de la London School of Economics. « On nous a dit que si nous faisions de longues études, et que nous travaillions dur, tout se passerait bien. Mais cette assertion ne tient plus depuis longtemps », dit-il. Des études de l’OCDE montrent que la hausse du PIB par tête liée aux gains de productivité ne s’est accompagnée que de progressions de salaires proportionnelles à la hausse de l’inflation, au mieux, mais qui ont été très inférieures à cette croissance de la productivité. Le lien traditionnel entre la productivité et la rémunération, c’est-à-dire entre le rendement des salariés, et la compensation qu’ils reçoivent, une pierre angulaire du système de marché traditionnel, ne s’applique plus. L’argent gagné par cette productivité qui n’a pas été utilisé pour payer des salaires a profité aux capitalistes, au travers des dividendes que les sociétés leur ont payés.

En outre, le professeur Witztum observe que souvent, les emplois que les gens trouvent ne correspondent pas à leurs qualifications. Au Royaume Uni, par exemple, le nombre d’employés surqualifiés pour leur emploi est passé de 21% en 1992 à 33% en 2006.

De ce fait, les salariés vieillissants redoutent de plus en plus de perdre leur emploi au profit d’employés plus jeunes, ou de l’automatisation. Le progrès technologique permet d’augmenter la productivité, mais il explique également 80% de la baisse des salaires des travailleurs.

« Nous vivons dans un monde où la technologie permet la production d’une partie de plus en plus grande des choses dont nous avons besoin. Il serait plus sage de saisir l’opportunité que la technologie représente, plutôt que de pousser les gens à en faire encore davantage pour avoir un salaire », estime Witztum.
(…)
Il ne croit pas que la social-démocratie soit la bonne réponse au capitalisme, parce qu’elle est basée sur les principes du marché qui sont injustes, « intrinsèquement antisociaux ».

Extraits d’un article d’Audrey Duperron sur le site Express.be le 12 mai 2014.