Les revenus distribués en dividendes

C’est un chiffre clé, à ne jamais oublier, à répandre autour de soi : en 1980, les revenus distribués en dividendes représentaient 4 % de la masse salariale, contre plus de 12 % aujourd’hui. Un triplement, donc.
Ce chiffre condense tous nos soucis : les salaires qui stagnent, les emplois détruits, d’autres qui ne sont pas créés, les stages sous-payés, le « travailler plus pour gagner moins », la fraude fiscale des multinationales, les milliards qu’elles touchent en subventions, etc. Mais aussi des investissements qui sont réduits à la portion congrue.

C’est la seconde donnée : dans les années 1980, les entreprises consacraient environ 40 % de leurs profits aux dividendes. C’est désormais plus du double, aux alentours de 85 % (source : Insee). Reste 15 % pour les salariés et les investissements. Il y a là comme un capitalisme cannibale, qui se dévore lui-même, tout pour les actionnaires. C’est une ponction mortifère pour l’économie française. Comme un vampire qui lui suce le sang.

Ce chiffre, évidemment, n’est jamais livré, discuté, dans les médias.
C’est le silence autour.
À nous, donc, de le rappeler, de le marteler, de le sortir de l’oubli, d’en faire le cœur du débat.

Extrait d’un article du journal Fakir de mai-juin 2016.

Licenciements et profits

On s’est retrouvé tôt, ce matin-là, dans les sous-sol de la Bourse, pour investir l’Assemblée générale de Casino. Avec nous, y avait Roger, Christophe, Sylvain, Jacqueline, des gérants de Petit Casino, épuisés, ruinés parfois. Tandis que leur PDG, Jean-Charles Naouri, 63e fortune de France, faisait fiérot la Une des magazines. Y avait Maguy aussi, François, Jean-Louis, des anciens Moulinex, licenciés avec pertes et fracas. Tandis que leur actionnaire principal, Jean-Charles Naouri, s’en sortait sans dégât. Y avait nous, aussi, parce qu’on savait un truc : alors au ministère de l’Économie, au cabinet (socialiste) de Pierre Bérégovoy, c’est ce même Jean-Charles Naouri qui a libéralisé la finance dans les années 1980. Alors on est tous devenus des petits actionnaires…

Dans nos fauteuils, on s’ennuie. À la tribune, le PDG devise sur le « ROC », « le résultat net consolidé », « les responsabilités sociales et environnementales », tout le baratin.
« Bien, maintenant, la séance des questions peut commencer. »
Ma « question » va, évidemment, virer au long édito.
« Je note dans le rapport qui vient d’être rendu, un assez long rapport, qu’il y a une absence des salariés. Il est marqué sur le tableau derrière vous qu’il y a 200 000 collaborateurs à travers le monde, et pourtant, les salariés, vous n’en avez pas parlé, pas un mot. Quand on connaît votre parcours, c’est quelque chose qui ne surprend pas.
Sur ce qui s’est produit chez Moulinex, par exemple : vous êtes passé là-bas, vous avez fait une plus-value confortable, il y a eu 3 500 licenciements, avec des divorces, des dépressions, des suicides, et ainsi de suite, mais vous, vous en êtes sorti.
Quant au groupe Casino, j’ai rencontré un certain nombre de gérants, qui espéraient obtenir un revenu acceptable, ils travaillent 70 heures par semaine, et ils terminent à la fin du mois avec 1000 euros. C’est sur ça, quand même, qu’est assis votre 1,3 million de salaire annuel. C’est sur ça que sont assis les dividendes en hausse de 4,7 % qui vont pouvoir être versés. »
La salle s’ébroue, hostile. Poursuivre le réquisitoire, quand même, calmement : « Dernier point : dans les années 1980, vous avez été le grand libérateur de la finance en France, aux cotés de Pierre Bérégovoy. Vous avez converti les socialistes aux affaires, avant de passer aux affaires vous-même, homme d’affaires pris dans les affaires, avec le délit d’initié de la Société générale, où vous avez été finalement blanchi. Ma question, c’est : à cette époque-là, vous avez été un initiateur, vous avez converti la gauche à l’affairisme, à la finance, qui écrase les salariés depuis vingt-cinq ans. Est-ce que, aujourd’hui, vous ne pourriez pas être un initiateur en sens inverse ? À savoir, plutôt que d’augmenter les dividendes de 4,7 %, vu que le cours de bourse a déjà grimpé de 50 % en un an, pourquoi ne pas reverser l’équivalent de la hausse des dividendes aux gérants des Petits Casino ? »
D’un revers de main, Jean-Charles Naouri balaie mon intervention : « Je vous remercie pour cet aspect-là. Nous passons maintenant à la question suivante. »
La salle applaudit, rigole : comme si le mépris était un trait d’humour.
[…]
Christophe Léger passe la seconde couche : « Le bilan financier du groupe est très flatteur. C’est pas le cas du bilan social. J’étais gérant d’un Petit Casino. Mon histoire, elle est simple : j’ai cru aux promesses des recruteurs du groupe, sur le commerce de proximité, sur le lien social, j’y ai cru. Avec mon épouse, nous avons abandonné des situations enviables. Quelques années plus tard, on est des cas sociaux. J’ai failli mourir d’épuisement au travail. » Loin de compatir, la salle s’énerve : « Ouh ! »
« Je suis resté trois mois à l’hôpital… Je suis tombé dans le coma. »
Ce témoignage essuie le même mutisme du PDG. Christophe me confie à l’oreille : « C’est fou, quand même, les actionnaires, tu leur dis que tu as failli crever, ils sifflent ! »

Extraits du journal Fakir de janvier-février 2016.

Accaparement des richesses

Le 3 septempbre 2007, Nicolas Sarkozy dîne en tête à tête avec Albert Frère.
Le financier belge est un compagnon de route, et de longue date, du président. Il était à son QG de campagne, le 6 mai 2007, le soir de la victoire. Il a ensuite participé à la nuit du Fouquet’s. S’est rendu en vacances au fort de Brégançon. Bientôt, à l’Élysée, on lui remettra la grand’croix de la Légion d’honneur, notre plus haute distinction, qui « récompense les mérites éminents rendus à la nation », et de même pour son associé, le canadiens Paul Desmarais, que l’élu de la République loue ainsi : « Si je suis aujourd’hui président, je le dois en partie aux conseils, à l’amitié et à la fidélité de Paul Desmarais. »

De tels hommes ne se satisfont pas de breloques. Les dettes – « je le dois » – fussent-elles morales, ne se paient pas en colifichets.
Avec la complaisance de la Caisse des Dépôts, Albert Frère a revendu Quick et ses parts dans Eiffage, il est monté au capital de Suez, et depuis deux ans, malgré l’annonce par Dominique de Villepin, les affaires traînent : Suez et Gaz de France n’ont toujours pas fusionné.
À cause des Français, hostiles à cette opération : mais comptent-ils, maintenant l’élection passée ? À cause des socialistes, vent debout à leur tour, mais idem. À cause du conseil constitutionnel, qui a repoussé la fusion à l’après présidentielle. À cause de son ami Nicolas Sarkozy, surtout, bizarrement, et de sa guéguerre avec Villepin.
Le 6 avril 2004, alors ministre des Finances, Sarkozy avait, dans son style, martelé devant les salariés : « Il n’y aura pas de privatisation d’EDF et GDF. C’est clair, c’est simple, c’est net ! » Et un mois plus tard, sur le plateau de France 2, il s’était engagé derechef : « Par la loi, je vais donner la garantie que l’État ne descendra pas au-dessous de 70 % du capital. » Et autres, « EDF-GDF ne sera pas privatisé, ni aujourd’hui ni demain », « Est-ce que nous voulons privatiser l’entreprise ? La réponse est non, non et non ! » Des promesses qui lui collent aux basques. »Tu dis oui ou tu dis non ? L’interpelle Albert Frère, lors de ce souper. Il faut en finir. » Ainsi sommé de trancher, de choisir entre ses engagements devant le peuple et son attachement aux spéculateurs, Nicolas Sarkozy n’hésite plus. En moins de vingt minutes, le sort de GDF est scellé. L’entreprise passe dans le giron de Suez. L’État descend à 35,3 %.
(…)

Jusque 2004, GDF versait 0 € à ses actionnaires… qui n’existaient pas, service public oblige.
En 2005, à l’ouverture du capital, l’entreprise démarre avec 0,68 € par action.
Ce dividende triple en 2008, l’année de la fusion : 2,20 €, puis se stabilise à 1,50 €.
Plus frappant encore : en 2005, 40 % des bénéfices sont redistribués aux actionnaires. Ce n’est déjà pas rien. Mais à partir de 2009, ce taux grimpe au-delà des 70 %. Et désormais, la situation frise le surréalisme : c’est 100 % des profit qui sont versés en dividendes ! Soit chaque année, 3,5 milliards de garantie, sans risque.
3 500 000 000.
Divisés par 11,5 millions de foyers abonnés au gaz.
= 304,34.
En 2014, comme en 2013, en 2012, etc., chaque foyer abonné au gaz verse 304,34 € aux actionnaires de GDF-Suez.
Un véritable impôt inversé.
Qui prend aux travailleurs, aux retraités, aux chômeurs, pour le reverser à une minorité de privilégiés.
« C’est une priorité pour GDF-Suez, estime le PDG. C’est une sorte de contrat moral que nous avons avec le marché et avec nos actionnaires. »
Voilà la priorité « industrielle, et cette soif d’or maquillée en « morale ».
Mais ce choix défrise jusque chez les financiers : « GDF-Suez : Quand le dividende impose sa loi », titre ainsi Les Échos. Et la journaliste s’interroge : « Un tel effort est-il bien raisonnable, alors que le groupe s’apprête à affronter de sérieuse turbulences en Europe ? »
(…)

« La partie fixe de la rémunération des deux dirigeants mandataires sociaux au titre de 2013, annonce un communiqué de GDF-Suez, est demeurée inchangée, soit 1 400 000 euros pour Gérard Mestrallet et 1 000 000 euros pour Jean-François Cirelli. »
Ce n’est que pour la partie fixe :
« La partie variable de la rémunération des deux dirigeants mandataires sociaux au titre de 2013 été fixée à 1 630 174 euros pour Gérard Mestrallet et à 892 700 euros pour Jean-François Cirelli. »
(…)
Le PDG prépare sa retraite : seize millions d’euros sont provisionnés pour sa retraite chapeau, en plus des 77 000 € par mois comme retraite de base. Au total, d’après Le Figaro – et le document de référence 2013 de GDF Suez – « pour les 27 membres du comité exécutif, le groupe gazier a provisionné 103,3 millions d’euros ».

Extraits d’un riche dossier sur GDF-Suez réalisé par François Ruffin dans le journal Fakir de décembre 2014 – février 2015.