Attali Macronie Sanofi

Commission Attali, automne 2007

Rapporteur de la Commission Attali « pour la libération de la croissance », Emmanuel Macron, jeune inspecteur des Finances, fréquente alors dans ce cercle prestigieux les patrons de Nestlé, du Crédit agricole, d’Essilor, etc. Et Serge Weinberg, alors président de son propre fonds d’investissement, Weinberg Capital Partners, ancien président du directoire du groupe PPR, Pinault-Printemps-Redoute, et siégeant dans de multiples conseils d’administration. Le businessman souffle alors un conseil à Macron : « Enrichis-toi avant d’entrer en politique ! » Il lui montre même la voie : un an plus tard, grâce à Weinberg, le jeune impétrant, 31 ans à peine, part pantoufler comme banquier d’affaires chez Rothschild et Cie. En charge de fusions acquisitions, il gère des deals entre autres, pour Sofiprotéol, pour Nestlé ou pour Lagardère. Et fait fortune. Tandis que Serge Weinberg préside, lui, Sanofi à partir de mai 2010.

France 2, mars 2015.

Pour Cash Investigation, Élise Lucet s’en va interroger le ministre de l’Économie. C’est un visage encore peu familier pour le grand public. Le jeune Emmanuel Macron n’est en poste que depuis six mois, à peine. Il était auparavant dans l’ombre : conseiller spécial de François Hollande. Actif, influent, certes, initiateur notamment du Crédit impôt compétitivité emploi, mais dans l’ombre.

Désormais en pleine lumière. Élise Lucet l’interroge sur Sanofi et le Crédit impôt recherche.
« Élise Lucet : Vous versez des Crédits impôt recherche à Sanofi. Pour 2013, par exemple, c’est 125 millions d’euros, et c’est le minimum, chaque année, qui a été versé à l’entreprise…
Émmanuel Macron : Oui.
Élise Lucet : il y a un Crédit d’impôt recherche, qui est versé à un groupe, et qui a supprimé des postes où ? Dans la recherche ! Alors ça, franchement, c’est assez incompréhensible… »

Le ministre, lui, ça ne le choque pas, cet usage des deniers publics :
« Si on n’avait pas ce Crédit d’impôt recherche plébiscité par toutes les entreprises, petites et grandes, Sanofi aurait mis depuis des années toute sa recherche, et sans doute même ses quartiers généraux, hors de France. »
C’est du n’importe quoi.
Des rapports, autant du Sénat que de l’Assemblée, prouvaient le contraire, le grand gâchis du CIR chez Sanofi.

Tout cela, un ministre de l’Économie ne pouvait l’ignorer.
Élise Lucet insistait, du coup :
« Pourquoi ne pas dire l’État vous donne de l’argent sous forme de crédit impôt recherche, ne supprimez pas d’emplois dans la recherche » ? »
Mais Emmanuel Macron n’en démordait pas : heureusement qu’on leur versait des millions par centaines, à Sanofi, sinon…
Voilà qui était en charge des finances publiques.
De nous défendre contre les prédateurs.
Serge Weinberg avait dû croiser sur sa route des adversaires un peu plus coriaces…

Élysée, dimanche 14 mai 2017.
Emmanuel Macron a quitté Bercy, mais ses amitiés l’ont accompagné. Aussitôt lancé dans la course à l’Élysée, dès 2016, Emmanuel Macron reçoit le soutien implicite ou explicite de nombreux patrons, dont des patrons de presse : Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Arnaud Lagardère… et bien sûr Serge Weinberg.
Doit-on s’étonner, dès lors, de la scène qui se joue le 14 mai, au palais de l’Élysée ?
Nous sommes en pleine cérémonie de passation de pouvoir entre François Hollande et son jeune successeur.
Emmanuel Macron sert des mains à la chaîne, empile les amabilités. Soudain, il fend la foule, brise les premiers rangs des courtisans présents pour aller saluer un ami, en arrière-plan. Qui a droit à cet honneur ? C’est Serge Weinberg, le PDG de Sanofi.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de septembre 2018.

Sanctuariser le progrès

« Certes, il a toujours été admis qu’en principe, en démocratie, le peuple peut décider de tout. Il n’empêche : selon notre conception occidentale du droit, il existe des progrès irréversibles ( par exemple, la démocratie, la liberté du culte, l’interdiction du travail des enfants, l’abolition de la peine de mort) qu’un vote simple ne peut défaire. Admettre qu’on puisse remettre en cause des acquis, revient à nier la notion même de progrès. »
Jacques Attali, « Sanctuariser le progrès », L’Express, 20 juin 2016.

L’indéboulonnable Attali s’offusque que les Britanniques puissent décider par référendum de leur appartenance à l’Union européenne. Cette liste des « progrès » sur lesquels nous ne pourrions pas revenir est bien sûr extensible à tous les avatars de la modernité : l’Europe libérale, la Science, la Croissance, la Propriété de rente, la Reproduction artificielle de l’humain, le « droit de travailler le dimanche » (« acquis » vanté par François Hollande), etc.
Bref, ce grand prédateur craint tout de même que sa prose ne passe pour anti-démocrate : « Certains ne verront dans cette prise de position qu’une tentative désespérée d’une oligarchie dépassée pour maintenir un ordre démodé, en méprisant les désirs des peuples. » Il n’en est rien nous rassure-t-il. Ouf !

Article dans le journal La Décroissance de juillet-août 2016.

L’État est partout

Dans les démocraties, les citoyens […] sont consommateurs égoïstes de services publics qu’ils ne songent plus eux-mêmes à rendre aux autres. […] Je nomme ces gens – largement majoritaires, et pas seulement au sein des démocraties – les « résignés-réclamants ». Résignés à ne pas choisir leur vie ; réclamant quelques compensations à leur servitude.
Dans la bouche d’un grand valet de l’État comme Attali, ce constat plein de mépris n’est bien sûr qu’une énième couche de mélasse sur la tartine ultra-libérale. Néanmoins, une fois écarté le baratin égocentré du coach sarko-mittérandien, il faut reconnaître qu’il y a du vrai là-dedans. Partout où l’État a mis les mains, la société a perdu en culture de l’entraide et en liberté de manœuvre. Partout où l’État avance, la société civile recule.
En France, l’administration, qui a servi de modèle à la bureaucratie soviétique comme au parti d’État mexicain, a tendance à investir toute la vie sociale, jusque dans la gestion des grandes émotions collectives (Je suis Charlie).
Quel secteur économique n’est pas branché sur ses mannes ? Presse, agriculture, industrie, secteur associatif et culturel… L’État règne partout, et jusque dans les têtes.
(…)
Les temps de crise où le système tremble sur ses bases voient surgir des résistances populaires pleines de promesses. C’est le cas de l’Argentine en 2001, de la Grèce depuis quatre ans, mais aussi, finalement, partout où l’État est vécu comme un corps étranger, coercitif et corrompu, et où le soutien mutuel demeure un ciment à la fois vital et spirituellement revigorant. C’est le cas des communautés zapatistes du Chiapas qui refusent toute aide de l’État et construisent des cliniques, des écoles, des coopératives de production et des organes de démocratie directe en ne comptant que sur leurs propres forces. Car là où l’État se retire en faisant des courbettes aux grands prédateurs, le darwinisme social des Anglo-saxons fait des ravages ; ailleurs, ce sont les mafias ou les intégristes de tout poil qui s’immiscent dans les espaces laissés vacants.

L’alternative réside dans une réappropriation-relocalisation-autonomisation de l’activité humaine. Non pas solitairement, comme le prescrit le pathétique gourou Attali, mais en association librement consenties. Une utopie bien plus concrète et enthousiasmante que l’illusoire retour à l’État-providence.

Extraits d’un article de Bruno Le Dantec dans le journal CQFD d’avril 2015.