Séparatisme

Or il y a belle lurette que le capitalisme a perdu toute capacité de contrôler sa pente démesurée à l’accumulation du profit. Il lui faut sans cesse trouver de nouveaux marchés pour de nouveaux produits pour de nouveaux consommateurs, pour de nouveaux investissements générateurs de nouveaux profits, sans règle et sans limite, et les politiques mises en œuvre, du moins dans les démocraties parlementaires, ont de plus en plus de mal à masquer, derrière l’écran du débat rituel entre « représentants du peuple », la dictature toujours plus pesante des intérêts de la Finance, du Commerce et de l’Industrie, à la fois opposés et conjugués dans le culte monothéiste de l’Argent-Dieu.

Dans ces conditions, les velléités de secouer le joug du Capital se font partout plus vives et plus violentes et les gouvernements des pays « démocratiques » essaient de contenir ces sursauts toujours dangereux, par tous les moyens.
D’abord par la répression brutale et meurtrière, au nom de la loi et de l’ordre républicains. Ensuite par la propagande visant à discréditer toute opposition, en la qualifiant de « séparatiste ». Le procédé est vieux comme la lutte des classes, avec des variantes selon les époques : après les journées de juin 1848 ou la Commune de Paris en 1870, la bourgeoisie française se félicitait de pouvoir expédier aux colonies, par bateaux entiers, les révoltés de la misère, leurs familles et tous les mal-pensants qui avaient le mauvais goût de s’insurger contre la tyrannie de l’argent.

Aujourd’hui, on n’a plus de colonies pour y déporter les gens. Ça complique un peu les choses. Seuls les milliardaires trouvent des paradis fiscaux pour les accueillir. S’installer à l’étranger, quand on est riche, cela ne s’appelle pas « séparatisme », mais « optimisation fiscale » ! Les pauvres, personne n’en veut nulle part, même pas à Lesbos ou à Lampedusa ! C’est comme pour la quadrature du cercle, on ne voit pas l’ombre d’un commencement de solution… ou plutôt si, on commence à en entrevoir une, par le biais inattendu de la révolution écologique, la vraie, pas celle, risible, des petits-bourgeois d’EELV.

La vraie révolution sera(it) que tous les « séparatistes » cessent de faire république commune au bénéfice du Capital, parce qu’il n’y a plus aucun moyen de se faire rendre justice ni de faire entendre raison, dans un débat parlementaire totalement perverti, à ceux que le capitalisme a attachés à son service et qui tiennent l’État. Mais il faut qu’il soit bien clair alors, que les « séparatistes » sont ceux qui ont confisqué la République et en ont fait leur jardin privé, et non pas ceux qui en ont été exclus et dont ils aimeraient se débarrasser.

Dernière partie d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’octobre 2020.

Égalité versus verticalité

À certains égards on pourrait dire que oui, c’est vrai, il n’y a plus ni droite ni gauche sur l’axe transversal du positionnement politique. Cet axe était un témoin, apparemment périmé, des luttes du passé. Il faisait partie d’un patrimoine que nous avaient légué le siècle des Lumières et plus particulièrement la Révolution de 1789. Il était le vestige d’une époque où l’idéal républicain se caractérisait – entre autres valeurs – par l’aspiration à l’égalité de tous devant la Loi.

Et assurément, c’était bien la un concept révolutionnaire, éminemment subversif, de penser qu’un portefaix ou un palefrenier pouvait avoir politiquement la même taille qu’un grand bourgeois ou un aristocrate. Mais justement, cette égalité-là n’intéresse plus nos classes moyennes, surtout pas les petits-bourgeois.
L’intégration de ces derniers au fonctionnement de la machinerie capitaliste mondiale a eu pour effet de redresser l’axe de la distinction sociale qui d’horizontal, est redevenu vertical, comme sous l’Ancien Régime, comme dans toutes les sociétés inégalitaires qui ont précédé ou suivi l’invention de la démocratie moderne et ou les individus et les groupes se distinguent en supérieurs et en inférieurs selon la quantité de capitaux qu’ils peuvent s’approprier.

Être à gauche ou à droite d’un autre, ça n’a plus grand sens. Ce qui importe, c’est d’être au-dessus ou au-dessous, dominant ou dominé. Même si ces différences verticales doivent elles-mêmes être relativisées (on est toujours le dominé d’un plus dominant et inversement), elles sont toujours opératoires et décisives, tandis que les différences positionnelles latérales (un peu plus à droite, un peu plus à gauche) sont devenues équivoques et dépourvues d’utilité (sauf s’il s’agit de brouiller les cartes).

C’est là qu’est la clé principale de la compréhension des péripéties politiques de notre époque. Lorsqu’on essaie d’analyser les événements de l’actualité en leur appliquant la grille de lecture traditionnelle, comme font souvent les médias à l’affût des signes de « droitisation » et de « gauchisation », on ne peut que tomber dans une forme paresseuse et mensongère de discours qui occulte derrière son verbiage sur le « consensus », le « rassemblement » et « le partage », le sentiment que le mot « égalité » n’est plus de mise au fronton de nos mairies, parce que l’égalité a cessé d’être une valeur cardinale pour la majorité des citoyens et qu’ils lui préfèrent la hiérarchisation.

La moyennisation des sociétés capitalistes a stratifié l’espace social, par le biais du salariat, de l’éducation, du crédit, etc., et l’a peuplé de légions de gens qui ne rêvent que d’accéder à des positions supérieures à celles qu’ils occupent en empêchant ceux du dessous de les rejoindre. La sociologie de la domination et de la distinction a abondamment décrit tout cela, on ne peut qu’y renvoyer.

Mais il faut en tirer les conséquences logiques, dont la principale est celle-ci : il est vain de croire que le désir d’égalité est encore aujourd’hui un ressort pour mobiliser les masses. L’égalité peut à la rigueur engendrer une revendication intermédiaire, tactique ou provisoire, comme une étape sur la voie du dépassement, mais pas comme une fin en soi. Les gens se perçoivent (et sont incités à se percevoir) comme des concurrents irréconciliables. Ils ne veulent surtout pas être traités comme des égaux par essence. Ils ne s’en accommodent que faute de mieux, mais ils préfèrent être au-dessus, dominer, commander, être des « chef(fe)s » et des « premiers de cordée ». D’où la prolifération des classements de toutes sortes, des « tops », des « best » et des « hit-parades » dans tous les domaines, établis sur le critère de la mesure du capital spécifique (matériel et/ou symbolique) amassé dans un champ donné.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de septembre 2020.

On n’y peut rien !

Quelle belle, édifiante et parfaite incarnation du monde capitaliste que ce Didier Lombard, polytechnicien, ingénieur des télécommunications et docteur en économie, ex-PDG de l’ex-France Télécom, qui en 2009 s’était chargé de supprimer 22 000 postes de son entreprise fraîchement privatisée, en se flattant de les faire passer « par la porte ou par la fenêtre » !
À la suite de quoi, un certain nombre d’employés, harcelés par un encadrement entièrement dévoué à l’entreprise, s’étaient suicidés : 19 morts, 12 tentatives et 8 dépressions, ce qui avait amené le facétieux PDG à qualifier, un peu étourdiment, cette vague de suicides de « mode » !
Il s’était ensuite retiré des affaires avec une de ces retraites-chapeaux dont le montant extraordinaire avait ému jusque dans les sphères dirigeantes. En récompense de ses hauts faits, il avait été élevé à la dignité de Commandeur de la Légion d’Honneur, par le gouvernement Raffarin III et son ministre des Finances, un certain Thierry Breton, le même qui avait organisé la privatisation des autoroutes et qui s’y connaissait en gestionnaires de choc.

Cette affaire est exemplaire de ce qu’est aujourd’hui le libéralisme capitaliste, ce mode d’organisation de la société qui subordonne toutes les valeurs au profit économique et concentre tous les pouvoirs, y compris celui de l’État, entre les mains de cliques technocratiques, insatiables autant qu’impitoyables, au service des intérêts privés dominants.

Devant le tribunal où l’a traîné, dix ans après les faits, la plainte de familles de victimes qui ne se sont jamais résignées à tenir pour un banal accident du travail le plongeon désespéré d’un de leurs proches par la fenêtre d’un bureau, l’ex-PDG n’a pas exprimé plus de regrets ni d’excuses que ne faisaient les vieilles badernes en culottes de peau qui envoyaient froidement au sacrifice les fantassins sur le plateau de Craonne, en 1916.

Ces hauts gradés-là, qui aujourd’hui peuvent aussi bien être des femmes, ne sont pas des mauviettes. Ce sont des chefs, des vrais. Des chefs de grande entreprise, donc de guerre économique. Qu’on n’attende pas d’eux un lâche apitoiement sur les pertes terribles causées par les batailles qu’ils commandent. Ils ont une mission sacrée à accomplir : écraser l’ennemi, torpiller la concurrence, contourner la fiscalité, remporter la victoire et conquérir le marché.

Ils ont été formés et sélectionnés pour cela, les uns par Saint-Cyr et West Point, les autres par Polytechnique et HEC, Harvard et la London School of Economics, etc.
Chacun de ces grands condottieres sait qu’on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs. De doctes spécialistes leur ont enseigné qu’un certain pourcentage de pertes est stratégiquement inévitable et moralement admissible et qu’un bon dirigeant ne doit pas s’en émouvoir outre mesure.

Autrefois, dans les tranchées de la Marne, des généraux à la Nivelle faisaient fusiller leurs propres soldats, « pour l’exemple ». Aujourd’hui on incite les salariés à s’éliminer eux-mêmes.
Remarquable progrès dans les méthodes de gestion des ressources humaines ! Bravo les DRH !
Didier Lombard, qui avait fort bien retenu ses leçons, n’a cessé de dire pour sa défense : « je n’y pouvais rien ! »
On a déjà entendu un son de cloche semblable du côté de chez Papon et de la SNCF (encore un Commandeur et de prestigieux polytechniciens !) à qui on reprochait d’avoir contribué à planifier des convois de déportés juifs.

Pourquoi auraient-ils dû avoir des regrets ? De quoi diable devaient-ils s’excuser ? Chacun n’a fait qu’accomplir « normalement », scrupuleusement, le travail pour lequel il était payé, parfois même décoré, qu’on se le dise, scrogneugneu.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juin 2019.

L’indifférence du grand nombre

[…] Ce qu’elle pointe en effet, à travers la dénonciation du silence de l’Église sur la pédophilie, c’est un phénomène tellement généralisé et constant, qu’on finit par oublier qu’il est sociologiquement fondamental et qu’il constitue un de ces facteurs structurels sans lesquels […]

Ce mutisme est à la fois un effet et une condition nécessaire du rapport général de domination. Un ordre bien établi est un ordre auquel chacun se soumet d’avance.

Une illustration permanente de ce phénomène nous est fournie par le déroulement de la vie publique. La France est en principe une nation démocratique dont la Constitution, solennellement réaffirmée depuis 1791, stipule que tous les citoyens, sans distinction d’aucune sorte, sont égaux devant la Loi. Apparemment cet admirable principe fait l’unanimité, ou presque. Mais tout le monde apprend très vite qu’il n’y a pratiquement pas de domaine où il ne soit oublié, contourné, bafoué […]

De ces inégalités, les plus graves peuvent d’autant plus sûrement être qualifiées de crimes qu’elles entraînent la mort d’êtres humains par désespoir ou par dénuement, par misère économique et/ou psychologique et morale. Chaque déni de justice vient ranimer l’émotion et la réprobation générales. Mais une tragédie chasse l’autre et la barbarie suit son cours ordinaire. […]

Tout se passe comme si les citoyens, dans leur très grande majorité, là où ils ont voix au chapitre, s’étaient foncièrement et définitivement accommodés des injustices du système. Comme s’ils devaient seulement veiller à ce que leur indignation ne dépasse pas les bornes du tact et de la mesure. Comme si les inégalités, parce qu’elles seraient inscrites dans la logique profonde des choses, ne pouvaient être supprimées vraiment, et qu’on ne pouvait espérer les corriger qu’à la marge, par des réformettes qui, moyennant une bonne communication, passeront pour des mesures de justice sociale. […]

Oui, ce qui a fait le succès du capitalisme, c’est qu’il a su culturaliser et valoriser toute la libido de l’homoncule en donnant libre cours à toutes ses pulsions, même les pires, telles que le besoin de dominer, la soif de posséder, la prédation, etc., quitte à réduire autrui à un simple instrument de ses désirs, un pur objet de jouissance.

Le capitalisme a été, et reste à cet égard, un grand jeu de massacre, une fabrique d’assassins et de victimes. Mais de même que pour la pédophilie, ce qui devrait frapper l’observateur honnête, comme cela a frappé l’évêque, c’est la placide indifférence dont les institutions et la masse des fidèles électeurs font preuve à l’égard des coupables, envers les violeurs d’enfants chez les uns, envers les voleurs de pauvres chez les autres. Dans tous les cas, le « peu d’attention accordé aux victimes dans l’Église » n’a d’égal que le manque d’intérêt pour les victimes des inégalités sociales dans la République.

Alors qu’il est si facile de se faire décerner un brevet d’humanisme en prenant la défense de n’importe quelle minorité, comme font les stars en mal de pub, on ne s’émeut guère du sort réservé depuis toujours à l’immense majorité des travailleurs exploités et spoliés, esclaves antiques, serfs de la féodalité, prolos de l’industrie, petits salariés jetables d’aujourd’hui. […]
On sait mesurer cette terrible violence-là, mais elle ne semble vraiment chagriner que quelques malheureux sociologues. Populistes, bien évidemment.

Il semble admis une fois pour toutes et par beaucoup de gens, que les masses sont faites pour être passées à la moulinette et que les oligarchies sont là pour tourner la manivelle. Et si d’aventure une bonne âme pas encore anesthésiée refuse la banalisation du mal, elle mobilise aussitôt contre elle toutes les défenses du système. Celui-ci organise l’omerta sur les crimes perpétrés, étouffe les plaintes des victimes, discrédite les accusateurs et installe un climat de peur (depuis la « montée de l’anarchie », la « violence extrémiste », la « menace terroriste », jusqu’à la « volatilité des marchés » et autres épouvantails médiatiques).

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’avril 2019.

Consensus républicain

[…] faire fluctuer le jeu des alliances et oppositions politiques autour de l’axe du consensus « républicain » bourgeois, ce jeu parlementaire électoraliste à quoi se réduit la vie « démocratique » présentant le double avantage pour le système d’entretenir un accord de fond sur l’essentiel tout en permettant la contestation sur l’accessoire.

Un monde crétinisé

Mais la petite-bourgeoisie de promotion, scolairement anoblie, rechigne à (s’)apparaître pour ce qu’elle est réellement, c’est-à-dire comme une armée de mercenaires carriéristes dont le sort est étroitement dépendant de la prospérité des entreprises qui les emploient. D’où la diffusion, ces dernières décennies, de la fiction selon laquelle il n’y aurait plus « ni droite ni gauche » et le système capitaliste moderne échapperait désormais à la logique qui a si longtemps structuré la lutte entre classes dominantes accapareuses et classes dominées dépossédées.
Plus de classes donc plus de luttes et plus de reniement. Que chacun, réduit à ses seules forces, se débrouille comme il peut, avec une seule devise : « l’enrichissement la mort sociale ».

Avec l’avènement de la Macronie, bien préparé, il faut le souligner, par la désastreuse « alternance » entre gauche de gouvernement et droite républicaine, la France s’est installée dans cette fiction-là, qui équivaut à un véritable recul de civilisation.
Dans un monde crétinisé par l’appât du gain et l’obsession du rendement, l’élévation du niveau d’instruction et l’augmentation du nombre des diplômés ne sauraient faire illusion : loin de progresser en humanité, nous sommes tombés sous la férule d’une « élite » que le capitalisme a éduquée dans ses ateliers d’ingénierie sociale (petites et grandes écoles, universités, IEP, grandes entreprises, médias, etc.), comme les généticiens fabriquent des chimères dans leurs laboratoires.

La chimère que nos classes moyennes fécondées par l’ADN capitaliste ont enfantée, c’est le diplômé-analphabète, le nouvel Homo œconomicus dont nos filières de formation déclinent les versions à la mode. À grand renfort de brevets, de certificats, et autres peaux d’âne, le capitalisme ne cesse d’instruire ses troupes en leur enseignant que « fiat lux » n’a qu’une seule traduction possible :
« Que la volonté du Capital soit faite ! »

Jamais salariés ne furent à la fois aussi savants, et aussi incultes et vides. Le monde du travail est désormais régenté par une petite-bourgeoisie sur-scolarisée, pire que la grande à bien des égards, en tout cas son admiratrice la plus aveugle et sa servante la plus zélée. Ne pouvant vivre qu’en symbiose, elles continueront à prospérer, c’est-à-dire à se déshumaniser, de concert.

Extrait d’un article d’Alain Accardo dans La Décroissance de juillet-août 2018.

La servitude volontaire

[…] Nous savons en effet depuis longtemps que le système capitaliste qui s’est généralisé sur la planète du fait de l’hégémonie américaine, est un système d’extorsion de la valeur créée collectivement, au bénéfice d’une oligarchie de grands possédants qui a l’argent donc la force et donc aussi le droit pour elle.

Nous savons que ce système d’extorsion ne peut pas se transformer par lui-même en système de redistribution équitable. Nous savons que les inégalités scandaleuses et croissantes qu’il engendre ne peuvent se reproduire et s’aggraver que moyennant le verrouillage des rapports sociaux par un État abusivement qualifié de « démocratique » et inconditionnellement soutenu par une majorité factice de citoyens suffisamment ignares ou endoctrinés.
[…]

La France soumise

Donc, pour l’essentiel, nous savons, c’est-à-dire que les gens qui se donnent la peine de s’informer ailleurs que dans la presse capitaliste, savent bien ce que c’est que le capitalisme. Ils le savent si bien que leur intérêt semble maintenant se tourner vers une problématique un peu différente. Non pas « comment ça fonctionne ? », non pas même « pourquoi cela fonctionne-t-il si mal ? », mais, plus significativement : « Comment se fait-il que l’on supporte quelque chose qui fonctionne si abominablement mal ? Pourquoi n’y met-on pas un terme ? »

[…] Bornons-nous à évoquer les réflexions de La Boétie au XVIe siècle sur La Servitude volontaire et plus près de nous les analyses de Marx relatives à l’idéologie. C’était déjà une des grandes questions qui hantaient la pensée théologique.
[…]
Marx, en bon sociologue matérialiste, se pose la question et introduit la notion d’idéologie, venue des Lumières, pour expliquer comment tout système de rapports sociaux se donne les moyens de façonner symboliquement ses agents de sorte qu’ils intériorisent personnellement la logique de la domination établie, et donc qu’ils apprennent à s’y soumettre spontanément.

La sociologie bourdieusienne devait affiner et approfondir encore ce type d’analyse […]
La tendance des dominés à se soumettre à un pouvoir qui les lèse, n’est ni inscrite dans leur nature originelle, ni une punition ou une malédiction qui sanctionnerait leur désobéissance initiale. C’est une disposition inséparablement objective-subjective qu’une organisation sociale donnée doit installer concrètement dans tout individu pour qu’il puisse fonctionner en pratique avec tous les autres, dans une structure hiérarchisée et inégalitaire, selon des règles acceptées et durablement incorporées.
[…]
Tout individu est porteur de dispositions à la fois à la soumission et à la rébellion, imprimées en lui par sa socialisation et différemment activées selon les circonstances et les intérêts. Une sociologie des classes moyennes peut nous apporter désormais des éléments de compréhension nombreux et éclairants.

La bonne question à poser aujourd’hui est de savoir quels sont, dans la société existante, les gens les moins façonnés et les moins corrompus par les nombreuses variantes petites-bourgeoises sarkozo-hollando-macronistes de l’idéologie social-libérale dominante, et comment convaincre cette masse de gens potentiellement aptes à un combat révolutionnaire, de s’organiser politiquement en dehors du système et contre lui sans tomber dans les chausse-trapes du jeu politique bourgeois.
La réponse pour le moment n’est pas dans les grands médias : ils sont précisément là pour discréditer toute résistance authentique et glorifier toute désobéissance purement rituelle.

Extraits de la chronique d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de novembre 2017.

Égérie

Romulus, fondateur légendaire et premier roi de Rome, eut pour successeur Numa Pompilius. On pourrait dire de celui-ci qu’il fut l’inventeur de la communication gouvernementale. En effet, sitôt investi du pouvoir royal (-713), il comprit que pour asseoir son autorité, il ne suffisait pas de s’appuyer sur la force des institutions, mais qu’il fallait avoir aussi la caution d’une puissance tenue pour surnaturelle et sacrée, capable de donner un surcroît de légitimité au pouvoir temporel établi. Aussi fit-il répandre partout la fable selon laquelle il était conseillé en toutes choses, à titre personnel et privé, par la nymphe Égérie, qui hantait le bois voisin et qui, à ce qu’il racontait, le faisait bénéficier, chaque nuit, entre autres faveurs, de son extra-lucidité. En vertu de cette croyance savamment entretenue, Numa Pompilius, réputé supérieurement éclairé sur tous les sujets et donc infaillible dans ses décisions, put gouverner à sa guise, sans rencontrer d’opposition.

La leçon a été bien retenue et le stratagème a fait école. Nous formons désormais très méthodiquement des bataillons d’égéries, des promotions entières de conseillers et conseillères de la communication, propagandistes chargé-e-s de fournir aux dirigeants de tout bord, des informations, des éléments-de-langage, et toutes sortes de données censées les aider dans l’exercice du pouvoir.
Seulement voilà, nos modernes égéries et nos augures ne sont pas d’essence divine et ne sont pas doté-e-s du don de double vue. Ce sont des salarie-e-s de classe moyenne, qui ne sortent pas du petit bois sacré mais plus prosaïquement d’un IEP, d’une fac d’économie, de droit, ou de lettres, d’une école de commerce ou de journalisme, des gens comme vous et moi, d’une solide banalité pour la plupart, des petites mains chez qui aucun attribut surnaturel ne vient corriger la minceur de la culture, les lacunes du savoir ou les faiblesses du caractère, bref, des quidams que seuls leur incroyable prétention et leur formidable culot mettent au-dessus du commun des mortels.

Cette caste, consciente qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même, a opéré, grâce à la « démocratisation » des études supérieures, grâce aussi à la cooptation et au piston, une véritable mainmise sur toutes les activités de la production symbolique, celle des idées, des images et des sentiments, de tout ce qui permet d’injecter du sens dans le corps social, de l’informer, de le sensibiliser et de le modeler.
On voit leur remuante engeance vibrionner partout, se mêlant et tranchant de tout, prodiguant aux puissants de l’économie et de la politique conseils et commentaires, et clamant incessamment leurs louanges, à la manière des cohortes de griots faisant cortège aux anciens potentats africains.

Le populisme, voilà l’ennemi

La basse-cour médiatique est en permanence bruissante de leurs caquetages. Accaparant pour l’essentiel émissions, éditions, revues, tribunes et débats, ils animent tous les lieux importants du faire-voir et du faire-savoir, où se fabriquent aujourd’hui les réputations des gens et où se peaufinent les définitions des événements. La réalité n’existe qu’autant qu’elle est labellisée, estampillée et catégorisée par leurs soins. À leurs yeux le genre humain se réduit à une galerie de personnalités « pipoles », prétendument uniques, en fait interchangeables, où se côtoient, copinent et copulent, au hasard de l’actualité, des pince-fesses et des gueuletons, politiciens, syndicalistes, patrons et cadres d’entreprise, écrivains, intellectuels, universitaires, artistes, comédiens, sportifs, mannequins et stars du porno, tous raisonnablement pourvus de rentes régulières, et tous affamés de célébrité.

Sous la baguette des animateurs-metteurs en scène et des journalistes-communicants, tout ce joli monde campe depuis des lustres sur la scène médiatique pour y jouer en continu son opéra bouffe – car jouer, s’amuser, et s’exhiber, c’est ce que cette gent m’as-tu-vu sait le mieux faire – avec la conviction d’apporter à des masses émerveillées et bassement dévorées d’envie, la représentation de ce que doit être une existence moderne, jeune, ludique, « créative » et décomplexée.
Cette petite bourgeoisie de promotion s’est auto-décrétée « ÉLITE » de la nation. Contrôlant les principaux jurys et les instruments de mesure, de certification et de prescription officiels, elle continuerait tranquillement à jouir de ses fantasmes de distinction, portée par la certitude de sa supériorité ontologique et enfermée dans son microcosme ultra-branché, si le populaire, plus finaud que tous ces semi-habiles ne le croient, n’avait appris depuis longtemps à en prendre et à en laisser et même à montrer, à des signes sans équivoque, qu’il est de moins en moins dupe de cette comédie de la grandeur et qu’il rechigne à soutenir davantage de ses applaudissements le spectacle de ces figurants toujours plus connectés et déconnants.

Du coup on entend partout crépiter la mitraille petite-bourgeoise : celle-ci consiste dans son principe à qualifier de « populisme », étiquette qui se voudrait infamante, toute critique politique, économique ou sociétale, du modèle cher à  » l’élite », toute contestation de sa valeur supposée absolue. Et le « peuple » est taxé désormais non seulement de bêtise, à quoi il est habitué, mais aussi de coupable ingratitude envers ces myriades de merveilleux altruistes si intelligents qui s’échinent à le gouverner, à l’éduquer et à le divertir.

Il semble qu’il soit impossible à nos nymphes et à nos augures diplômés d’imaginer un seul instant que leurs concitoyens puissent être justement excédés de leurs impostures, écœurés de leur veulerie, indignes de leurs reniements et avoir envie, sinon de supprimer toutes les élites, du moins de les remplacer par d’autres, un peu plus authentiques, qui ne forment pas une nouvelle petite bourgeoisie infantile, narcissique, vautrée dans le social-libéralisme, absolument incapable de se remettre en question et confondant une poussée de macronite aiguë avec le retour du Messie.

Article d’Alain Accardo dans La Décroissance de juin 2017.

Racisme social

Comment se fait-il, ai-je demandé à mon savant ami Bergeret, que nous Français qui, dans les années 1970 encore, avions la réputation d’aimer le genre humain, d’être attentifs au sort des plus pauvres, de lutter contre les inégalités et les discriminations, etc., nous tendions de plus en plus vers des prises de position hostiles aux classes populaires voire expressément racistes ?

Ces années-là, m’a-t-il répondu, c’était une époque qui voyait monter en puissance, grâce à quelques lustres de croissance économique, de nouvelles classes moyennes prenant leurs fantasmes pour la réalité. Les gens de notre génération, eux au moins, se souvenaient que leur jeunesse avait été profondément marquée par huit années d’une guerre coloniale atroce, en Algérie, pour ne rien dire de celle d’Indochine, au cours desquelles, avec la bénédiction de gouvernants socialistes, on avait vu refleurir dans les populations françaises, comme aux plus beaux jours du vichysme, des courants fascistes et racistes, ravis d’aller en toute légalité « casser du niakoué et du bougnoule ».

Racisme social

Mais ce qui devrait retenir davantage l’attention, au-delà du racisme anti-maghrébin, c’est ce dont il est un des ingrédients les plus pernicieux et qu’il a pour effet de masquer, délibérément ou non : à savoir le racisme social. Celui-ci est inhérent à tout système de domination et d’exploitation et il s’aggrave à la mesure des crises du capitalisme mondial. À cette racine essentielle il faut ajouter d’autres causes déterminantes. […]

Les classes moyennes

Avant nos sociologues actuels, divers observateurs du social en ont bien appréhendé les propriétés caractéristiques. Il suffit pour s’en convaincre de lire les pages dans lesquelles des auteurs aussi différents que Thomas More, D.H. Lawrence ou Paul Nizan, ont dépeint les classes moyennes de leur époque : ils y pointent le fait qu’à cause de leur position en porte-à-faux dans l’espace social, entre deux chaises pour ainsi dire, les petites-bourgeoisies sont irrésistiblement poussées à une servilité empressée envers des classes supérieures érigées en modèle prestigieux, et au mépris envers des classes inférieures transformées en repoussoirs.
Il s’agit là d’un mécanisme psychosociologique imparable, qui façonne profondément les rapports sociaux de domination. Pour se rassurer sur la supériorité de sa position, pour garder bonne conscience et estime de soi, il faut impérativement au petit-bourgeois quelqu’un sous ses pieds.

Les boucs émissaires

Après la seconde guerre mondiale, il est devenu de plus en plus délicat, en France, et plus largement en Europe, de piétiner le populo. L’ouvrier et le paysan avaient acquis des lettres de noblesse au prix du sang. Le juif avait été suffisamment persécuté. L’immigré européen se laissait gentiment exploiter. Quant à l’arabe, il était tellement discret dans ses bidonvilles que personne, en dehors de l’Abbé Pierre, n’y pensait plus. Et puis il ne votait pas.
[…]
La grande bourgeoisie s’en tira en invitant la petite à s’enrôler massivement dans la nouvelle croisade lancée par les Américains contre l’Antéchrist communiste. […]
Et puis patatras, plus de communiste, ou si peu, si inoffensifs, si social-démocratisés […]
La providence a pourvu aux besoins du Capital mondialisé en remettant en mouvement des hordes de migrants […]

Extraits de la chronique d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance d’octobre 2016.

Guerre du capitalisme

On a pu lire dernièrement les propos que le pape a tenus aux journalistes qui l’accompagnaient dans son récent voyage à Cracovie. Il aurait déclaré : « Le monde est en guerre parce qu’il a perdu la paix… quand je parle de guerre, je parle d’une guerre d’intérêts, d’argent, de ressources, pas de religions. Toutes les religions veulent la paix, ce sont les autres qui veulent la guerre… On répète le terme d’insécurité, mais le vrai terme est la guerre. Depuis longtemps le monde est en guerre fragmentée. La guerre qui était celle de 1914, puis de 39-45, et maintenant celle-ci ». Cette déclaration, dont le début sonne un peu comme une tautologie, se révèle ensuite pleine de sens.

Il est clair, pour qui sait entendre, que la « guerre fragmentée » qui se poursuit, sous une forme apparemment intermittente, en réalité permanente, à travers les époques successives de l’histoire, ressemble furieusement à ce que, dans une autre tradition, on appellerait « lutte des classes » à l’échelle nationale et internationale. (On comprend, soit dit en passant, pourquoi ce pape sent un peu le fagot pour les plus réacs de ses ouailles.) Il s’agit bien là, en effet, d’une lutte incessante qui, sous des formes sociales et/ou politiques, militaires, etc., met aux prises, à travers la planète et à toutes les époques, les forces de ceux qui s’arrogent le droit d’accaparer le monde à leur profit (celui d’une minorité ethnique, économique, politique, idéologique, ou autre) et les forces qui luttent pour l’émancipation du genre humain.

Cette lutte paraît interminable parce qu’elle est inscrite structurellement au cœur même de notre système économico-politique, le capitalisme, qui s’est mondialisé. Le mécanisme de base du capitalisme impliquant l’exploitation du travail salarié, la privatisation des ressources et des moyens de production, la concentration du profit, la concurrence, l’expropriation et l’endettement à mort, les chances de survie, tant pour les particuliers que pour les collectivités, restent liées à la capacité de se battre, par tous les moyens, pour arracher une forme de redistribution ou préserver une forme de propriété commune.
D’où une conflictualité sans remède véritable (à l’intérieur du système) qui empoisonne tous les rapports sociaux et entretient dans tous les champs un climat de « guerre » perpétuelle, souvent travesti ou euphémisé mais jamais totalement apaisé. Ce qui a inspiré à nombre de théoriciens du social la vieille croyance naturaliste que « l’homme est un loup pour l’homme ». En fait de loup, on a, à chaque époque, une classe sociale, dominante et prédatrice, qui s’arroge le droit de traiter les autres comme des moutons et des lapins.

Extrait de la chronique d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de septembre 2016.

Peuple de gauche et citoyenneté

Chers camarades de gauche, vous qui errez misérablement une lanterne à la main, à la recherche d’un être providentiel digne de votre allégeance, quand donc vous aviserez-vous que votre quête est inutile, que vous prenez la question par le mauvais bout et qu’il ne s’agit pas tant de trouver un nouveau candidat pour le peuple de gauche que de susciter un nouveau peuple de gauche avec des partisans décidés à abattre l’ancien Régime ? Alors peut-être surgiront de vos rangs non pas un(e) représentant(e) d’exception, mais des milliers de citoyen(ne)s dignes de ce nom qui accepteront de se fatiguer un peu à gérer ensemble les affaires publiques.

Le monde moyen de la classe moyenne, à laquelle malheureusement vous et moi appartenons sociologiquement, est un monde plutôt abject. C’est le propre des classes moyennes de tous les temps. Reprenez vos livres d’histoire, vous verrez que c’était déjà vrai du temps de Périclès, de l’empereur Auguste, ou de Napoléon III, ou de la Florence des Médicis, ou du Chili de Pinochet, etc., toujours et partout où les riches, les seigneurs, les patriciens, ont eu besoin d’aides et de complices pour domestiquer et tondre les pauvres.
Les structures objectives des rapports sociaux de domination sont implacables. Encore les classes moyennes d’autrefois (celles par exemple du Ve siècle av. J.-C. à Athènes, de la Renaissance en Italie, ou de notre âge classique) ont-elles été capables d`apporter des contributions importantes à la montée de civilisations brillantes et fécondes. Ces classes moyennes avaient encore des idéaux et croyaient encore avoir un autre destin que celui de servir les puissants et même si elles bafouaient souvent leurs valeurs dans la pratique, elles n’avaient pas encore placé inconditionnellement le Capital au sommet de la hiérarchie.
Aujourd’hui, ne croyant plus en rien qu’en l’argent, ses pouvoirs et ses plaisirs, nos classes moyennes font encore mine d’honorer la Vertu, mais en réalité ce n’est plus qu’un masque pour aller au bal des Travestis.

Quand une civilisation en arrive à ce point de grimace et de tartuferie, c’est qu’elle est spirituellement à bout de sève, de souffle et de sens. C’est que sa classe moyenne en particulier n’est plus qu’une baudruche dépourvue des moyens matériels et symboliques de soutenir sa prétention, et ne peut plus que se jouer la comédie de sa grandeur.

Extraits d’un article d’Alain Accardo dans La Décroissance de mars 2016.