Cymès, médecin de la télé

Le 15 mars, Arrêt sur images consacrait un article au « médecin de la télé » sous le titre « Coronavirus, un Cymès matin, midi et soir ».
Et de constater : Plus rapide que la diffusion du coronavirus, la démultiplication de Michel Cymès sur les écrans. Depuis deux semaines, c’est matin, midi et soir sur France 2, RTL mais aussi France 5, TMC, La 1ère. Celui qui dit continuer ses consultations à l ‘hôpital deux matinées par semaine, passe surtout son temps dans les loges de maquillages.

Pour y dire quoi ? Pour affirmer par exemple sur « Quotidien », le 10 mars, que le coronavirus « reste une maladie virale comme on en a tous les ans » ou encore : « Il y a moins de risque [qu’en Italie], on est mieux préparés et puis je ne crois pas qu’un jour on va mettre toute la France en quarantaine. » Ou encore sur Europe 1 (1e 10 mars également): « Je ne suis absolument pas inquiet. C’est un virus de plus, on le dit souvent, c’est une forme de grippe. Je ne suis pas inquiet pour moi parce que je suis en bonne santé et que je ne fais pas partie des cas les plus graves ».

Avant de battre sa coulpe six jours plus tard, dans « C à Vous »: « Je fais mon mea culpa aussi, j’ai probablement trop rassuré les Français (sic), mais en même temps, comment les inquiéter de façon excessive quand on n’a pas les données épidémiques à 15 jours ou 3 semaines qui permettent de dire que ça va être aussi catastrophique qu’aujourd’hui. »
Certains lui rétorqueraient, sans doute, qu’ils disposaient de telles données. Mais quand bien même… et surtout : quand on ne sait pas, ou quand on affirme – comme Michel Cymès lui-même – que « chaque heure, ça change », pourquoi se précipiter sur tous les plateaux en tenue de sachant/savant ? Et si le temps de la connaissance scientifique ne coïncide pas avec le temps médiatique de l’information en continu, pourquoi chercher à tout prix à plaquer le premier sur le second ? « C’est toute la difficulté de la communication, je suis bien placé pour vous le dire », ose Michel Cymès face à Anne-Élisabeth Lemoine sur France 5. C’est là tout le problème en effet : confondre l’information avec la communication permanente… et l’entrepreneuriat médiatique personnel.

Suite à un tel plantage, d’aucuns auraient pensé que Michel Cymès allait se faire discret, au moins pour quelque temps. Il n’en fut rien. […]

Mais Michel Cymès ne saurait se contenter d’être un père-la-morale. Comme tout bon expert médiatique, il dispose également d’une casquette « chien de garde ». Un rôle qui lui permet de décréter ce qui peut être dit (ou non) sur un plateau, et sous quelle forme. Celle qui en fait les frais ? Juliette Richard, infirmière aux urgences de l’hôpital Robert Debré et membre du collectif Inter-urgences.

[…]

Bien qu’en première ligne dans le combat contre le virus, Juliette Richard refuse de se soumettre aux injonctions à « l’union nationale », qui réclamerait que toute critique soit suspendue. Et c’est bien là ce qui dérange Michel Cymès. Toute honte bue, l’expert va donc rectifier pour l’infirmière… le sens des « priorités » :
– Léa Salamé : Michel, vous comprenez ce que dit Juliette ce soir ?
– Michel Cymès: Oui, je comprends tout à fait ce que dit Juliette. Et il faut vraiment rendre hommage à tout le personnel soignant et notamment aux infirmières qui alertent depuis longtemps. Je pense juste qu’aujourd’hui, la priorité c’est de sauver des vies. La priorité, c’est de sauver les patients qui vont venir, la priorité c’est de tout faire pour qu’il y ait le moins de morts possible parce qu’il va y en avoir malheureusement beaucoup. Encore une fois je suis tout à fait d’accord avec vous, et je travaille à l’hôpital donc je sais très bien ce qui s’y passe, mais je pense qu’il faut qu’on mette tout ça de côté un petit peu aujourd’hui.
– Juliette Richard : Moi je dis juste qu’à l’heure actuelle on est en train de faire des choix : « Toi tu vas mourir, toi tu vas vivre », c’est juste pas normal aujourd’hui.
– Michel Cymès : On n’en est pas là, franchement Juliette, on n’en est pas là.
– Juliette Richard : Il y a certains hôpitaux où ils en sont déjà là en réa.
– Michel Cyrnès : Non, je ne crois pas qu’on puisse dire aujourd’hui… Alors on va affoler les gens en disant : « Bah vous, vous êtes un peu trop vieux et vous avez une maladie, on n’est pas sûrs de vous en sortir (sic) on va vous mettre de côté. » On ne peut pas dire ça aujourd’hui.

On ne saurait que trop conseiller à Michel Cymès – une fois délivré de ses multiples émissions quotidiennes – de se pencher sur les témoignages émanant de « l’hôpital qu’il connaît si bien ». Témoignages que révélait, par exemple, un article du Parisien le 17 mars : « Il va falloir choisir » entre les malades, admettent des soignants.
Faute de places suffisantes en réanimation, des soignants dans les zones les plus touchées par l’épidémie nous confient avoir renoncé à intuber des patients de 70 ans, déjà malades.

Extrait d’un article du numéro d’avril 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Réforme de retraites vue par les médias

« Les cheminots et les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressurer davantage », s’alarmait Franz-Olivier Giesbert dans le Figaro du 4 décembre… 1995.
Vingt-quatre ans plus tard, alors que la grève fait rage contre le projet de réforme des retraites, l’orthodoxie médiatique n’a pas bougé d’un iota. Et l’on dirait même plus : les contre-réformes menées au cours des vingt dernières années ont été autant d’occasions, pour les tenants du système médiatique, d’affûter leurs harangues sur tous les tons et tous les canaux.

Ainsi, depuis le 5 décembre, éditorialistes, rédacteurs en chef et autres éminences médiatiques s’engagent à corps perdu pour défendre ce que l’économiste Élie Cohen dépeint comme « la mère de toutes les reformes, celle qui devait concilier justice sociale, lisibilité et prévisibilité ». (29 nov.)
Le (petit) périmètre du débat est balisé : la réforme est inéluctable, d’ailleurs elle est excellente (page 3); les « galères » d’usagers écrasent la couverture des grèves (page 41), en particulier dans les JT devenus, au choix, succursales de Bison futé, ou cellules de crise pour entreprises en péril (page 13); les violences médiatiques se multiplient à l’encontre des grévistes en général, et de la CGT en particulier.

Si les chaînes d’information en continu se mobilisent (page 25), les radios privées sont en tête de cortège (page 31); la grande presse, quant à elle, veille au bon déroulé du « dialogue social », et prodigue au prince divers conseils pour que cessent les « blocages » (page 21), les yeux rivés sur les sondages et « l’essoufflement » tant attendu ! Et qu’importe si les oracles de comptoir sont contredits d’une heure sur l’autre : proportionnelle au niveau d’indigence, l’immunité journalistique permet à la fleur de l’éditocratie de se maintenir en poste (page 19).
De même, cet univers orwellien autorise la libre circulation des mantras les plus mensongers – « les femmes seront les grandes gagnantes », par exemple – au mépris de toute contradiction sérieuse (page 38).

Obsédé par la « sortie de crise », le journalisme de commentaire voudrait baliser les termes du conflit, agitant certains enjeux comme le retrait de l’âge pivot (dont dépendrait le « dénouement » final) ou la suppression des « régimes spéciaux », jugée légitime et nécessaire (page 17). Calqués sur l’agenda gouvernemental, ces choix éditoriaux dénotent un suivisme zélé de la part des grands médias qui, dans le cas de France 2, confine à la propagande (page 9). Mais ils constituent surtout des déformations en chaîne des réalités sociales : les médias sont plus occupés à faire rentrer la mobilisation dans des cases préétablies qu’à la donner à voir dans sa diversité. Ainsi la vie des grévistes et les multiples actions – rivalisant de créativité – quiils entreprennent échappent-elles presque intégralement aux radars médiatiques.

C’est bien là la moindre des règles du journalisme dominant : hors des chemins balisés, point de salut ! D’un revers de main, les propositions visant à améliorer le système de retraites actuel sont écartées au prétexte qu’aucune ne serait « réaliste ». Idem pour les actions jugées « illégitimes » ou les démarches syndicales refusant le jeu en trompe l’œil de la « concertation ». Au cours de leurs interviews-interrogatoires, les chiens de garde ne cessent de rappeler aux opposants ce périmètre étriqué de la contestation légitime et bienséante.

Bref: cette séquence révèle une nouvelle fois le rôle politique des grands médias en temps de crise. Par leurs partis pris systématiques et leur traitement amputé de l’information, ils se font promoteurs de la démobilisation sociale et gardiens de l’ordre dominant. Et posent, à ce titre, un problème démocratique majeur.

Édito du numéro de janvier 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

Journalistes militants

Gilets jaunes : Luc Ferry voudrait que les policiers « se servent de leurs armes »
Brice Couturier : « Mais bon sang ! Foutez-les tous en taule ! Rétablissez l’ordre !
Christophe Barbier : « le système n’est pas assez violent avec les chômeurs »-

[…]

Taha Bouhafs, ou Gaspard Glanz, seraient des militants et non des journalistes, car ils sont systématiquement au cœur des manifestations (sous-en-tendu parties prenantes) et couvrent régulièrement des mobilisations sociales. Or, et ce n’est pas encore interdit, un journaliste peut avoir des centres d’intérêt privilégiés, et en faire des cibles éditoriales. C’est même une base du métier, et tous les professionnels s’y livrent chaque jour, en choisissant de traiter tel sujet tout en en laissant des milliers d’autres sur le carreau. Dans certains cas, ces choix éditoriaux peuvent se systématiser, y compris au point de devenir… une spécialité pour le journaliste en question.
Notion qui, certes, échappe à la plupart des éditocrates, spécialistes de tout, et donc surtout de rien. Il ne viendrait pas à l’idée d’un éditorialiste de critiquer les pratiques professionnelles de la poignée d’ « experts en mouvements sociaux » qui se sont succédé tous les samedis depuis des mois sur les chaînes d’information en continu, dont la spécialisation consiste à s’asseoir en plateau pour commenter « la violence » des gilets jaunes. Militer depuis son clavier ou en plateau, oui, mais pas dans la rue !

[…]

Pour ne rien arranger, Taha Bouhafs a été un temps militant de la France insoumise, allant jusqu’à se présenter aux élections législatives en juin 2017. Un élément clé parcours dont les éditorialistes font un véritable grief, là encore, à des fins discriminatoires…
Car les exemples sont légion de journalistes assénant le catéchisme néolibéral à longueur d’antenne, jusqu’à ceux qui s’engagent en politique – ou qui en reviennent ! – sans être pourtant taxés de « militants ».

Roselyne Bachelot, qui anime quotidiennement la matinale de LCI, a-t-elle droit à une telle étiquette ? Quid de Bernard Guetta, député européen En marche, ou de Bruno-Roger Petit, ex porte-parole de l’Élysée et désormais… « conseiller mémoire » d’Emmanuel Macron ? Ou encore de Laurence Haïm, correspondante aux États-Unis pour les chaînes du groupe Canal, devenue en 2017 porte-parole d’Emmanuel Macron en charge des questions internationales après avoir fait partie de l’équipe de campagne d’En marche, et qui, en mai dernier, livrait au service public un reportage sur la fondation Obama ?
Malgré leur engagement explicite, ces personnalités continuent d’apparaître, aux yeux des grands médias, comme de simples « journalistes », sans que des confrères se sentent bizarrement dans l’obligation d’y accoler le terme « militant ».

Si le terme « militant » (synonyme : « engagé ») n’a évidemment rien de dégradant, les commentateurs professionnels l’agitent comme un épouvantail dès lors que la pensée de la personne incriminée affiche des préférences politiques, taxées à tort ou à raison, de « radicales »… Cette disqualification a priori courante dans les grands médias, est appliquée aux journalistes, mais également aux chercheurs et universitaires. Elle vise simplement à discréditer ces derniers, et à les exclure – ou tout simplement à les marquer symboliquement dans l’espace médiatique. Nombre d’historiens et de sociologues, comme Monique Pinçon-Charlot, font régulièrement les frais de ce type de procédés. Au contraire, d’ailleurs, de nombre d’ « experts » omniprésents, dont les portraits médiatiques passent souvent sous silence l’engagement politique.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed, d’octobre 2019.

Pascal Praud et les gilets jaunes

[…] Plus tard sur RTL, Christelle Rebière s’interroge aux actualités de 12h50: « Que s’est-il vraiment passé à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière ? »
Pour le savoir, la journaliste interviewe Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et délégué CGT. Une interview qui va rapidement virer… à l’interrogatoire.

Lorsque le médecin commence à affirmer que les manifestants n’ont fait que se réfugier dans le périmètre de l’hôpital, la journaliste le coupe, exaspérée: « Non mais franchement, c’est devenu un refuge un hôpital aujourd’hui ? » Et lorsqu’il évoque la « surmédiatisation » de cette affaire, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase: « Enfin attendez, excusez-moi mais on n’a quand même jamais vu ça, vous pouvez pas nous dire que c’est juste une affaire comme ça, alors qu’Agnès Buzyn nous explique qu’en plus les grilles de l’hôpital ont été forcées… »

Le médecin tente de poursuivre mais est aussitôt coupé par la journaliste : « En plus après on retrouve une dizaine de personnes aux portes du service de réanimation, c’est quand même extrêmement grave d’arriver jusque-là dans l’hôpital, non ? » La journaliste, visiblement excédée par l’absence de condamnation de cette inexcusable « intrusion », coupera court à l’entretien.

Quelques heures plus tôt, dans « L’Heure des pros » (CNews), Pascal Praud et Jérôme Béglê (directeur adjoint de la rédaction du Point) en étaient quant à eux déjà à regretter… le laxisme pénal à venir !
– Jérôme Béglé : je suis pessimiste parce que je suis assez convaincu que ces 3o personnes ne vont pas faire de prison ferme, parce qu’on va dire… d’abord les 30 vont pas être condamnées aux mêmes peines, ça va mettre des semaines pour pas dire des mois pour qu’elles soient condamnées, puis il y aura des appels, puis on sait très bien, parce que vous pouvez pas…
– Pascal Praud: Non mais vous pouvez déjà les mettre à l’ombre très tranquillement ces 30 personnes qui rentrent dans un hôpital…

Un débat qui avait commencé dans l’ivresse des profondeurs, dans lesquelles l’éditorialiste Jean-Claude Dassier plongeait la tête la première : « j’espère, j’espère pour eux qu’ils étaient alcoolisés. Parce que contrairement à ce qu’on raconte, ou on fait semblant d’oublier, il y a aussi beaucoup d’alcool […] j’espère pour eux parce que sinon je sais pas comment expliquer une intrusion dans un hôpital. Ça interroge, ça pose beaucoup de questions, on va y revenir, mais la pour moi c’est stupéfaction, c’est… j’espère pour eux qu’ils avaient forcé sur la bière ! »

Une fois n’est pas coutume, remettons-nous-en à la lucidité de Pascal Praud, pour qui « la Salpêtrière […] sera un marqueur. C’est-à-dire que quand on fera la séquence, il y aura eu l’Arc de
triomphe, il y aura eu le Fouquet’s et il y aura eu aujourd’hui la Salpêtrière. Ce sont des marqueurs, et j’ai l’impression qu’à chaque fois, on monte d’un cran d’une certaine manière. »
Des marqueurs, en effet. Mais d’un traitement médiatique de plus en plus ahurissant.

Ce nouvel épisode de fièvre médiatique montre une fois de plus l’adhésion presque immédiate de certains journalistes et médias à la communication gouvernementale. Les cortèges tout juste dispersés, le tapis rouge médiatique s’est déroulé pour Agnès Buzyn, Martin Hirsch et la directrice de la Pitié-Salpêtrière alors même que leurs versions d’une « attaque » de l’hôpital étaient déjà largement remises en cause.
Cet épisode montre aussi l’outrance des plus zélés relais médiatiques du gouvernement et de la préfecture. Leur mépris vis-à-vis d’autres paroles, notamment de celle des manifestants comme des personnels de l’hôpital. Et en définitive, le piétinement de la déontologie journalistique la plus élémentaire.

Fin d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de juillet-septembre 2019.

Argent public pour BHL

Survendue dans de nombreux médias français malgré un succès visiblement mitigé, la pièce de BHL a par ailleurs eu les faveurs… d’un documentaire financé en partie par le service public, comme le révèle Le Canard enchaîné dans son édition du 30 avril. Parmi les financeurs de ce documentaire, on compte Canal Plus (300 000 euros), France 3 (230 000 euros), et Arte (200 000 euros) – dont Bernard-Henri Lévy est justement… le président du conseil de surveillance. « On n’est jamais si bien surveillé que par soi-même », comme le note Le Canard enchaîné.

En tout, ce sont donc 730 000€ donc, soit « 3 à 4 fois le prix normal pour un documentaire de ce type » selon Pascal Boniface. Et surtout, ce sont 430 000 euros qui sont généreusement déboursés par des chaînes de service public… alors même que les financements se font rares pour les documentaires ou les enquêtes d’utilité publique. « BHL aime bien utiliser l’argent public, comme lorsqu’il avait fait financer par France 5 un documentaire racontant la rénovation de sa villa de Tanger » note également Pascal Boniface.

Cette nouvelle séquence médiatique montre une fois de plus l’étendue de la complaisance, de la connivence et du ridicule des éloges courtisans dont bénéficie (encore) Bernard-Henri Levy.

Extrait de l’article Un documentaire sur la tournée de BHL… financé par le service public !sur le site d’ACRIMED.

Médias, gilets jaunes et antisémitisme

[…] Jean-Michel Aphatie, le 21 février dans la matinale d’Europe 1 : « Évidemment, il ne s’agit pas de dire que les gilets jaunes sont antisémites, et que ceux qui soutiennent les gilets jaunes sont antisémites, le propos n’est pas du tout celui-là. Il s’agit de s’interroger sur l’idéologie, parce qu’elle existe, des gilets jaunes, telle qu’elle s’exprime notamment sur les réseaux sociaux.

Que n’aiment pas les gilets jaunes ? Voire, que détestent-ils ? La banque, la finance, les parlementaires, les élites, et ils sont adeptes, pour beaucoup d’entre eux, de la plupart des théories du complot.
Qu’est-ce que c’est l’idéologie antisémite ? C’est ne pas aimer la banque, la finance, les parlementaires et les élites, et croire à la pire des idéologies complotistes, c’est-à-dire que tout est de la faute des juifs. Donc on voit bien qu’il y a un croisement entre les deux idéologies. Ce n’est pas un hasard si c’est au moment du mouvement des gilets jaunes que des actes antisémites nombreux, très nombreux, se produisent. […]

Examinons le raisonnement. Et quel raisonnement ! Les gilets jaunes ne sont pas antisémites, mais des antisémites en puissance, car leur « idéologie » (critique du système financier, des élites politiques, etc.) se croise avec celle des antisémites. L’éditocrate n’a pas l’air de se rendre compte que de telles généralisations se fondent sur les pires clichés antisémites, quand elles ne les entretiennent pas elles-mêmes.

Déjà sur France 5, Jean-Michel Aphatie et Maurice Szafran sursautaient en entendant le mot « banquier » prononcé par Monique Pinçon-Charlot.
Un raisonnement pour le moins inquiétant que tenait également Raphaël Enthoven dans Paris-Match, le 25 février, […] « pour que les gilets jaunes éradiquent l’antisémitisme dans leurs rangs, il faudrait changer de façon de penser. »

Ce gloubi-boulga du philosophe médiatique affirme qu’il existerait un lien de parenté entre la critique de l’exploitation capitaliste et l’antisémitisme comme « principe d’explication du monde »… La première pouvant conduire au second. Cet amalgame malhonnête, le conduit ainsi à sommer les gilets jaunes, dans leur ensemble, de « changer de façon de penser ». Rien que ça.

Enfin, Le Monde n’est pas en reste. Dans son éditorial du 19 février, le quotidien joint sa voix à la petite chorale médiatique en fustigeant « la haine » au sein du mouvement des gilets jaunes.
Une haine qui serait dirigée pêle-mêle « contre les élus, à commencer par le président de la République, contre les élites ou supposées telles, contre les riches, contre les médias et, au bout du compte, contre les juifs, éternels boucs émissaires en temps de crise et de conspirationnisme débridé – comme en témoigne l’explosion en 2018 du nombre d’actes antisémites en France ».

L’éditorial du Monde est un bon résumé des amalgames médiatiques ressassés par les éditocrates, et qui ont consisté à établir un lien entre la hausse des actes d’antisémitisme en 2018 et le mouvement des gilets jaunes. Pourtant le 12 février, au journal télévisé de 13 heures de France Info, la présentatrice Marie-Sophie Lacarrau semblait infirmer cette assertion. Elle commentait ainsi le tableau représentant les menaces et actes antisémites en 2018 : « Sur cette courbe, l’évolution de ces violences au cours de l’année, aucune augmentation significative depuis le mouvement des gilets jaunes ».

Il ne s’agit aucunement de dire que ces actes ne sont « rien », mais de voir que nos commentateurs patentés ne semblent guère se soucier des données disponibles. Dire, comme Jean-Michel Aphatie, que « ce n’est pas un hasard si c’est au moment du mouvement des gilets jaunes que des actes anti-sémites nombreux, très nombreux, se produisent », c’est donner une information biaisée – sinon une contre-vérité – qui a malheureusement pesé lourd dans le débat médiatique.

Du pouvoir des médias

Mais le plus grave n’est peut-être pas là. Les outrances des éditocrates ont, avec le temps, perdu de leur crédibilité, et apparaissent, même aux yeux les moins avertis, pour ce qu’elles sont : de la gonflette intellectuelle infatuée d’elle-même. Ils ne convainquent plus, s’ils ont jamais convaincu. Reste que, avec le concours de la grande majorité des médias dominants, ces outrances calibrées pour faire du bruit médiatique, participent à l’instauration dans le débat public de problématiques qui vont faire, un temps, le lit de l’actualité.

Le cas est ici patent : le mouvement des gilets jaunes, tout entier axé sur l’amélioration des conditions d’existence d’une partie importante de la population, n’a, à priori, rien à voir avec l’antisémitisme. Après vérification non plus ; on l’a vu, le lien entre la recrudescence des actes antisémites entre 2017 et 2018 et le mouvement des gilets jaunes dans son ensemble ne repose sur aucune base sérieuse.

Il a fallu que certains de ces actes soient montés en épingle et repris en boucle sur les ondes, les journaux et les plateaux, surtout quand ils étaient le fait de gilets jaunes, comme l’agression de Finkielkraut, pour que le sujet fasse la Une de l’actualité.

Dès lors, une fois la problématique médiatiquement constituée, chacun a pu livrer son avis éclairé sur une pléiade de « sujets » divers, plus ou moins connexes […]

Le but recherché, et souvent atteint, n’est qu’accessoirement de convaincre la population que les gilets jaunes sont successivement tous des « casseurs », tous des complotistes, tous des antisémites. Chacun sait que ce n’est pas le cas. Il s’agit surtout, par ces vagues successives d’accusations, de généralisations et d’amalgames, de semer le doute, et d’instiller l’idée selon laquelle ces gilets jaunes ne sont finalement pas très nets, qu’il vaut mieux se méfier et garder ses distances.

Comme l’un d’entre eux, François Boulo, l’exprimait clairement : « Les gens des médias ne veulent pas que le monde change. Ils savent très bien l’impact des actes racistes ou antisémites sur l’opinion publique et sautent sur la moindre occasion pour nous discréditer. » On ne saurait mieux conclure.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de avril-juin 2019.

Par Didier-CTPTravail personnel, CC BY-SA 4.0, Lien

Cadeau fiscal

[…] sa critique du dispositif de l’émission montre combien le service public sabote le débat d’idées et rend particulièrement laborieux le développement d’analyses qui remettent en cause l’idéologie et les intérêts des dominants. Laborieux, tant les contraintes de l’émission – notamment le nombre et le statut des invités – pèsent sur l’expression de la sociologue forte pourtant de décennies d’enquêtes, et tant les rappels à l’ordre de l’éditocratie à l’encontre de la plus petite déviation politique sont véhéments.
[…]
Cet extrait montre à quel point les tenants de l’idéologie libérale, déguisés en éditorialistes, ne cèdent pas une once de terrain sur la question du langage, et ne tolèrent qu’aucun discours n’empiète un tant soit peu sur le pré-carré lexical – et donc politique – qu’ils déroulent en permanence dans les grands médias. Éric Brunet aurait plutôt dû se réjouir du cadeau qui lui fut gracieusement offert par le service public et qui lui permit de tranquillement distiller sa haine… de l’impôt à une heure de grande écoute, aux frais du contribuable.

Mais parler de « cadeau fiscal » induit une vision du monde qui n’est évidemment pas celle promue par Éric Brunet. C’est précisément ce que l’éditocrate dénonce en rappelant Julian Bugier à l’ordre et en expliquant publiquement à quel point cette expression est « située » politiquement. Lequel plaide coupable avant de se justifier. D’abord en arguant que c’est un « élément de langage » puis en expliquant à quel point l’expression est effectivement connotée politiquement : « c’est pour ça que je cite la France Insoumise ». On attend avec impatience du présentateur du JT qu’il apporte à l’avenir autant de clarifications lorsqu’il reprendra les « éléments de langage » du gouvernement pour parler, au hasard, des futures réformes de santé ou de « l’assurance chômage ».

Extraits d’un article de Pauline Perrenot le jeudi 13 septembre 2018 :Cadeau fiscal – un langage d’ultra-gauche sur le site acrimed.org.

les gilets jaunes vus par les média

Dans la nuit du 26 décembre, une vingtaine de gilets jaunes se postent à la sortie de l’imprimerie de Ouest-France, au sud de Nantes, pour bloquer l’acheminement du quotidien régional.
Quelques jours plus tard, c’est le parvis du siège de BFM-TV qui est le théâtre des protestations de manifestants parisiens, de même que France Télévisions.

Ces actions, qui ne sont pas à mettre sur le même plan que les agressions regrettables de journalistes sur le terrain, sont de plus en plus répandues dans le cadre des mobilisations sociales. Elles expriment combien la question des médias est devenue un enjeu politique pour celles et ceux qui luttent, et qui sont intimement touchés par le mépris de classe de nombreux représentants des grandes rédactions à leur égard ; mais qui sont aussi révoltés par les informations biaisées qui défigurent les mobilisations auxquelles ils participent. Et pour cause…

Malgré l’importance accordée au traitement du mouvement des gilets jaunes, les médias dominants ont largement pris parti contre les mobilisations et pour la « résolution » du conflit selon les lignes tracées par le gouvernement. Un activisme mené tambour battant par les chefferies éditoriales, qui ne saurait se confondre avec le travail des journalistes de terrain, précaires, pigistes, qui en subissent les conséquences.

D’abord curieux à l’égard d’un mouvement qu’ils pensaient pouvoir résumer à une simple « jacquerie fiscale » (p. 5), les éditocrates ont été gagnés par la panique face à une mobilisation durable, populaire, et mettant en péril la stabilité du gouvernement (p. 7). Devenus dès lors parties prenantes dans le conflit, éditorialistes et commentateurs ont cherché des « solutions » avec des interlocuteurs à leur image, quitte à promouvoir la visibilité publique de « porte-parole » rejetés par les gilets jaunes eux-mêmes (p. 18).
Ils se sont fait les juges d’un « dialogue social » fabriqué de toutes pièces en direct des plateaux télévisés, n’hésitant pas à traquer les « faux gilets jaunes » ou à définir le périmètre acceptable des revendications « légitimes » (p. 11).

Ce journalisme de maintien de l’ordre a franchi un cap suite aux manifestations parisiennes : sommations à ne pas aller manifester (p. 25), surenchère sécuritaire (p. 21), omniprésence d’experts et de représentants des forces de l’ordre, condamnations unilatérales des dérives des manifestants et silence sur les violences policières (p. 23)… c’est toute la panoplie du « journalisme de préfecture » qui a été mobilisée dans le traitement médiatique des mobilisations (p. 12).

Noyée sous l’information spectaculaire et le commentaire policier, l’enquête sociale est devenue une exception dans le paysage médiatique. Pis : certaines publications jugées « irresponsables » par les grands pontes de la profession ont été démontées en règle, sans que ces derniers ne s’inquiètent de l’esprit de censure véhiculé par leurs indignations (p. 28).

Toutes ces dérives, doublées d’attaques gouvernementales contre la liberté d’informer et de violences policières contre les journalistes qui l’exercent, nous mettent face à une urgence démocratique : celle de nous emparer de la question du fonctionnement des médias, c’est-à-dire de leur critique radicale et des propositions qui visent à le transformer.
C’est la raison de l’appel que notre association a lancé fin décembre (p. 16), et dont nous espérons qu’il portera ses fruits en 2019 grâce à des mobilisations multiples et victorieuses.

Édito-Sommaire de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de janvier-mars 2019.

L’éditocratie se mobilise

En avril-mai dernier, la mobilisation contre la réforme des universités et le système Parcoursup s’est amplifiée de manière spectaculaire avec l’occupation de nombreuses facultés. Contre ce mouvement d’une ampleur sans précédent ces dix dernières années, la fine fleur de l’éditocratie n’a pas manqué de se mobiliser. Pour les tauliers des médias, les étudiants seraient en réalité instrumentalisés par une « minorité agissante » issue de l’ « ultragauche ». Et bien évidemment, ils se mobiliseraient pour de mauvaises raisons, voire sans raison du tout. Retour sur les plus belles manifestations de morgue et de mépris médiatiques à l’égard des mobilisations étudiantes.

Difficile d’échapper à cette interview de Georges Haddad, président de l’université Paris-I, dont les propos ont fait les titres de nombreux articles de presse, et ont été repris dans les journaux télévisés des grandes chaînes et sur les chaînes d’info en continu. Face à un Jean-Pierre Elkabbach visiblement terrifié par l’occupation de Tolbiac, Haddad évoque, sur le ton d’un reportage de Bernard de La Villardière, « la violence, la drogue, le sexe » qui régneraient dans la fac occupée.

Le caractère alarmiste et outrancier de l’entretien prête évidemment à sourire. Il a d’ailleurs été tourné en dérision par les occupants de Tolbiac dans une vidéo pastiche de reportage sur l’occupation de la fac. Cet entretien témoigne néanmoins de la tonalité des commentaires des tauliers des grands médias à l’égard des mobilisations étudiantes.

[…]

Mais d’où vient ce chiffre de 800 à 1200 membres de « l’ultra-gauche » qui noyauteraient les mobilisations étudiantes ? Une simple recherche en ligne nous conduit à deux articles, du Figaro (14 avril) et du JDD (16 avril), qui évoquent tous deux ces chiffres issus… d’une note des Renseignements territoriaux (ex-Renseignements généraux). Quelle source plus fiable que la police pour se renseigner sur les méfaits de « l’ultragauche » – comme l’a récemment démontré le fiasco du procès de Tarnac ?
Le JDD, en pointe en matière de journalisme de préfecture, reprend à son compte la note des Renseignements territoriaux pour qui « il n’y a guère de doute, l’ultragauche est à la manœuvre dans onze
de la quinzaine d’universités occupées, fer de lance de la contestation contre la réforme de l’accès à l’enseignement supérieur ».

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L’indigence journalistique de ces « analyses » est sidérante. De journalisme et d’analyse il n’est d’ailleurs pas vraiment question, puisque aucune de ces sommités médiatiques ne fonde ses propos sur un quelconque travail d’enquête qui les aurait menés à quelques stations de métro de leurs studios, rencontrer des étudiants ou des enseignants qui auraient pu leur exposer leur point de vue et leurs raisons de rejeter la réforme. Étudiants et enseignants mobilisés sont d’ailleurs systématiquement absents des plateaux télévisés où les éditocrates devisent gaiement de l’irresponsabilité des mobilisations universitaires.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de juillet-septembre 2018.