Pujadas, symbole et défenseur de l’ « infotainment »

David Chardon commente un entretien entre Society, magazine d’actualité du groupe So Press, et David Pujadas.
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Avant tout, il faut faire crédit aux deux journalistes de Society d’avoir su oser quelques questions (relativement) incisives. Ils interrogent ainsi la réaction du présentateur face aux images de l’attentat du 11 septembre 2001 (« Waouh ! Génial ! « ), lâchée devant les caméras de Canal +. Certes, on aurait aimé que les intervieweurs relancent leur interlocuteur après sa réponse pour le moins surprenante – « Pour moi, cet avion, c’était juste un petit coucou qui venait de s’écraser et je ne pensais même pas qu’il y avait des morts » (sic) – mais sans doute l’impertinence face à un ténor de l’information a-t-elle ses limites, même pour Society.
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Enfin, sont également évoqués les « reportages racoleurs sur l’insécurité et sur les banlieues » de l’émission de TF1, « Le Droit de Savoir », où David Pujadas apprit les ficelles du métier avant de s’envoler sur LCI. Un programme qui est l’ancêtre de toutes les formes de journalisme sécuritaire qui ont envahi les écrans depuis au moins 15 ans et qui, aux yeux du présentateur, « était surtout un formidable magazine d’investigation qui n’avait pas froid aux yeux »… Simple provocation, embellissement rétrospectif de ses débuts à l’antenne, ou sincère admiration pour ce que l’information télévisée peut produire de pire ? On ne le saura pas puisqu’une fois encore les représentants de Society préfèrent ne pas aller plus avant dans l’effronterie.
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Il faudra tout de même nous expliquer ce que des sujets comme « Finlande : tous au sauna !  » ou « Truite fumée : Meilleure que le saumon ? » du journal du jeudi 15 décembre 2016 (au hasard) ont à voir avec « la marche du monde et ses ressorts ». On y verrait plutôt d’ailleurs le signe de « cette vision du monde » que « véhicule le journal », selon David Pujadas : « L’idée implicite que le salut et le bonheur résident dans la consommation ou l’accumulation des richesses ». Et le journaliste de faire « un mea culpa » quant à cette « idéologie cachée ». Un mea culpa bien commode qui n’empêchera évidemment pas David Pujadas de proposer les mêmes informations frelatées chaque soir pendant encore des années…

Malgré cette idéologie consumériste implicite benoîtement confessée, celui qui incarne le service public d’information, pas gêné par les contradictions, se révèle intransigeant sur les grands principes. Alors que ses intervieweurs lui font part d’une critique plutôt acerbe à son encontre (« un journaliste de votre rédaction nous a dit […] : « Pujadas fait partie d’une génération pour qui tout se vaut. Il considère qu’à partir du moment où l’histoire est bonne, il faut la raconter »), David Pujadas rassure le lecteur et reste ferme sur l’essentiel : « Non. Je suis, et nous sommes très attentifs à la hiérarchie de l’info. Il n’y a pas de faits divers dans le journal, sauf énorme exception ».
Il faut croire que chaque jour qui passe est l’occasion d’une « énorme exception » si l’on s’en réfère à un petit travail d’observation que nous avions mené en février 2014 : en deux semaines, parmi les 282 sujets diffusés dans les journaux de 20h de France 2, pas moins de 26 % traitaient des faits divers – entendus au sens large – ou le sport.
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Cette analogie entre, d’une part, le conflit opposant Israël aux Palestiniens ou la question des banlieues et, d’autre part, une course cycliste qui finit par ennuyer tout le monde est aussi consternante que révélatrice d’une « déformation professionnelle » qui défigure l’information et piétine les bases du journalisme. David Pujadas apparaît comme un promoteur de spectacle, réduisant l’information à un pur divertissement, à une fiction, à un match de hockey sur glace, avec un début, un milieu et une fin. Un bon conflit est un conflit qui ne dure pas ; prévenons immédiatement les acteurs de la guerre en Syrie : surtout, ne soyez pas trop longs, David Pujadas ne va pas tarder à se lasser. Et que les habitants des quartiers populaires se le tiennent pour dit : ils n’intéressent plus David Pujadas et ses amis – sauf évidemment à ce qu’éclate une émeute, ou que soit fermée une mosquée, événements à même de fournir des images suffisamment télégéniques pour attirer l’œil de ces grands professionnels de l’information !
Pour David Pujadas, tout passe, tout lasse, sauf l’audimat.

Extraits d’un article de David Chardon le 23 décembre 2016 sur le site Acrimed (site internet de l’association Action Critique Média).

Petites phrases

Les saisons médiatiques se suivent et, hélas, se ressemblent. La rentrée de septembre 2016 aura été l’occasion de le confirmer, avec son florilège de « transferts »›, de « nouvelles » émissions, voire même de « nouvelles » chaînes. C’est une impression de déjà-vu, de déjà-lu, de déjà-entendu qui domine, mais on a toutefois le sentiment qu’un pas a été franchi vers une dégradation toujours plus grande de la qualité de l’information.

Des consternantes pitreries de Cyrille Eldin dans « Le Petit journal » (Canal+) à l’institutionnalisation des rubriques consacrées aux « petites phrases » dans « Actuality » (France 2) ou « Punchline » (C8), en passant par les platitudes convenues de David Pujadas dans « L’émission politique » (France 2) ou les « enquêtes » et « reportages » à répétition sur des thèmes où les raccourcis démagogiques le disputent aux amalgames (un peu partout), le palmarès de cette rentrée est particulièrement fourni.

Et ce ne sont que quelques exemples, auxquels on aurait pu ajouter l’omniprésence d’Éric Zemmour autour de la sortie de son vrai-faux nouveau livre, le triomphe de plus en plus notable, sur l’ensemble du PAF, de l’infotainment (au détriment de l’info-tout-court), la course au scoop et au « buzz » orchestrée par les chaînes d’information en continu, ou encore les « unes » toujours plus tapageuses (et stigmatisantes) des hebdomadaires d’information générale.

Un tableau peu réjouissant, à fortiori à l’orée d’une année électorale, qui souligne d’autant plus la nécessité de faire vivre un pôle de la critique des médias, indépendant et radical qui ne se contente pas d’épingler tel ou tel « dérapage », mais qui s’attache à faire de la transformation des médias une question politique; autrement dit, une critique qui ne renonce pas à la lutte pour un autre paysage médiatique, pour une autre information, pour une amélioration des conditions de travail des journalistes, etc.
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Nous poursuivrons donc vaillamment nos publications […] Et pour bien commencer l’année, ce numéro de Médiacritique(s) et son dossier consacré à l’art et aux artistes de l’interview : de quoi réviser pour aborder la campagne présidentielle qui s’annonce, et son lot de causeries policées et dépolitisées avec les « grands candidats », et d’interrogatoires plein d’arrogance et/ou de condescendance pour les « petits »…

Édito du magazine Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed numéro du quatrième trimestre 2016.

Loi El Khomri

Le printemps 2016 aura été marqué par les mobilisations contre la « Loi Travail » (Loi El Khomri), l’un des plus importants mouvements sociaux de ces dix dernières années. Et une fois de plus, serait-on tenté de dire, les médias dominants ont joué leur partition: celle de la démobilisation sociale.

« La réforme est indispensable », nous ont-ils expliqué avant même que le projet de loi El Khomri ne soit connu. « Les opposants â la réforme sont des archaïques », ont-ils entonné en chœur lorsqu’il s’est avéré que le projet de loi était contesté. « Parmi les manifestants, nombreux sont ceux qui ne sont pas concernés par la Loi Travail », ont-ils ajouté alors que le mouvement prenait de l’ampleur. « Les grèves ont des conséquences catastrophiques pour la population », « les violences sont omniprésentes et intolérables », « l’Euro de football est pris en otage », « la France, déjà sous la menace terroriste et durement éprouvée par les inondations, avait-elle vraiment besoin de ça? », ont-ils répété en évitant soigneusement d’expliquer les raisons de la mobilisation et les arguments des grévistes et des manifestants.

Une offensive médiatique contre le mouvement de contestation de la Loi Travail qui nous a donné du grain à moudre, avec de nombreux articles publiés sur notre site, ainsi que divers tracts distribués par les équipes d’Acrimed lors des manifestations. Un travail dont nous vous donnons un aperçu dans ce numéro de Médiacritique(s) presque exclusivement consacré à la couverture médiatique de la mobilisation contre la « réforme » du Code du travail.

Comme chacun pourra le vérifier dans les pages qui suivent, cette offensive médiatique contre la contestation de la Loi Travail rappelle à quel point l’observation critique des médias est plus que jamais nécessaire. Une tâche à laquelle Acrimed essaie de se consacrer chaque jour, avec ses modestes moyens : ceux d’une association qui a fait le choix de publier l’essentiel de ses productions sur un site entièrement gratuit et sans aucune publicité.
L’occasion de rappeler qu’Acrimed a récemment lancé une souscription, avec pour objectif de réunir les 60 000 euros indispensables à son bon fonctionnement et à la pérennité de ses trois emplois salariés.

Extrait de la première page du trimestriel Médiacritique(s) de juillet-septembre 2016 édité par ACRIMED

Racisme dans les médias

Le racisme assumé et son accompagnement, conscient ou non, ne sont toutefois que la partie émergée de l’iceberg. Une autre forme de racisme, beaucoup plus insidieuse, réside dans la façon dont sont traitées les populations étrangères ou « d’origine étrangère », comme le souligne Teun A. van Dijk dans un rapport remis à l’Unesco en 2001. « La tendance générale est souvent la même : les médias, aujourd’hui aussi bien qu’il y a 50 et 100 ans, tendent à assimiler les étrangers, les immigrés, les réfugiés ou les minorités à un problème et s’y réfèrent comme “eux” plutôt que comme une partie intégrante de « nous ». Les autres sont alors stéréotypés, marginalisés et exclus à maints égards dans l’écrit et l’audiovisuel : la sélection tendancieuse de sujets d’actualité (le plus souvent le crime, la violence, la drogue ou les franchissements clandestins de la frontière), les gros titres, les images, la mise en page, le choix des mots, les métaphores et les nombreuses autres caractéristiques négatives des nouvelles et articles de fond concourent à présenter systématiquement les immigrés et les minorités non seulement comme différents mais également comme un groupe anormal, voire une menace. »

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Il en va de même, fréquemment, dans le traitement de l’information internationale, où sévit une tendance à traiter de manière différenciée les populations et sociétés non-blanches, en ayant recours à des clichés ou à des raccourcis qui confèrent à ces populations un caractère exotique, avec un ton souvent paternaliste, voire néocolonial : « Il ne suffit pas de se déplacer pour que le regard s’ouvre. Certains territoires ne sont couverts par la presse transnationale que dans des circonstances exceptionnelles, ce qui prive l’envoyé spécial dans l’urgence des prérequis nécessaires au difficile chemin de la connaissance. La construction de l’étrangéité se développe parfois par sa seule résonance vis-à-vis des enjeux nationaux intégrés par le reporter ; mobilisée par l’attention à la « communauté internationale » que forment les résidents occidentaux; réduite à « l’effet Hilton » (Le « Hilton journalisme » désigne, de manière caricaturale, le mode de travail de certains correspondants étrangers ou envoyés spéciaux qui passent plus de temps dans les salons des hôtels à discuter avec leurs collègues que sur le terrain) entretenu par la corporation des collègues compatriotes déjà sur place ; volontairement autiste pour ne pas s’encombrer de visions du monde concurrentes ; incongrue entre les bonnes dispositions du discours et un comportement chauvin qui illustre la puissance du lien entre habitus et attitudes. »

Invisibilisées, infantilisées, mises en scène… les populations des pays « du Sud » servent trop souvent de faire-valoir aux gouvernements des pays « occidentaux » (lors des « guerres éthiques »), à l’action des coopérants ou des humanitaires (lors des « catastrophes »), voire même aux journalistes eux-mêmes. Si nous n’en sommes plus à l’époque de Tintin apprenant à lire aux petits Congolais, les sujets, les angles choisis, les mots utilisés… font souvent écho à un imaginaire victimaire, colonial, voire raciste, qui interdit de concevoir « l’autre » comme étant « notre » égal, un acteur à part entière, et pas seulement un objet de compassion ou de comparaison « civilisationnelle » : « En dehors des zones potentiellement solvables, les espaces investis sont identifiés sans surprise, au hasard des sécheresses, famines, maladies, guerres interethniques, coups d’État militaires, corruptions, etc.
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Aidan White, alors secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), le soulignait en 2001: « Les journalistes sont parfois les victimes ordinaires du préjugé et de la manipulation politique. Trop souvent, l’ignorance et la méconnaissance de cultures, de traditions et de croyances différentes conduisent les médias à reproduire des stéréotypes qui encouragent le racisme et l’extrémisme. » Et de poursuivre: « Pour être efficace, le journalisme doit être intégrateur, responsable et refléter la communauté tout entière. Les journalistes doivent donc diversifier leurs sources d’information pour représenter l’ensemble des idées, des opinions et des expériences du public auxquels ils s’adressent.
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Dans un long article intitulé « Pourquoi les faits-divers stigmatisent-ils ? , Jérôme Berthaut, Éric Darras et Sylvain Laurens soulignent ainsi, sur la base d’enquêtes et d’observations au sein de plusieurs titres de la presse quotidienne régionale, que « [les] explications par « l’idéologique » apparaissent d’emblée un peu courtes », et qu’il est indispensable d’interroger certaines routines et contraintes professionnelles pour comprendre la survivance de nombre de clichés.

Il existe ainsi, selon les auteurs, « un parallèle entre, d’une part, le caractère stratégique des « faits-divers » pour la survie économique du groupe de presse et, d’autre part, les zones et les catégories de population qui apparaissent principalement dans ces rubriques ». En d’autres termes, « tout ce qui quotidiennement se passe de « positif » dans les quartiers populaires (dont les habitants ne sont pas perçus comme des acheteurs potentiels et les lecteurs utiles) est relégué, au mieux, en milieu de cahier local, dans un espace rédactionnel déjà réduit. La marginalisation des habitants des quartiers populaires dans la stratégie de diffusion se double donc d’une relégation dans la composition du journal. Il en va en revanche autrement dans les faits-divers “plus lus et plus vus », et qui méritent ainsi d’intégrer les premières pages diffusées dans l’ensemble du département ».

C’est ainsi que l’on multiplie les articles privilégiant le sensationnalisme à peu de frais, phénomène qui participe d’une stigmatisation, voire d’une discrimination, à l’encontre des quartiers populaires et de leurs habitants, avec une part importante de sujets entretenant des confusions ou des amalgames entre immigration et délinquance, relégation et « communautarisme », islam et « islamisme », etc. Les exemples sont nombreux de ces articles et reportages stigmatisants, y compris dans les médias nationaux », avec en outre un poids particulier de la relation des journalistes avec leurs sources qui, pour des raisons là encore liées à une méconnaissance du terrain, sont très souvent les sources policières et judiciaires. Les clichés racistes, de même que les amalgames discriminatoires, sont donc bien souvent au carrefour de préjugés et de routines qui, si elles peuvent s’expliquer en partie par la composition des rédactions, sont également liées aux conditions de production de l’information.

Extraits d’un dossier, sur le racisme dans les médias, de Médiacritique(s) d’avril-juin 2016, magazine trimestriel d’Acrimed