Réforme de retraites vue par les médias

« Les cheminots et les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressurer davantage », s’alarmait Franz-Olivier Giesbert dans le Figaro du 4 décembre… 1995.
Vingt-quatre ans plus tard, alors que la grève fait rage contre le projet de réforme des retraites, l’orthodoxie médiatique n’a pas bougé d’un iota. Et l’on dirait même plus : les contre-réformes menées au cours des vingt dernières années ont été autant d’occasions, pour les tenants du système médiatique, d’affûter leurs harangues sur tous les tons et tous les canaux.

Ainsi, depuis le 5 décembre, éditorialistes, rédacteurs en chef et autres éminences médiatiques s’engagent à corps perdu pour défendre ce que l’économiste Élie Cohen dépeint comme « la mère de toutes les reformes, celle qui devait concilier justice sociale, lisibilité et prévisibilité ». (29 nov.)
Le (petit) périmètre du débat est balisé : la réforme est inéluctable, d’ailleurs elle est excellente (page 3); les « galères » d’usagers écrasent la couverture des grèves (page 41), en particulier dans les JT devenus, au choix, succursales de Bison futé, ou cellules de crise pour entreprises en péril (page 13); les violences médiatiques se multiplient à l’encontre des grévistes en général, et de la CGT en particulier.

Si les chaînes d’information en continu se mobilisent (page 25), les radios privées sont en tête de cortège (page 31); la grande presse, quant à elle, veille au bon déroulé du « dialogue social », et prodigue au prince divers conseils pour que cessent les « blocages » (page 21), les yeux rivés sur les sondages et « l’essoufflement » tant attendu ! Et qu’importe si les oracles de comptoir sont contredits d’une heure sur l’autre : proportionnelle au niveau d’indigence, l’immunité journalistique permet à la fleur de l’éditocratie de se maintenir en poste (page 19).
De même, cet univers orwellien autorise la libre circulation des mantras les plus mensongers – « les femmes seront les grandes gagnantes », par exemple – au mépris de toute contradiction sérieuse (page 38).

Obsédé par la « sortie de crise », le journalisme de commentaire voudrait baliser les termes du conflit, agitant certains enjeux comme le retrait de l’âge pivot (dont dépendrait le « dénouement » final) ou la suppression des « régimes spéciaux », jugée légitime et nécessaire (page 17). Calqués sur l’agenda gouvernemental, ces choix éditoriaux dénotent un suivisme zélé de la part des grands médias qui, dans le cas de France 2, confine à la propagande (page 9). Mais ils constituent surtout des déformations en chaîne des réalités sociales : les médias sont plus occupés à faire rentrer la mobilisation dans des cases préétablies qu’à la donner à voir dans sa diversité. Ainsi la vie des grévistes et les multiples actions – rivalisant de créativité – quiils entreprennent échappent-elles presque intégralement aux radars médiatiques.

C’est bien là la moindre des règles du journalisme dominant : hors des chemins balisés, point de salut ! D’un revers de main, les propositions visant à améliorer le système de retraites actuel sont écartées au prétexte qu’aucune ne serait « réaliste ». Idem pour les actions jugées « illégitimes » ou les démarches syndicales refusant le jeu en trompe l’œil de la « concertation ». Au cours de leurs interviews-interrogatoires, les chiens de garde ne cessent de rappeler aux opposants ce périmètre étriqué de la contestation légitime et bienséante.

Bref: cette séquence révèle une nouvelle fois le rôle politique des grands médias en temps de crise. Par leurs partis pris systématiques et leur traitement amputé de l’information, ils se font promoteurs de la démobilisation sociale et gardiens de l’ordre dominant. Et posent, à ce titre, un problème démocratique majeur.

Édito du numéro de janvier 2020 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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