Migrations massives

Les migrations massives de populations sont toujours liées à des urgences vitales. Après le rappel de cette évidence, nous devons surtout insister sur les interdépendances politiques et économiques qui nous lient aux peuples en errance. Devant le creusement profond des inégalités et les alarmantes prévisions de changements climatiques, les réponses de nos gouvernants paraissent terriblement dérisoires.
La croyance dans un système qui épuise les ressources naturelles sans pourvoir aux besoins élémentaires d’une multitude d’êtres humains relève plus de l’intégrisme religieux que des valeurs républicaines dont pourtant ils se prévalent. Il est donc inconcevable de laisser au seul dogme de la concurrence l’organisation des rapports économiques et sociaux.
Ainsi, la concurrence, largement faussée au détriment de l’Afrique, engendre l’enrichissement exponentiel des uns et l’appauvrissement continu des autres. Ces déséquilibres sont alimentés bien sûr par l’arbitraire et nourrissent l’injustice. Une injustice jugée trop souvent fatale et à laquelle s’ajoute la plupart du temps son corollaire, l’insécurité. Or le fossé économique qui isole l’Afrique procède d’une accumulation de préjudices.
L’arrogante richesse financière et matérielle des sociétés occidentales ne peut être regardée comme le produit d’une intelligence supérieure. Elle doit être appréhendée à l’aide d’un détour historique par le « temps béni » de l’esclavage et de la colonisation.
Nos élites ne s’encombrent évidemment pas de cette Histoire-là ! Du méprisant discours de Dakar de M. Sarkozy à l’interventionnisme de M. Hollande, en passant par les délires de propos sectaires sur les réseaux numériques, la France ne parvient jamais à décoloniser son regard sur « l’homme africain ». On retrouve cette pollution raciste » dans l’esprit des lois sur l’immigration concoctées ces 30 dernières années, ainsi que dans l’attitude des gouvernements face aux crises migratoires.
Sous le prétexte de partenariats fallacieux, la prédation n’a jamais été interrompue.[…]

Extrait d’un article de Yann Fievet dans le journal Les Zindigné(e)s d’octobre 2015.

Le business des migrants

… à Lampedusa les centres d’accueil des migrants sont gérés par des sociétés privées, sur délégation de l’État, sociétés qui emportent depuis des années les appels d’offres et sur lesquelles la mafia a la mainmise.
Chaque migrant rapporte 30 euros par jour, ils sont des milliers. Un mafieux mis sur écoute confiait que ce business est plus rentable et moins dangereux que celui de la drogue, hommes et femmes fournissant ensuite une main-d’œuvre docile dans les champs, sur les chantiers ou sur les trottoirs.
Passeurs et mafieux ne font cependant que profiter, pour leurs trafics, d’une politique européenne qui non seulement ne se soucie pas des conditions dans lesquelles s’effectuent les déplacements de la misère et de la peur, mais suscite elle-même ces déplacements en soutenant des régimes corrompus ou despotiques, et en organisant l’économie de l’Afrique exclusivement selon ses propres intérêts (cf. l’accord de partenariat économique de 2013, qui interdit aux pays africains signataires de taxer les produits importés de l’UE, mettant l’agriculture vivrière locale en concurrence avec l’agriculture européenne).
C’est ainsi que l’on fabrique des migrants dont beaucoup arriveront finalement à se faufiler chez nous car nous les demandons. Ils ne viendraient pas ici s’ils ne savaient pas qu’ils y trouveront du travail. Clandestin, ultra-précaire et sous-payé, certes, mais c’est toujours mieux que le cachot, la gamelle vide ou la tombe.

Extrait d’un article de Jean-Marie Laclavetine dans le journal Siné mensuel de mai 2015

Vue déformée des conflits à l’étranger

Le développement de l’action humanitaire depuis les années 1970 couplé aux guerres justes contre le terrorisme a gommé la dimension politique des conflits armés en Afrique. Marielle Debos, chercheuse en science politique, nous éclaire sur la nécessité de renouer avec une pensée du politique.

Les discours dominants tendent à les dépolitiser. Ces conflits sont traités soit comme des questions sécuritaires – il faut s’y intéresser parce qu’ils représentent une menace au-delà du continent africain -, soit comme des questions humanitaires – il faut s’y intéresser parce qu’il faut aller sauver les Africains-, beaucoup plus rarement comme des questions politiques.
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Dans les années 1990, les conflits africains étaient d’emblée étiquetés ethniques. Aujourd’hui, la violence est présentée comme un problème avant tout religieux. Par exemple, les affrontements qui ont éclaté en Centrafrique en 2013 ont été interprétés comme inter-religieux, alors même que les lignes de clivage entre les forces politiques et les groupes armés étaient plus complexes qu’une simple opposition entre chrétiens et musulmans.
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La Centrafrique est l’un des pays les plus pauvres du monde en dépit de l’exploitation des diamants, les ressources sont concentrées dans la capitale laissant les zones rurales dans des conditions d’extrême austérité. Les services publics, qui n’ont jamais bien fonctionné, ont été affaiblis par les programmes d’ajustement structurel imposés par les institutions financières internationales. Ces éléments sont cruciaux si l’on veut comprendre la violence politique qui a marqué l’histoire du pays et le conflit extrêmement violent qui a éclaté en 2013.
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La radicalisation religieuse n’est cependant pas un processus qui se déroulerait uniquement sur le plan de la religion ou des idées. Pour comprendre comment des gens finissent par s’enrôler (ou par être enrôlés) dans de tels groupes, il faut prendre en compte leurs trajectoires sociales et le poids des contextes. S’intéresser à l’histoire des gens ordinaires qui à un moment de leur vie s’engagent dans des groupes violents permet une compréhension plus fine de la dynamique de ces groupes que la seule hypothèse d’une adhésion idéologique au projet djihadiste. On a besoin d’analyses qui considèrent la religion comme un fait social comme un autre et qui prennent en compte les processus multiples qui participent de la création et du développement des groupes armés.

Extraits d’un entretien entre Marielle Debos, chercheuse en science politique, et Mathieu Léonard du journal CQFD (mars 2015).