Pesticides et argent public

Dans un de ses derniers référés, la Cour des comptes dresse un constat d’échec de la politique de réduction d’usage des pesticides. On y devine le combat d’arrière-garde du lobby agro-industriel, mettant enjeu la santé publique et retardant la transition écologique de l’agriculture.

Cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques, les pesticides nous pourrissent la vie. En France, il a fallu attendre le Grenelle de l’environnement (2007) pour fixer un objectif de réduction de 50% de l’utilisation des pesticides de synthèse (molécules les plus dangereuses) en dix ans, encadré par le plan national Écophyto (2008-2018).

En 2015, devant l’absence de résultat, le gouvernement a pondu un plan Écophyto 2, courant jusqu’en 2025, pour atteindre ce même objectif. Soit sept ans de prime aux pollueurs… sans plus d’effet, c’est ce que pointe un référé de la Cour des comptes : « Des objectifs non atteints en dépit d’une décennie d’actions mobilisant des fonds publics importants. […] Les effets des plans Écophyto demeurent très en deçà des objectifs fixés. »

Et pour cause ! Plus 12 % de consommation de pesticides entre 2009 et 2016, +21 % d’augmentation des volumes de ces poisons achetés en 2018. Et le contribuable paie son empoisonnement : selon la Cour, pour cette seule année 2018, Écophyto a coûté 400 millions d’euros d’argent public aspirés par les multiples bras de cette pompe à finances de l’ « utilisation raisonnée » des phytosanitaires.

Usine à Gaz

Pour faire quoi? C’est la bonne question, à laquelle la Cour répond en pointant malicieusement l’organisation de l’inaction par « le nombre et la diversité des acteurs impliqués, l’insuffisante articulation du plan Écophyto avec plus d’une dizaine d’autres instruments de programmation portant des mesures relatives aux pesticides, la diversité des sources de financement et la généralisation des cofinancements ou appels à projets qui ont conduit à développer une gestion administrative et financière si complexe qu’elle peut neutraliser les effets de l’impulsion nationale et, plus récemment, des initiatives régionales » et « un dispositif de contrôle reposant sur au moins sept services différents ».

On reconnaît tout l’art du lobby agricole pour siphonner les finances publiques et échapper au contrôle. Bref, en regard de l’objectif de 50 % de réduction d’usage des pesticides, « seulement 12% des exploitations sont engagées dans des projets labellisés économes en intrants (dont
2272 certifiées de « haute valeur environnementale ».

[…]

Alors, on peut se ranger derrière la Cour des comptes, qui recommande plus de transparence en tenant et en rendant public « à l’échelon national et à l’échelon régional un tableau des ressources financières mobilisées pour mettre en œuvre le plan Écophyto pluriannuel ». La Cour préconise aussi de « rendre accessibles au public, chaque année, les données et les analyses rendant compte de la politique menée, des substances actives émises et de leurs effets sur la santé et sur 1’environnement, notamment sous forme de cartographies ».

Enfin, plus stratégiquement, pour impulser « une nécessaire évolution des modes de production agricole […], la Cour estime que l’État pourrait davantage influer sur les modes de production et les filières par l’exercice de ses compétences normatives de régulation et d’information ».
Et qu’il serait de bon ton « d’introduire, dans les négociations de la nouvelle politique agricole commune (PAC), un objectif prioritaire de réduction de l’usage des produits phytopharmaceutiques ». Il y a des jours où les institutions de la République ont du bon.

Article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de septembre 2020.

réussite entrepreneuriale

À son apogée, en 2000, le groupe Doux emploie 13 000 salariés dans le monde avec un chiffre d’affaires qui dépasse le milliard d’euros. Il tient la 1ère place européenne et la 3ème place mondiale de l’exportation de volaille congelée. Il est alors de bon ton de présenter le patron, Charles Doux, comme l’exemple de la réussite entrepreneuriale.

Deux erreurs stratégiques

La première erreur est de confondre recettes et subventions. Le groupe a prospéré non pas sur la base d’une colonne « recettes » supérieure à la colonne « dépenses » mais sur l’aubaine des subventions européennes à l’exportation. Ce système a abondé la caisse de Doux à hauteur de 50 à 60 millions d’euros par an. René Louail, ancien porte-parole de la Confédération paysanne et ex-conseiller régional breton (EELV), avance le chiffre du milliard d’euros d’argent public capté ainsi sur la durée.

Annoncée depuis plusieurs années, avec la reforme de la Pac, la fin des restitutions européennes en 2013 marque le début de la descente aux enfers de l’entreprise.
La seconde erreur est d’avoir délocalisé une partie de la production au Brésil, en 1998.
Certes, Doux s’est rapproché du soja OGM cultivé sur les friches de la forêt amazonienne et a profité des bas salaires locaux, mais le temps des colonies est fini depuis longtemps et, en matière d’exploitation tropicale, les Brésiliens n’ont pas de leçon à recevoir. En quelques années, la conquête brésilienne de Doux tourne au fiasco : 550 millions d’euros de dettes sur place. Premier dépôt de bilan du breton en 2012. Début des grandes manœuvres de dépeçage du Groupe Doux.

Trois arnaques

Elles ne sont pas étrangères à l’amassage d’une fortune personnelle de plus de 300 millions d’euros pour Charles Doux.

Tricherie à la subvention européenne soutenant l’exportation. Elle est versée pour compenser la différence de prix entre le marché mondial et le marché européen. Elle est calculée sur le poids des poulets congelés que Doux imbibe d’eau pour qu’ils pèsent plus lourd !
Arnaque en bande organisée avec la découverte d’un cartel de 35 entreprises s’entendant sur les prix des produits standards ou élaborés à base de poulet, dinde, canard, pintade et lapin. Doux est dans le coup avec LDC, Terrena. Sofiprotéol. Ces glorieux entrepreneurs s’entendent sur le dos du consommateur. L’amende légale équivaut à 10 % du chiffre d’affaires des industriels concernés, soit 160 millions d’euros. Le lobbying des patrons ramène l’amende globale à 15,5 millions payables sur trois ans. Doux joue des difficultés de l’entreprise pour échapper à la sanction.
Faux poulet halal exporté dans les pays musulmans. La tromperie porte sur la méthode d’abattage et de saignée de l’animal. Doux en conviendra dans une note interne qui fera des vagues chez les adorateurs d’Allah et n’arrangera pas ses ventes à l’export.

Extrait d’un article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de juin 2018.

Tafta

Tafta : Supprimer les normes

Vous l’avez compris, le Tafta n’est pas un traité entre pays mais un partage de territoires entre multinationales. Pour réussir leur coup, il leur faut démonter les « barrières non tarifaires ». Entendez les règles et lois sur la santé, la qualité, l’environnement, qui sont l’expression de représentations politiques démocratiques.
Rien de plus gênant pour faire du fric que les règles sanitaires, le principe de précaution, les AOP protégeant une gastronomie, les lois anti-OGM, l’interdiction de la fracturation hydraulique (pour forer les gaz de schiste) et les limitations de la propriété intellectuelle (brevets, marques) tel le refus du traité Acta par le Parlement européen.
Concrètement, Tafta signerait le débarquement en Europe de dizaines de milliers de tonnes de viandes hormonées, des plantes OGM, des poulets désinfectés au chlore, des quartiers de bœuf rincés chimiquement, de porcs engraissés à la ractopamine. Et l’exploitation des gaz de schiste.

Déconstruire la démocratie

Outre façonner les lois aux desiderata des entreprises, Tafta déconstruit la démocratie en instaurant une « justice » des multinationales. Ce sont les « tribunaux arbitraux » où une entreprise peut poursuivre un État quand elle estime qu’une loi – sociale, environnementale, sanitaire – nuit à ses bénéfices. L’affaire se conclut entre trois « juges » privés, dans l’opacité et sans appel, mais avec un gros chèque. Le droit public, expression de la volonté des citoyens, disparaît sous l’intérêt privé. On met sur le même plan entreprise et gouvernement ! Une négation de la démocratie.
[…]
Les partisans du traité anticipent une défaite et mènent l’offensive pour faire passer au Parlement européen des morceaux du traité. Par exemple, l’UE accepte maintenant les viandes lavées à 1’acide lactique. Idem pour les « nouveaux aliments » au rang desquels les nouvelles générations de modifications génétiques et les nanotechnologies dans l’alimentation.
Le traité Tisa actuellement en discussion est la partie « accord sur les services » du Tafta. L’espoir de voir le Tafta refusé ne doit donc pas masquer la crainte de le voir réalisé en pièces détachées. Le réveil opportun d’Hillary Clinton, la conscience de Nicolas Hulot éclairent d’autant le manque de courage des chefs d’État européens : lequel d’entre eux osera dire non le premier ?

Extraits d’un article d’Antoine Lopez dans Siné mensuel de mars 2016.