Médias, gilets jaunes et antisémitisme

[…] Jean-Michel Aphatie, le 21 février dans la matinale d’Europe 1 : « Évidemment, il ne s’agit pas de dire que les gilets jaunes sont antisémites, et que ceux qui soutiennent les gilets jaunes sont antisémites, le propos n’est pas du tout celui-là. Il s’agit de s’interroger sur l’idéologie, parce qu’elle existe, des gilets jaunes, telle qu’elle s’exprime notamment sur les réseaux sociaux.

Que n’aiment pas les gilets jaunes ? Voire, que détestent-ils ? La banque, la finance, les parlementaires, les élites, et ils sont adeptes, pour beaucoup d’entre eux, de la plupart des théories du complot.
Qu’est-ce que c’est l’idéologie antisémite ? C’est ne pas aimer la banque, la finance, les parlementaires et les élites, et croire à la pire des idéologies complotistes, c’est-à-dire que tout est de la faute des juifs. Donc on voit bien qu’il y a un croisement entre les deux idéologies. Ce n’est pas un hasard si c’est au moment du mouvement des gilets jaunes que des actes antisémites nombreux, très nombreux, se produisent. […]

Examinons le raisonnement. Et quel raisonnement ! Les gilets jaunes ne sont pas antisémites, mais des antisémites en puissance, car leur « idéologie » (critique du système financier, des élites politiques, etc.) se croise avec celle des antisémites. L’éditocrate n’a pas l’air de se rendre compte que de telles généralisations se fondent sur les pires clichés antisémites, quand elles ne les entretiennent pas elles-mêmes.

Déjà sur France 5, Jean-Michel Aphatie et Maurice Szafran sursautaient en entendant le mot « banquier » prononcé par Monique Pinçon-Charlot.
Un raisonnement pour le moins inquiétant que tenait également Raphaël Enthoven dans Paris-Match, le 25 février, […] « pour que les gilets jaunes éradiquent l’antisémitisme dans leurs rangs, il faudrait changer de façon de penser. »

Ce gloubi-boulga du philosophe médiatique affirme qu’il existerait un lien de parenté entre la critique de l’exploitation capitaliste et l’antisémitisme comme « principe d’explication du monde »… La première pouvant conduire au second. Cet amalgame malhonnête, le conduit ainsi à sommer les gilets jaunes, dans leur ensemble, de « changer de façon de penser ». Rien que ça.

Enfin, Le Monde n’est pas en reste. Dans son éditorial du 19 février, le quotidien joint sa voix à la petite chorale médiatique en fustigeant « la haine » au sein du mouvement des gilets jaunes.
Une haine qui serait dirigée pêle-mêle « contre les élus, à commencer par le président de la République, contre les élites ou supposées telles, contre les riches, contre les médias et, au bout du compte, contre les juifs, éternels boucs émissaires en temps de crise et de conspirationnisme débridé – comme en témoigne l’explosion en 2018 du nombre d’actes antisémites en France ».

L’éditorial du Monde est un bon résumé des amalgames médiatiques ressassés par les éditocrates, et qui ont consisté à établir un lien entre la hausse des actes d’antisémitisme en 2018 et le mouvement des gilets jaunes. Pourtant le 12 février, au journal télévisé de 13 heures de France Info, la présentatrice Marie-Sophie Lacarrau semblait infirmer cette assertion. Elle commentait ainsi le tableau représentant les menaces et actes antisémites en 2018 : « Sur cette courbe, l’évolution de ces violences au cours de l’année, aucune augmentation significative depuis le mouvement des gilets jaunes ».

Il ne s’agit aucunement de dire que ces actes ne sont « rien », mais de voir que nos commentateurs patentés ne semblent guère se soucier des données disponibles. Dire, comme Jean-Michel Aphatie, que « ce n’est pas un hasard si c’est au moment du mouvement des gilets jaunes que des actes anti-sémites nombreux, très nombreux, se produisent », c’est donner une information biaisée – sinon une contre-vérité – qui a malheureusement pesé lourd dans le débat médiatique.

Du pouvoir des médias

Mais le plus grave n’est peut-être pas là. Les outrances des éditocrates ont, avec le temps, perdu de leur crédibilité, et apparaissent, même aux yeux les moins avertis, pour ce qu’elles sont : de la gonflette intellectuelle infatuée d’elle-même. Ils ne convainquent plus, s’ils ont jamais convaincu. Reste que, avec le concours de la grande majorité des médias dominants, ces outrances calibrées pour faire du bruit médiatique, participent à l’instauration dans le débat public de problématiques qui vont faire, un temps, le lit de l’actualité.

Le cas est ici patent : le mouvement des gilets jaunes, tout entier axé sur l’amélioration des conditions d’existence d’une partie importante de la population, n’a, à priori, rien à voir avec l’antisémitisme. Après vérification non plus ; on l’a vu, le lien entre la recrudescence des actes antisémites entre 2017 et 2018 et le mouvement des gilets jaunes dans son ensemble ne repose sur aucune base sérieuse.

Il a fallu que certains de ces actes soient montés en épingle et repris en boucle sur les ondes, les journaux et les plateaux, surtout quand ils étaient le fait de gilets jaunes, comme l’agression de Finkielkraut, pour que le sujet fasse la Une de l’actualité.

Dès lors, une fois la problématique médiatiquement constituée, chacun a pu livrer son avis éclairé sur une pléiade de « sujets » divers, plus ou moins connexes […]

Le but recherché, et souvent atteint, n’est qu’accessoirement de convaincre la population que les gilets jaunes sont successivement tous des « casseurs », tous des complotistes, tous des antisémites. Chacun sait que ce n’est pas le cas. Il s’agit surtout, par ces vagues successives d’accusations, de généralisations et d’amalgames, de semer le doute, et d’instiller l’idée selon laquelle ces gilets jaunes ne sont finalement pas très nets, qu’il vaut mieux se méfier et garder ses distances.

Comme l’un d’entre eux, François Boulo, l’exprimait clairement : « Les gens des médias ne veulent pas que le monde change. Ils savent très bien l’impact des actes racistes ou antisémites sur l’opinion publique et sautent sur la moindre occasion pour nous discréditer. » On ne saurait mieux conclure.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de avril-juin 2019.

Par Didier-CTPTravail personnel, CC BY-SA 4.0, Lien

Antisionisme et antisémitisme

[…] Ce conflit ne nous a jamais quittés parce qu’il symbolise un colonialisme d’un autre âge. Et parce qu’il illustre ce qu’il y a de pire dans les relations internationales, et peut-être dans les relations humaines tout court, le triomphe de la force sur le droit. Et, surtout, parce qu’il a trop souvent déchiré la société française jusqu’à produire en son sein les haines les plus irrationnelles, antisémitisme et islamophobie confondus.

[…]Nous sommes tout près d’une annexion.
Certes, le pire n’est jamais sûr, mais tout est en place pour que la droite et l’extrême droite israéliennes portent le coup de grâce à la solution ébauchée en 1967 dans la fameuse résolution 242 de l’ONU. Mais nous n’en serions pas là sans qu’une autre condition soit remplie, en plus de la droitisation de la société israélienne et de l’arrivée à la Maison Blanche d’un Président (et d’un vice-président) étroitement lié au lobby évangéliste, plus sioniste que les sionistes juifs.
Cette autre condition, c’est l’hypocrisie des Européens, et des Français en premier lieu. Tout est fait, en France principalement, pour museler les mouvements anti-colonisation. La criminalisation du mouvement pour le boycott, notamment, qui vise à interdire la moindre velléité de mobilisation.

S’ajoute à cela une adhésion zélée à la propagande israélienne dont le but est d’entretenir la confusion entre antisionisme et antisémitisme. En prétendant, en juillet dernier, que l’antisionisme est la « forme réinventée de l’antisémitisme », Emmanuel Macron n’a pas seulement manipulé l’histoire, il a commis un déni de démocratie. Car l’antisionisme est une opinion qui, de surcroît, ne suppose en rien vouloir la disparition d’Israël, mais la fin de la colonisation.
Il faut lire absolument à ce sujet le petit livre d’une très grande justesse de Dominique Vidal (Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, éd. Libertalia, 125 p., 8 euros.).
On aimerait savoir ce qu’en pense notre président de la République… Si sa petite phrase du mois de juillet est autre chose qu’un assaut de cynisme.

Mais ne nous trompons pas : à supposer que le 6 décembre 2017 marque la fin de la « solution à deux États », ce ne sera certainement pas la fin de l”histoire. Sauf à envisager une situation de guerre, la résistance palestinienne, comme toute résistance anticoloniale, ne cédera pas pour autant. Le mouvement pour le boycott est à présent international. Et, en France, il brave les interdits. Quant à l’annexion des Territoires palestiniens, elle créerait (parlons-en encore au conditionnel) une situation nouvelle à laquelle beaucoup de Palestiniens sont déjà prêts : une revendication d’égalité pour tous les citoyens, qu’ils soient juifs, musulmans, chrétiens ou athées, sur l’ensemble de la vieille Palestine mandataire. S’ils veulent l”empêcher, les dirigeants israéliens devront assumer un régime d’apartheid tout à fait semblable à l’Afrique du Sud d’avant Mandela. Au fond, les colons entraînent peut-être leur pays vers un désastre. C’est au tour de l’Union européenne et de la France d”agir pour arrêter cette machine à remonter le temps. Un premier pas serait de reconnaître, même symboliquement, un État palestinien.

Extrait de l’éditorial de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 01 février 2018.
Lecture sur le même sujet : Le sionisme et la colonisation.

Le problème en France…

Ils sont vallsistes, ces fameux chantres de la laïcité à tout crin. Toute cette rive droite des « gauches irréconciliables », conspuant à l’envi ceux qu’ils nomment les « gauchistes », « islamo-gauchistes », ou encore « rouges-bruns »… nous autres. Comme si être de gauche signifiait être nazi et/ou islamiste.

Évidemment, on est tous antisémites, à l’instar de Corbyn en Angleterre (dixit Caroline Fourest). Car, comme l’a expliqué Apathie à Cambadélis, ceux qui s’attaquent à la finance sont des antisémites.
Le problème des Philippe Val et consorts, cette gauche qui fréquente Le Siècle, qui se tape sur le ventre avec Sarkozy, c’est qu’en soutenant Valls, ils soutiennent une politique très favorable au commerce avec les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.
Alors, c’est bien beau de voir des antisémites partout, mais il faudrait aussi comprendre que vendre des engins de guerre et acheter du pétrole à des dingues qui ne rêvent que de rayer Israël de la carte, c’est un peu incohérent.

À moins que ces procès en sorcellerie, ces prises de parole entamées systématiquement par « le problème en France, c’est l’antisémitisme » ne servent qu’à des intérêts personnels. Mais je n’ose le croire.
Le jour où Valls sera président, ces thuriféraires l’accompagneront en voyage d’affaires dans des pays où l’on graisse la patte des salafistes, de Daech, des Frères musulmans et autres saloperies téléguidant des attentats jusque… chez Charlie Hebdo. Cherchez l’erreur.

Article de Yan Lindingre dans Siné mensuel de janvier 2018.

Judéocide

Le 24 avril, on commémorait en Israël la journée du judéocide nazi. Je rejette depuis toujours le concept de Shoah et lui préfère celui de judéocide. Shoah signifie, en hébreu, catastrophe, tout comme le mot arabe Nakba. Ni le judéocide nazi, ni le massacre des Arméniens ou des Tutsi, ni l’expulsion des Arabes de Palestine ne sont des catastrophes naturelles, tels un tsunami ou l’éruption d’un volcan. Il s’agit de crimes perpétrés par des êtres humains qui en portent donc la responsabilité.

Le judéocide nazi est l’expression extrême du racisme anti-juif, l’antisémitisme. Comme toute autre forme de racisme, il doit être totalement rejeté et farouchement combattu, quels qu’en soient les acteurs ou les motivations, y compris la bêtise ou l’ignorance. Ce qui n’est pas le cas du gouvernement israélien actuel et de certains de ses soutiens dans les médias français. Pour ceux-ci, comme l’écrivait il y a quelques années mon ami Sergio Yahni, directeur actuel du Centre d’information alternative de Jérusalem, il en est de l’antisémitisme comme du cholestérol : il y a un mauvais et un bon, nécessaire pour notre équilibre biologique.

Aux yeux de Nétanyahou ou de Lieberman, l’antisémitisme notoire de l’entourage proche de leur copain Trump n’est pas un vrai problème. Interrogé sur les déclarations négationnistes de Steve Bannon, que d’aucuns considèrent comme le plus proche conseiller du président étatsunien, Lieberman avait répondu par un clin d’œil complice. Imaginons un instant Barack Obama ou un de ses proches faire une déclaration négationniste : tout le lobby pro-israélien aurait été mobilisé pour lancer une procédure d’empeachment !

Mais Bannon ainsi que ses comparses du Altright et du KKK sont nos amis et l’antisémitisme de nos amis est le bon antisémitisme, qui mérite tout au plus un clin d’œil comme on en fait lorsqu’un gamin commet une petite bêtise…

Cette tolérance envers des positionnements antisémites de personnes considérées comme « nos amis » n’est pas nouvelle : cela a été le cas avec les généraux de la dictature argentine, envers Richard Nixon ou, plus récemment, envers certains dirigeants politiques d’extrême droite en Europe.

À l’opposé, toute critique de la politique israélienne sera taxée d’antisémite, voire de pro-nazie : souvenons-nous de la campagne menée entre 2001 et 2004 par les agences de propagande israéliennes et le Crif en France contre Daniel Mermet, Edgar Morin, notre copain Bob et bien d’autres progressistes irréprochables dans leur lutte antiraciste parce qu’ils avaient osé critiquer les massacres commis par l’armée israélienne lors de la reconquête des territoires occupés à partir de 2001 : aucun mot n’était trop fort pour les salir et leur coller à la peau cette tache infamante. Je le sais par expérience, c’est l’accusation d’antisémitisme qui leur était la plus intolérable, la seule qui leur était douloureuse.

Gardons la tête haute : nous – Daniel, Bob et son équipe, Edgar Morin, les militant.e.s français de la solidarité avec les Palestiniens dans les villes et les banlieues, et nous aussi, les anticolonialistes israéliens – n’avons jamais failli dans notre antiracisme, quelles qu’en soient les victimes. Ce n’est pas le cas de ceux qui ferment les yeux sur les « errements » de leurs amis, uniquement parce qu’ils sont les ennemis des musulmans.

Article de Michel Warschawski dans Siné mensuel de mai 2017.