Post-vérité et bataille de l’attention

Gérald Bronner : […] la fragilisation de toute idée de vrai, d’administration de la preuve, est favorable à n’importe quel discours concurrent. Saper les fondements même de la possibilité d’administrer le vrai, c’est aussi ouvrir la possibilité de dire le faux. On peut arriver à la conclusion que rien n’a d’importance puisque tout le monde ment.

Et lorsqu’on est dans cette situation de post-truth, de société de la post-vérité – à ce terme que je trouve fautif, je préfère le terme de démocratie des crédules, parce que tout cela est profondément démocratique – eh bien, on ouvre facilement la porte de la contamination du croire par le désir.
J’entends par là que ce qui compte, dans des propositions intellectuelles qu’on trouve sur Internet ou ailleurs, c’est qu’elles rejoignent l’idée que nous nous faisons du monde. Nous allons chercher des conclusions qui vont dans le sens de ce que nous croyons déjà. Donc tout ce qui consiste à vérifier son information, à douter de soi-même, à faire preuve de vrai esprit critique est très coûteux pour notre cerveau.

Nous sommes tous fainéants intellectuellement, c’est ce que les psychologues Susan Fiske et Shelley Taylor appelaient l’avarice cognitive, nous sommes des avares cognitifs, y compris moi qui vous parle, nous avons tendance à chercher une forme de confort.
Et cette dérégulation du marché de l’information va mettre en exergue ce que j’appelle la démagogie cognitive, c’est-à-dire la volonté de donner de l’information qui coïncide avec la représentation qu’on se fait de la demande d’information : c’est là le grand danger qui plane sur la profession de journaliste, plus que la soumission au système par exemple.

Peu à peu, les professionnels de l’information eux- mêmes nous donnent l’impression de vouloir rencontrer une demande, c’est pourquoi je parle de démagogie cognitive. En politique, quand l’offre cherche à rencontrer une demande, on appelle ça de la démagogie, voire du populisme dans le pire des cas.
Or les professionnels de l’information doivent faire face à l’affaiblissement de leur business model. Un certain nombre de médias traditionnels sont de moins en moins rentables, à commencer par les journaux et hebdomadaires sur papier. Cette situation les rend, on comprend bien pourquoi, de plus en plus sensibles aux conditions de marché : ils veulent trouver une demande.

Mais c’est quoi cette demande ? C’est du « temps de cerveau disponible », du temps d’attention que les gens vont accorder à votre offre d’information. Puisque l’offre aujourd’hui est pléthorique, elle perd de la valeur. Et ceux qui vont gagner cette bataille de l’attention – prenons l’exemple de Trump – sont ceux qui vont avoir une stratégie d’outrance. On sait que, dans la bataille électorale qui l’a conduit à cette victoire qu’aucun sondage n’avait prévue, les paroles de Trump, dans les États républicains, ont été douze fois plus commentées sur les réseaux sociaux que les paroles de Clinton. Et dans les États démocrates deux fois plus. La bataille politique commence donc d’abord par la bataille de l’attention. Il faut la gagner pour ensuite éventuellement gagner la bataille de la conviction.

Extrait d’un entretien entre Gérald Bronner et Marie Richeux dans un dossier de Papiers n°21 la revue de France Culture.

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