La légende du maïs OGM

La légende voudrait que le maïs hybride exploite un phénomène génétique mystérieux, l’hétérosis, qui aurait permit un bond soudain de rendement […]

Ce n’est que récemment que je me suis rendu compte que la technique de sélection du maïs hybride (ce que fait concrètement le sélectionneur) n’exploite pas l’hétérosis, mais tout simplement une fraction de la diversité naturelle des populations ou variétés de maïs, puisqu’elle consiste à remplacer cette diversité naturelle par des « copies » de la meilleure plante sélectionnée au sein de la variété – par un clone.
Avec comme conséquence que cette technique de sélection ne permet d’espérer qu’un gain de rendement limité et ponctuel ! C’est l’exact opposé de ce que l’on raconte depuis un siècle.
Ceci aurait sauté immédiatement aux yeux si le biologiste qui propose en 1908-1909 cette technique de sélection ne l’avait pas mystifiée par des considérations génétiques absconses.

Bien sûr, l’aveuglement d’une communauté de généticiens, sélectionneurs, agronomes, tous intellectuellement alertes et rompus aux débats, s’explique par leur soumission inconsciente aux exigences du système industriel.

Puis arrive le scandale Terminator en 1998 : la technique permet de fabriquer des plantes dont la descendance est stérile. C’est la fin de la pratique fondatrice de l’agriculture, semer le grain récolté. La production est des lors séparée de la reproduction. Cette nécrotechnologie confirmait totalement ma thèse sur le maïs hybride au moment où l’exploitation de l’hétérosis devenait l’objectif des sélectionneurs et généticiens du monde entier « pour nourrir la planète et protéger l’environnement ».

Les classes dominantes ont toujours justifié leur domination par des forces supérieures, Dieu sous l’ancien régime, la Nature avec la bourgeoisie. Mais qui peut croire que pour améliorer les
plantes, il faut leur interdire de se reproduire ? En vérité, il s’agit de naturaliser un processus social. Avec l’hétérosis, le monopole du semencier (du capital) prend la forme fantastique
d’une relation entre les gènes.

[…]

Le paysan savoyard d’autrefois redescendait à l’automne de ses alpages avec ses grands ronds de fromage de 30-40 kg pour les échanger sur le marché contre ce qui lui était nécessaire. Une fois ses besoins satisfaits, le cycle économique était fermé.
Avec le capitalisme, le point de départ c’est l’argent investi pour produire des marchandises qui sont, si tout va bien, vendues et transformées en argent.
Ce qui n’a de sens que si la quantité d’argent obtenue est plus grande que celle qui a été investie. L’expansion et la croissance indéfinies deviennent des nécessités structurelles et sont la religion – ce qui relie, qui soude – notre société qui, sinon, exploserait. Au moindre ralentissement, c’est la panique !

Pour l’État et le capital, l’autonomie de ce paysan savoyard était une menace à leur emprise. Il a fallu le faire passer à la moulinette de la « modernisation » pour mettre fin à cette autonomie paysanne en transformant ce paysan en marché – en l’éliminant. L’agriculture a été vidée de sa substance. Elle a été remplacée par un système agro-industriel et les paysans par des « exploitants ».
Le ministère de l’Agriculture est maintenant celui de l’Agro-industrie, mais il est essentiel de le cacher.

Extraits d’une interview de Jean-Pierre Berland dans le journal La Décroissance de septembre 2019.

Libéralisation du marché agricole

En cinquante ans, la France a perdu plus de trois millions de paysans. Et chaque semaine, deux cents fermes mettent la clé sous la porte. Depuis la libéralisation du marché agricole planétaire lancée dans les années 1990, la course à la productivité fait des ravages, éliminant brutalement ceux qui ne parviennent (ou ne veulent) pas s’adapter aux injonctions du système agro-industriel. D’où un phénomène de concentration massif, qui voit les riches agro-businessmen, nouveaux seigneurs des campagnes, accaparer les terres agricoles et les fermes.

L’agriculture répond à notre besoin primaire le plus élémentaire : se nourrir. En ce sens, elle est la tête de pont d’un capitalisme toujours plus empressé à nous déposséder de nos moyens de subsistance. Après la privatisation des terres à partir du XVIIIe siècle, l’exode rural et la mécanisation des campagnes, puis le culte du progrès technique et de la productivité à outrance
durant les Trente Glorieuses, l’agriculture est entrée dans une nouvelle phase d’industrialisation.
Macron ne s’y trompait guère quand, lors de la traditionnelle visite présidentielle au Salon de l’agriculture le 24 février, il déclarait : « L’agricuIture française est une terre de conquête. »

De « conquête » et d’argent, surtout : pour les acteurs de l’agro-industrie, il y a un sacré paquet de blé à la clé. Avec la privatisation du vivant via la certification des semences ou grâce aux OGM. Avec la normalisation des pratiques agricoles en procédures industrielles. Et avec la robotisation.
Pour les agriculteurs, par contre, ces « conquêtes » sont d’abord synonymes de précarisation des conditions de travail : en 2017, 30% des agriculteurs français gagnaient moins de 354 € par mois – ils n’étaient que 18% dans cette situation en 2014…

Cette industrialisation à marche forcée se traduit dans nos campagnes par un désastre social sans précédent. Les agriculteurs se retrouvent englués dans des logiques d’endettement, provoquées par la nécessité d’investir en permanence pour rester compétitif. Ils sont aussi soumis à des contrôles administratifs de plus en plus intrusifs. Et stigmatisés comme des « ploucs » maltraitant leurs
animaux. Bref, les paysans français vont mal : deux d’entre eux se suicident chaque jour (soit trois fois plus que pour les autres professions).

En ce qui concerne l’environnement, le tableau n’est guère plus reluisant : malgré les incantations étatiques louant l’agro-écologie, la consommation de pesticides ne cesse de croître (+25% entre 2009 et 2014). L’été 2017 a ainsi connu un nouveau record de prolifération des algues vertes, à cause de l’agriculture intensive bretonne. Et les empires agroalimentaires n’hésitent pas à mettre en danger la santé des consommateurs pour sauvegarder leurs marges bénéficiaires – la récente contamination à la salmonelle de produits infantiles de Lactalis en est une parfaite illustration.

Extrait d’un article de Mickaël Correia dans CQFD de mars 2018.

Accaparement des terres

Depuis quinze ans, organisations de la société civile et médias attirent notre attention sur les accaparements de terre et leurs conséquences désastreuses dans des pays en développement. Aujourd’hui, c’est en Europe et en France que le phénomène s’étend.

En 2008, lorsque l’ONG GRAIN lance un cri d’alarme avec un premier grand recensement, l’accaparement s’apparente à l’acquisition de terres à très grande échelle dans les pays du Sud. Parfois
accompagné d’expulsions et de violences, il passe aussi par des voies légales. Il se fait toujours aux dépens de l’accès à la terre des paysans, de la sécurité alimentaire des communautés locales et de l’environnement.

À l’origine, des entreprises et des États

Au départ, l’accaparement est le fait d’entreprises ou d’États qui cherchent à sécuriser leur approvisionnement alimentaire, dans un contexte d’émeutes de la faim et de crise financière internationale.
L’exemple emblématique est le projet d’achat par Daewoo de 1,3 million d’hectares à Madagascar, en 2009. L’entreprise sud-coréenne dut finalement renoncer face à l’indignation et aux mobilisations nationales et internationales.

Mais depuis, l’accaparement s’étend à des pays d’Europe comme l’Ukraine ou la Roumanie en raison de la qualité et du faible prix de leurs terres et des possibilités de connivence avec des pouvoirs locaux. En 2013, la coordination européenne Via Campesina publie un rapport qui met pour la première fois en lumière des cas d’accaparement dans douze pays d’Europe, révélant la continuité entre l’accaparement et les phénomènes de concentration foncière.

Stade ultime de la financiarisation

Via Campesina souligne alors que ces phénomènes sont des développements « naturels » de l’intensification et de la financiarisation de l’agriculture. Si le débat tend à porter sur le caractère positif ou négatif des investissements étrangers dans l’agriculture, des voix s’élèvent pour le recentrer sur la question essentielle : quels modèles d’agriculture promeuvent ces investissements et
quelles sont les conséquences sociales et environnementales de cette agriculture de type « extractive » ?

En 2016, Via Campesina intègre dans la notion d’accaparement l’usage qui est fait des terres « à des fins de spéculation, extraction, de contrôle des ressources ou de réification au détriment
des paysans, de l’agroécologie, de la gestion des terres, de la souveraineté alimentaire et des droits de l’Homme. » (voir la définition sur Via Campesina)

Mutation de l’agriculture

En France, au-delà de cas emblématiques tels que l’achat de domaines viticoles par des opérateurs étrangers ou les « grands projets inutiles » (Notre-Dame-des-Landes, extraction de gaz de schiste, projet ferroviaire Lyon-Turin), c’est bien à une mutation profonde du système agricole que 1’on assiste.

Dès 2015, le président de la fédération nationale des Safer tire la sonnette d’alarme: « Les changements s’accélèrent. La financiarisation est galopante, la concentration des exploitations s’emba1le. L’accaparement des terres n’est pas ailleurs, il est chez nous aujourd’hui en France. C’est le moment d’agir, il sera vite trop tard. »
La financiarisation croissante de l’agriculture, la constitution d’unités de production gigantesques pour gérer en bloc des milliers d’hectares, souvent dans une grande opacité, se déroulent aux dépens de l’agriculture paysanne, de l’économie de proximité, de la diversité des paysages et de l’environnement. La réalité de l’accaparement en Europe et en France a été très récemment reconnue par le Parlement européen ainsi que par la loi contre l’accaparement des terres portée par le député Potier en 2017.

Article de Véronique Rioufol dans Chemin de terre de mars 2018, journal publié par l’association Terre de liens.

Paysans

Dès les années 1970, Bernard Charbonneau en france ou Pier Paolo Pasolini en Italie constataient qu’un ethnocide était en cours : celui des paysans. […]
Dans « Le Sacrifice des paysans« , Pierre Bitoun et Yves Dupont reviennent sur cette « catastrophe sociale et anthropologique », qui ne cesse de s’aggraver, à l’heure des fermes-usines et des projets de numérisation et d’automatisation du travail agricole. Les deux sociologues signent cette tribune avec leur collègue Pierre Alphandéry.
[…]

La spirale du productivisme

En assignant à son agriculture la tâche de se développer et de devenir exportatrice, et aux paysans le devoir de se transformer en agriculteurs, la France des « Trente Glorieuses » s’engagea résolument dans une politique d’industrialisation de l’agriculture en s’inspirant du modèle américain. Le productivisme envahit alors les campagnes en recourant massivement aux engrais chimiques, à la sélection des animaux et des semences, à la mécanisation du travail, aux remembrements et à l’agrandissement des exploitations.
Cette révolution prit appui sur l’abandon du système de polyculture élevage qui assurait aux paysans autonomie et diversification de leurs sources de revenu. Dorénavant, tout ce qu’ils produisaient dans leurs fermes se trouva éparpillé dans des exploitations ou des ateliers spécialisés et mécanisés : producteurs de lait, de bovins à viande, de porcs et de volailles, grandes cultures, etc., nécessitant de nombreux achats : tracteurs, carburants, salles de traite, engrais, aliments de complément, produits « phytosanitaires » et vétérinaires, etc.

Les gains de productivité obtenus par la mise en œuvre de ces modèles de développement industriel furent considérables, de même que l’endettement, l’augmentation du temps de travail, la baisse des marges et des prix, les dégâts environnementaux, la réussite provisoire d’une minorité grâce aux subventions accompagnant les faillites de beaucoup d’autres.
Tous les exploitants agricoles furent ainsi plus ou moins contraints d’intensifier leurs productions, et ce n’est qu’au début des années 1970 qu’un certain nombre d’entre eux essayèrent d’inventer des alternatives collectives à cet enfermement dans la logique productiviste. Ce fut en particulier le cas des paysans qui créèrent la Confédération paysanne en 1987 et avec lesquels nous avons travaillé pendant trente ans.

[…] ils s’employèrent aussi à élaborer des produits de qualité, inventer des circuits courts (les AMAP, associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), et développer un syndicalisme politique étranger à toute forme de corporatisme (création de la Confédération paysanne européenne et de Via campesina). Dans le même temps, des centaines d’associations à la recherche d’alternatives au productivisme se sont implantées en milieu rural. Mais deux tendances lourdes ont contribué à entraver leur développement : d’un côté une raréfaction des terres disponibles et de l’autre une vampirisation de ces dernières par le développement des « fermes-usines » qui ne cessent d’incorporer de nouvelles techniques : bio-technologies et numérique.

Quelles leçons pouvons-nous tirer de ce long compagnonnage avec ces paysans ? D’abord qu’ils ont, plus que beaucoup d’autres, développé des trésors d’ingéniosité pour s’opposer à la nécessité (économique) et à l’ob1igation (politique et « morale ») de croissance qui leur ont été imposées.
Ensuite, ce qui donne à réfléchir, que le mouvement Via campesina qu’ils ont contribué à créer et qui compte aujourd’hui autour de 230 millions de membres dans plus de 10 pays, peut être considéré comme le seul mouvement politique cosmopolitique à avoir réussi à se développer à l’échelle de la Terre. Que l’on ne saurait ici établir la liste des initiatives, des associations et mouvements sociaux aux actions desquelles la Confédération paysanne a été associée. Que les contradictions et les difficultés qu’ils ont dû affronter sont plus prégnantes et pesantes que jamais. Qu’enfin, l’une des plus redoutables d’entre elles tient certainement non plus dans le seul consentement, mais dans le désir de servitude volontaire : « Il est vrai de dire, qu ‘au commencement, c’est bien malgré soi et par force que l’on sert ; mais ensuite on s’y fait et ceux qui viennent après, n’ayant jamais connu la liberté, ne sachant pas même ce que c’est, servent sans regret et font volontairement ce que leurs pères n’avaient fait que par contrainte. »

Extraits d’une tribune de Pierre Alphandéry, Pierre Bitoun et Yves Dupont dans le journal La Décroissance de février 2017.

Agriculture : Capital Terre

[…] dans un monde en profonde mutation, les politiques foncières sont aujourd’hui surtout mises à mal par la poussée des grandes entreprises et investisseurs agricoles.
Une récente étude de la Safer met en lumière la part de marché croissante des acquéreurs sociétaires. Aux antipodes de l’agriculture familiale ou paysanne, une agriculture de firmes se développe notamment sous l’influence d’investisseurs d’origine non agricole.
Par des jeux d’achats de part de sociétés, des « holdings peuvent se constituer et contrôler plusieurs exploitations agricoles pour atteindre des structures agrégées de 1000, 2000 ha voire plus en grandes cultures. Comme chacune des exploitations remplit une déclaration de surface et est recensée comme entité distincte, l’agrégation au sein de la même holding reste invisible. »

Ainsi le capital prend le pas sur le travail dans le pilotage des fermes, les emplois diminuent et la valeur ajoutée de l’activité quitte le territoire. Avec de tels investissements, le marché s’opacifie, rendant la régulation impossible. Malgré une réforme partielle des Safer en 2014, celles-ci restent pour l’essentiel incapables d’intervenir pour réguler la vente de terre par le transfert de parts de société. Les ingrédients sont réunis pour que les cas d’accaparement se multiplient.

Aujourd’hui en France, 10 % des exploitants exploitent 50 % des terres. Pourtant, le métier agricole continue à attirer des vocations, souvent hors des cadres familiaux, la diversité des techniques agronomiques respectueuses de l’environnement se renforce et réussit petit à petit à trouver un écho dans la profession et chez les politiques, la société civile s’organise pour avoir prise sur la question foncière.

Extrait d’un article du magazine Chemins de terre de décembre 2016 (publié par l’association Terre de liens).

Plus d’informations sur le site de l’association AGTER : Politique foncière agricole en France.

L’agriculture mondialisée

Un spectre hante l’agriculture mondialisée : la mémoire du goût. Lois, normes, directives, principe de précaution, étiquetage, contraintes sanitaires… l’appareil de surveillance et de punition mis en place à la demande des géants de l’agrobusiness semble avoir pour vocation de l’éradiquer. On songe à une repartie du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, car c’est bien un « brave new world » que préparent les laborantins fous qui rêvent de fermes à 1000 vaches ou d’é1evages à 850 000 poulets : « Shakespeare est interdit parce qu ‘il est vieux. Ici, nous n’avons pas l’emploi des vieilles choses. – Même si elles sont belles ? – Surtout si elles sont belles. La beauté attire, et nous ne voulons pas que l’on soit attiré par les vieilles choses. Nous voulons qu ‘on aime les neuves. » Les adeptes des biotechnologies se méfient des produits agricoles qui ont du goût. Ils n’ont pas besoin de 1’énoncer pour qu’on les entende : ils ne veulent pas que l’on soit attiré par la production artisanale, ils veulent qu’on aime l’industrielle.

L’inventaire de la catastrophe en cours que détaille Isabelle Saporta ne lui vaudra pas beaucoup plus d’amis que sa précédente enquête, Vino Business (Albin Michel, 2014), qui avait suscité des pressions, des menaces et même un dépôt de plainte. Que ce soit dans le monde du vin, du lait ou de la viande, les multinationales de 1’agroalimentaire savent que la guerre du goût se mène d’abord avec des « manipulateurs de symboles », pour reprendre une expression de Jeremy Rifkin : avocats, lobbyistes, négociateurs de contrats, gens de presse. Les grands patrons qui s’offrent un château bordelais ou une marque champenoise aiment parfois jouer les bucoliques en bottes de pêche ou en gilet de chasse. Mais ils ne perdent pas leur temps à « patuler avec Tityre (1) » quand un paysan les contrarie. Ils envoient les juristes.

La logique mise au jour par Saporta dans « Foutez-nous la paix ! » est celle de l’écrasement (2). Les partisans d’une agriculture hyper-intensive et hyper-intégrée ne supportent pas les producteurs d’agneaux de pré salé, de canards gras, de fromage de Laguiole, de porc noir de Bigorre ou de vin sans levures synthétiques et sans soufre. Le savant travail de ces passionnés leur donne mauvaise conscience. Pour en comprendre les raisons, on retiendra la précieuse distinction qu’établit le sociologue américain Richard Sennett entre l`éthique de l`artisanat et la logique industrielle dans « Ce que sait la main. La culture de l’artisanat » (Albin Michel, 2009).

On pourra également se souvenir de ce qu’expliquait le regretté Marcel Lapierre, vigneron d’exception établi à Villié-Morgon, dans le Beaujolais, qui a entraîné toute une génération d’artisans français à refuser les vins gonflés, standardisés, bodybuildés pour imposer des vins libres, vivants et naturels : « Si les grosses firmes agro-industrielles veulent voir disparaître les gens qui produisent du poulet, du fromage ou du vin de qualité, ce n’est pas pour les 3 % que cela représente sur un marché de l’alimentation qu ‘elles contrôlent entièrement. C ‘est pour effacer la mémoire du goût. »

(1) Hommage à Virgile, cette expression, empruntée au poète Tristan Derème, désigne le plaisir que connaissent les humains dans la paix des champs.
(2) Isabelle Saporta, Foutez-nous la paix ! , Albin Michel, Paris, 2016, 336 pages, 19,80 euros.

Extrait d’un article de Sébastien Lapaque dans Le Monde diplomatique d’avril 2016.

Agrobusiness et accaparement des terres agricoles

Agro-écologie ou agrobusiness ? intérêt général ou intérêts particuliers ?

En France, si le ministère de l’Agriculture clame haut et fort vouloir hisser notre pays au titre de champion de l’agro-écologie, la loi pour l’avenir agricole votée à l’automne dernier ne bouscule en rien les verrous de l’accès au foncier.
Les sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) continuent d’être des organismes parapublics opaques qui participent à la concentration des terres aux mains des plus gros propriétaires. En 2013, la cour des comptes accusait même les Safer d’avoir »perdu de vue les missions d’intérêts général dont elles étaient investies », c’est à dire l’installation des jeunes. En 2012, sur les 88000 hectares rétrocédés par la Safer, seulement 2700 concernaient la première installation de jeunes agriculteurs… Alors qu’en dix ans, un quart des agriculteurs a disparu en France, les démarches pour l’installation demeurent un véritable parcours du combattant pour tout jeune paysan. Les différentes étapes et structures (Chambre d’agriculture, commission départementale d’orientation agricole, mutuelle sociale agricole…) liées à l’installation agricole restent aux mains de la FNSEA, le syndicat productiviste majoritaire. Face à ces embûches, aujourd’hui, seul un tiers des installations arrive à bénéficier d’aides publiques.

Dernière trouvaille dans l’arsenal des politiques publiques, la « compensation collective agricole », inscrite dans la loi d’avenir agricole, prendra effet en 2016.
Tous les projets d’aménagement « susceptible d’avoir des conséquences négatives importantes sur l’économie agricole » devront comprendre « des mesure de compensation collective visant à consolider l’économie agricole du territoire ».
Au vu des premières expérimentation en cours, la FNSEA, aux manettes de ce dispositif, a pour ambition d’en faire un nouvel outil de concentration des terres.

Xavier Beulin, la FNSEA et les agrocarburants

Ainsi dans le cadre du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, la chambre d’agriculture de Loire-Atlantique a-t-elle défini avec Vinci un futur « fond de compensation économique agricole » de 3 millions d’euros qui pourrait soutenir à terme la culture d’agrocarburants et des acquisitions de terres.
En Île-de-France, une mesure de compensation collective agricole s’est entre autres traduite par un vaste engagement d’achats de produits oléagineux auprès de Diester, filiale agrocarburants en mauvaise santé financière de Sofiprotéol, groupe agro-industriel dirigé par Xavier Beulin, président de la FNSEA…

Les investissements étrangers dans le foncier agricole se multiplient également. Ces trois dernières années, des investisseurs chinois ont mis la main sur une centaine de domaines bordelais. Un fond de pension belge a déjà racheté des centaines d’hectares dans le nord de la France. En Bretagne, Synutra, géant de la nutrition infantile en Chine, fait actuellement construire à Carhaix une énorme usine de transformation de lait. À partir de 2016, 700 éleveurs livreront un million de litres à Synutra qui l’exportera en poudre de lait pour les nourrissons de la classe moyenne chinoise.

Extrait d’un article de Mickaël Correia dans le journal CQFD de juin 2015.

Distribution en circuits courts = intérêt général

À la fin des années 90, après avoir constaté les dégâts causés par les nouvelles formes de commercialisation en agriculture, des paysans pionniers et inventifs réhabilitent les circuits courts. Premier argument, la vente directe freine l’exode rural en maintenant des agriculteurs et en permettant à d’autres de s’installer. On constate qu’une petite ferme qui pratique la vente directe a un revenu comparable à des fermes deux ou trois fois plus importantes mais dont la commercialisation est soumise aux lois et marges de la grande distribution. Deuxième argument, en vendant directement, l’agriculteur est maître chez lui, il est responsable de la vente de son produit. Pour ce faire, il doit acquérir de nouvelles compétences lui permettant de mieux valoriser les fruits de son travail et adopter une nouvelle pratique du métier. On ne se contente plus de produire et de livrer ses produits (bons ou mauvais !) aux firmes agroalimentaires, on prête une plus grande attention à la transformation et à la qualité du produit, on maîtrise sa commercialisation. Dit autrement, l’agriculteur n’a plus les yeux fixés sur le cours des marchés ou la politique agricole commune, mais sur son voisinage et sur les marchés locaux.
Adossée à ces réflexions, la vente directe a pris un nouvel essor au début des années 2000. On assiste à un fourmillement d’initiatives innovantes, parmi lesquelles la création des Amap et de leurs fameux paniers (pas loin de 300 000 consommateurs en 2012).
(…)
Un processus de re-localisation de l’agriculture est en marche, parfois soutenu par des collectivités qui veulent pour leurs cantines scolaires du bio ou du local.
(…)
Nombre de politiques prennent conscience que l’agriculture de proximité favorise les installations sur de petites surfaces et que ces fermes, dotées d’un bon modèle économique, profitent à l’économie et à l’emploi local.
(…)
Un producteur sur cinq vend en circuit court et c’est plus d’un sur deux pour les agriculteurs bio. Ce chiffre est loin d’être négligeable mais ce marché ne représente que 6 à 7 % des achats alimentaires et ne pèse que 12 % de la valeur des ventes.
(…)
Or force est de constater que les procédures et appuis du système institutionnel (accès au foncier, procédures administratives et autorisations d’exploiter, aides financières, prêts, etc.) sont d’abord pensés pour des exploitations moyennes ou grandes s’inscrivant dans une agriculture plus industrielle (…)

Extraits d’un article de la revue Chemins de terre éditée par l’association Terre de liens.

L’agroécologie, l’agriculture qui peut nous sauver

Vandana Shiva : La Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (UNCTAD) a récemment envoyé une alerte aux gouvernements du monde.
Elle affirme que, s’ils ne réagissent pas pour apporter une vraie protection aux petites exploitations, les populations seront dépassées par une crise d’une ampleur trop importante pour les gouvernements. Le devoir des dirigeants n’est pas de mettre la planète à la disposition des entreprises, mais d’assurer la bonne gestion des graines, des sols, de l’eau, etc.
Ils doivent s’assurer que l’alimentation est produite dans de bonnes conditions pour l’environnement et la société. Les gouvernements devraient avoir l’obligation de défendre les fermiers et de leur donner la priorité, du fait du rôle nourricier des agriculteurs.
Les décideurs doivent abandonner la grille de lecture qui présente le spéculateur comme celui qui crée de la croissance. En bout de chaîne, le fermier est le grand perdant alors que, quand la crise va frapper, c’est le premier que nous irons voir pour trouver des solutions. Les agriculteurs devraient avoir une juste rémunération de leur travail, une vie moins précaire et une reconnaissance des dirigeants pour leur rôle fondamental.
(…)
Je distinguerai tout d’abord deux sortes de firmes : d’une part celles qui favorisent la protection de l’environnement et de la société, et d’autre part celles qui se comportent comme des prédateurs, pillent la planète et exploitent les populations. Cette distinction doit désormais être prise en compte pour nous assurer que les entreprises responsables, engagées et éthiques sont bien celles qui prospèrent. Les sociétés qui se comportent comme des criminels doivent être traitées comme tels. Il existe suffisamment de lois pour cela, elles doivent être appliquées !

Les entreprises du secteur agroalimentaire ont une large part de responsabilité, car leurs choix sont lourds de conséquences. La plupart imposent à travers leurs politiques d’achat des méthodes agricoles chimiques et intensives. Ces techniques impliquent l’utilisation massive d’engrais et de pesticides et une consommation d’eau colossale, qui représente au niveau mondial 70 % des prélèvements d’eau douce dans les rivières, les lacs et les aquifères. Ces méthodes appauvrissent les sols et diminuent le rendement des exploitations à l’échelle d’une génération.

Tout cela, alors même que nous savons qu’en dix ans à peine, les petits agriculteurs peuvent doubler la production alimentaire des régions vulnérables en recourant à l’agroécologie : un ensemble de méthodes qui ne font pas appel aux produits chimiques et préservent les ressources en eau, protègent la biodiversité et les sols, et luttent efficacement contre le réchauffement climatique. Pourtant, l’industrie ne fait rien ou presque pour promouvoir ces avancées.

Extraits d’un entretien entre Vandana Shiva et Lionel Astruc dans le journal Les Zindigné(e)s d’avril 2015.

Le ministère de l’Agriculture dissimulateur ?

L’État est-il en train d’étouffer un nouveau scandale sanitaire de première ampleur ? En tout cas, il ne facilite pas (c’est le moins qu’on puisse dire !) les démarches des agriculteurs, de plus en plus nombreux à développer des cancers et autres maladies dus à l’utilisation des pesticides.
(…)
C’est d’abord contre l’État et notamment le ministère de l’Agriculture qu’ils (les agriculteurs) doivent batailler. Car la plupart des produits responsables des pathologies développées ont été retirés du marché.
Or, c’est l’État qui organise la collecte de l’ensemble des produits sur le territoire. Sous son contrôle, la société Adivalor récupère les bidons, usagés ou non, et toute trace de l’existence du produit. « Chaque mois, des produits sont retirés du jour au lendemain, explique Patrick, viticulteur dans le Bordelais. On nous dit que le produit n’est plus autorisé à la vente et qu’il faut rendre nos stocks, sans plus d’explications. C’est totalement opaque. » Une collecte obligatoire régie par le décret 2002-540 du 18 avril 2002 et l’article L541-2 du code de l’environnement.
Ainsi il est interdit et pénalement répréhensible de conserver ne serait-ce que des bidons vides ou des étiquettes des produits retirés du marché.
Cette disposition complique un peu plus la recherche de preuves d’empoisonnement pour les victimes, qui doivent alors demander au ministère de l’Agriculture de leur fournir les documents sur la composition chimique des produits. Et la tâche est ardue. Du coté des fabricants, tous les documents sur les produits retirés ont soit miraculeusement disparu, soit sont protégés par le secret commercial, soit ne sont pas archivés.

En décembre 2012, Stéphane Le Foll, le ministre de l’Agriculture, s’était engagé à faciliter ces démarches. Une simple demande écrite à la Direction générale de l’alimentation (DGAL) devait ouvrir l’accès aux dossiers d’autorisation de mise sur le marché et aux étiquettes commerciales des produits incriminés. Plus d’un an après, il n’en est rien. Le Ministère n’a dans aucun cas facilité l’accès aux dossiers. L’avocat des victimes, maître Lafforgue, a dû saisir la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada) dans plusieurs dossiers. À chaque fois, la Cada a émis un avis favorable à la communication des documents par le ministère de l’Agriculture. Et dans aucun des cas, il ne s’est exécuté.

Extraits d’un article de Geoffrey Livolsi dans Siné mensuel de mars 2014.