Rupture avec le libre-échange ?

Mes chers compatriotes, il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai.

Emmanuel Macron, jeudi 13 mars 2020.

[…]

Moi qui habite la Picardie, je date ça de 1975, environ, mon année de naissance. Depuis le Moyen-âge, notre coin a bâti sa fortune et ses cathédrales sur le tissu, Amiens n’était que ça, le long du fleuve, des usines l’une après l’autre, l’empire Saint-Frères avait son berceau ici, dans la vallée, aux portes d’Abbeville, ces immenses bâtiments de briques rouges, à Ailly, à Saint-Ouen, à Flixecourt, qui avalaient chaque matin des milliers d’hommes, de femmes surtout, d’enfants même il fut un temps, et je ne le peins pas en rose, ce temps.

Dans les années 1970, c’est le sommet de la production textile. Et d’un coup, la chute. La dégringolade. Une décennie plus tard, au milieu des années 1980, c’est presque fini, tout est liquidé. Cette chute, cette dégringolade ne s’est pas faite toute seule, elle fut bien poussée dans
le dos, volontairement provoquée : par les « Accords multifibres », signés en 1974, puis 1977, et 1981. Qui, méthodiquement, organisaient la délocalisation vers le sud, vers le Maroc, la Tunisie, Madagascar.

Une deuxième lame suivra : l’ « Accord de l’OMC sur les textiles et les vêtements », en 1995, qui fait entrer la Chine dans la danse : ses exportations augmentent de 10 % par an, puis une nouvelle négociation, et ce sera sans plafond, sans quota. Voilà qui, chez nous, emportera jusqu’au dernier îlot, jusqu’à l’ultime résidu. D’où notre nudité, ce printemps, par temps de Covid, tellement à poil, industriellement à poil, qu’il ne restait plus une boîte pour fournir des surblouses aux infirmières, que l’hôpital achetait de la toile de jardin chez Gamm’Vert, que des couturières bénévoles confectionnaient à domicile…

Cette nudité n’est pas une fatalité, pas une loi naturelle, « comme la pesanteur », dixit Alain Minc, « comme un phénomène météorologique. » Non, des hommes l’ont voulu, des dirigeants l’ont orchestré. C’est un choix, un choix politique, le choix du patronat, qui a explosé ses marges, et rétabli un rapport de force. La métallurgie a suivi, l’ameublement, les jouets, l’électroménager, la chimie, et – on le découvrait maintenant – jusqu’au médicament : « 60 à 80 % des matières premières sont aujourd’hui extra-européennes, confirmait un lobbyiste de Big Pharma devant les parlementaires, alors que c’était l’inverse il y a trente ans.

Une des raisons, notamment, c’est une raison environnementale. Les politiques environnementales conduisent à aller dans d’autres pays, avec des normes environnementales qui sont moindres. » Et l’autre raison, évidemment : « Il est clair que les coûts de production sont nettement moins élevés dans certains autres pays pour ces principes actifs. »
Depuis quarante ans, nos dirigeants laissent faire. Non, c’est faux, pardon, « ils laissent faire », c’est trop clément : ils font, délibérément, activement. Ils bénissent le libre-échange, signent tous les accords, du Gatt, de l’OMC, du Ceta, etc. Ce grand déménagement du monde, les politiques l’ont fabriqué, ils l’ont voulu.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir d’octobre 2020.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.