réussite entrepreneuriale

À son apogée, en 2000, le groupe Doux emploie 13 000 salariés dans le monde avec un chiffre d’affaires qui dépasse le milliard d’euros. Il tient la 1ère place européenne et la 3ème place mondiale de l’exportation de volaille congelée. Il est alors de bon ton de présenter le patron, Charles Doux, comme l’exemple de la réussite entrepreneuriale.

Deux erreurs stratégiques

La première erreur est de confondre recettes et subventions. Le groupe a prospéré non pas sur la base d’une colonne « recettes » supérieure à la colonne « dépenses » mais sur l’aubaine des subventions européennes à l’exportation. Ce système a abondé la caisse de Doux à hauteur de 50 à 60 millions d’euros par an. René Louail, ancien porte-parole de la Confédération paysanne et ex-conseiller régional breton (EELV), avance le chiffre du milliard d’euros d’argent public capté ainsi sur la durée.

Annoncée depuis plusieurs années, avec la reforme de la Pac, la fin des restitutions européennes en 2013 marque le début de la descente aux enfers de l’entreprise.
La seconde erreur est d’avoir délocalisé une partie de la production au Brésil, en 1998.
Certes, Doux s’est rapproché du soja OGM cultivé sur les friches de la forêt amazonienne et a profité des bas salaires locaux, mais le temps des colonies est fini depuis longtemps et, en matière d’exploitation tropicale, les Brésiliens n’ont pas de leçon à recevoir. En quelques années, la conquête brésilienne de Doux tourne au fiasco : 550 millions d’euros de dettes sur place. Premier dépôt de bilan du breton en 2012. Début des grandes manœuvres de dépeçage du Groupe Doux.

Trois arnaques

Elles ne sont pas étrangères à l’amassage d’une fortune personnelle de plus de 300 millions d’euros pour Charles Doux.

Tricherie à la subvention européenne soutenant l’exportation. Elle est versée pour compenser la différence de prix entre le marché mondial et le marché européen. Elle est calculée sur le poids des poulets congelés que Doux imbibe d’eau pour qu’ils pèsent plus lourd !
Arnaque en bande organisée avec la découverte d’un cartel de 35 entreprises s’entendant sur les prix des produits standards ou élaborés à base de poulet, dinde, canard, pintade et lapin. Doux est dans le coup avec LDC, Terrena. Sofiprotéol. Ces glorieux entrepreneurs s’entendent sur le dos du consommateur. L’amende légale équivaut à 10 % du chiffre d’affaires des industriels concernés, soit 160 millions d’euros. Le lobbying des patrons ramène l’amende globale à 15,5 millions payables sur trois ans. Doux joue des difficultés de l’entreprise pour échapper à la sanction.
Faux poulet halal exporté dans les pays musulmans. La tromperie porte sur la méthode d’abattage et de saignée de l’animal. Doux en conviendra dans une note interne qui fera des vagues chez les adorateurs d’Allah et n’arrangera pas ses ventes à l’export.

Extrait d’un article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de juin 2018.

Tafta

Tafta : Supprimer les normes

Vous l’avez compris, le Tafta n’est pas un traité entre pays mais un partage de territoires entre multinationales. Pour réussir leur coup, il leur faut démonter les « barrières non tarifaires ». Entendez les règles et lois sur la santé, la qualité, l’environnement, qui sont l’expression de représentations politiques démocratiques.
Rien de plus gênant pour faire du fric que les règles sanitaires, le principe de précaution, les AOP protégeant une gastronomie, les lois anti-OGM, l’interdiction de la fracturation hydraulique (pour forer les gaz de schiste) et les limitations de la propriété intellectuelle (brevets, marques) tel le refus du traité Acta par le Parlement européen.
Concrètement, Tafta signerait le débarquement en Europe de dizaines de milliers de tonnes de viandes hormonées, des plantes OGM, des poulets désinfectés au chlore, des quartiers de bœuf rincés chimiquement, de porcs engraissés à la ractopamine. Et l’exploitation des gaz de schiste.

Déconstruire la démocratie

Outre façonner les lois aux desiderata des entreprises, Tafta déconstruit la démocratie en instaurant une « justice » des multinationales. Ce sont les « tribunaux arbitraux » où une entreprise peut poursuivre un État quand elle estime qu’une loi – sociale, environnementale, sanitaire – nuit à ses bénéfices. L’affaire se conclut entre trois « juges » privés, dans l’opacité et sans appel, mais avec un gros chèque. Le droit public, expression de la volonté des citoyens, disparaît sous l’intérêt privé. On met sur le même plan entreprise et gouvernement ! Une négation de la démocratie.
[…]
Les partisans du traité anticipent une défaite et mènent l’offensive pour faire passer au Parlement européen des morceaux du traité. Par exemple, l’UE accepte maintenant les viandes lavées à 1’acide lactique. Idem pour les « nouveaux aliments » au rang desquels les nouvelles générations de modifications génétiques et les nanotechnologies dans l’alimentation.
Le traité Tisa actuellement en discussion est la partie « accord sur les services » du Tafta. L’espoir de voir le Tafta refusé ne doit donc pas masquer la crainte de le voir réalisé en pièces détachées. Le réveil opportun d’Hillary Clinton, la conscience de Nicolas Hulot éclairent d’autant le manque de courage des chefs d’État européens : lequel d’entre eux osera dire non le premier ?

Extraits d’un article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de mars 2016.