Protectionnisme écologique et social

« L’ouverture (commerciale) crée de la concurrence, qui crée de la spécialisation, qui crée de l’efficience, qui crée de la croissance, laquelle est porteuse de bien-être. » Ainsi parlait Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), dans une interview accordée au quotidien « La Croix » en juillet 2013. Rarement la fable de la mondialisation heureuse n’a été aussi bien résumée.
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De 1948 à l’année 2000, alors que le PIB mondial était multiplié par 7, le volume du commerce international était multiplié par 22. En 2012, les biens et services échangés par delà les frontières pesaient 18 000 milliards de dollars.
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Si le « théorème de Pascal Lamy » était vrai, la pauvreté serait éradiquée depuis belle lurette, l’environnement serait sain, les conditions de travail seraient idéales dans chaque pays.
Évidemment, il n’en est rien. Alors les grandes puissances financières jouent sur un deuxième tableau : la peur. Sans le libre échange, ce serait bien pire.
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Dès les années 1960 aux États-Unis, et dans les années 1970 en Europe, le libre-échange devient l’outil d’une nouvelle stratégie. Pour tuer dans l’œuf les revendications sociales dans les pays, quoi de mieux que la concurrence internationale ? Le développement des transports, de l’informatique, des technologies de communication et de la finance permet de délocaliser certaines productions dans des pays à bas coût de main d’œuvre. En parallèle, la réduction des tarifs douaniers, des quotas, et la déréglementation rendent ces délocalisations rentables. Si l’objectif est d’abord d’augmenter les profits, l’atout majeur du libre échange apparaît vite : il permet, grâce au chantage aux délocalisations, d’éviter toute contrainte écologique ou sociale trop forte, y compris dans les pays riches.
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Dans cet ordre commercial, les États sont donc devenus impuissants. Impossible de contraindre les firmes à respecter des règles puisqu’elles peuvent délocaliser, impossible de taxer les richesses puisque les capitaux peuvent circuler sans entrave.
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Il s’agit ensuite de relocaliser la production pour permettre aux peuples d’être autonome – ce que Gandhi nommait la « self-reliance ».
Cette autonomie est le seul moyen de sortir d’un rapport dominant-dominé et d’échanger non pas par obligation, mais dékibérément, d’égal à égal. Il s’agit également de changer les choix et les modes de production, en exerçant un contrôle politique et populaire sur les activités économiques. Tant que la production reste délocalisée ou délocalisable, il est impossible d’imposer des règles aux multinationales, de réduire les productions inutiles ou nuisibles, d’obtenir la démocratie dans l’entreprise.

Extraits d’un article d’Aurélien Bernier dans Les Zindigné(e)s de juin 2014.

Personne ne souhaite votre bonheur

Ce qui est étonnant chez cet ex-ministre de l’Éducation (Luc Ferry, passionné d’automobiles de sport), c’est que si, pour lui, « there is no alternative »,comme dirait son mentor Margaret Thatcher, il lui arrive que quelques éclairs de lucidité lui fassent percevoir les impasses de la société de consommation : « Plus vous avez une vie intérieure riche, plus vous êtes structurés par des valeurs non seulement morales, mais culturelles et spirituelles stables et fortes, moins vous éprouvez le besoin de consommer à tous propos », écrit-il par exemple page 12 (dans son livre « L’innovation destructrice »).
Pour lutter contre ce frein à la croissance, le philosophe donne la solution aux lecteurs du figaro : la « désublimation répressive ». Un moyen employé par les publicitaires consistant à déconstruire les valeurs traditionnelles, « (là où est la « désublimation ») pour que nous, et surtout nos enfants, nous puissions entrer dans la logique infinie de l’hyper-consommation de masse (là est la « répression »). »
En effet, comme le rappelle Octave, le héros publicitaire du célèbre livre de Frédéric Beigbeder 99 francs : « Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas. Votre souffrance dope le commerce. » Le métier des employés de la philosophe médiatique et propriétaire de l’agence de pub Publicis, Élisabeth Badinter, est donc d’abord de rendre les gens malheureux ; il s’agit de créer un vide que le publicitaire proposera ensuite de venir combler par la consommation. Bien sûr, c’est de la publicité que vivent les journalistes des grands médias qui célèbrent les essais libéraux et écolophobes de l’héritière de Marcel Bleusten-Blanchet, fondateur de Publicis.
Luc Ferry et consorts sont donc d’autant plus coupables qu’ils décrivent par le menu la déréliction où nous envoie la société de consommation.
Mais pour le philosophe du Figaro, il faut nous résigner, nous soumettre : la remise en cause du capitalisme, du productivisme et des voitures de sport est impossible sauf à nous envoyer droit au goulag. Il ne resterait donc que deux paramètres sur lesquels jouer : le premier étant « la piste démographique. Nous sommes trop nombreux et nous sommes surtout trop nombreux dans le système capitaliste » (p. 62). Ce qui prouve à nouveau que l’on peut parfaitement être écolophobe ET malthusien. Ensuite la nouveauté qui innove le Progrès car : « Je pense que l’innovation sauvera le monde » (p. 62). C’est bien connu : la science pervertie en religion fanatique permettra de nous affranchir des lois de la biophysique.

Extraits d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de juillet-août 2014.

Sortir de l’Euro

Se réapproprier notre avenir
Au stade actuel, l’appartenance à la zone euro, appelons-la plutôt « la zone mark », nous assure une perte de substance infinie : l’indépendance nationale, l’activité industrielle, le niveau de vie, et par dessus tout la désespérance. Qu’on sorte de ce cadre, et on revient à une histoire qui est notre histoire, avec des difficultés qui sont nos difficultés. On redevient maître de notre destin. Ce qui mine les gens actuellement, ça n’est pas simplement la baisse du niveau de vie, ou le chômage, ou des perspectives sombres : c’est le sentiment d’impuissance. Avec une appartenance collective, les gens débattent entre eux, éventuellement se foutent sur la gueule, prennent une décision, sont collectivement responsables de ce qui leur arrive. Je suis convaincu que, malgré les difficultés, inévitables, d’une sortie de la zone euro, l’effet psychique serait bénéfique, serait extraordinaire sur tout le monde. Putain mais on est là, à se faire chier, dans un ensemble de non-décisions, avec Bruxelles, avec Francfort, des négociations humiliantes, sans perspectives, avec une histoire infiniment nulle qui se profile, et tout d’un coup, ça y est, on est dans la merde, ensemble, en tant que Français, on retrousse nos manches et on essaie de s’en sortir. Ça n’est pas beau ça ? Et la démocratie renaît. Et au début, on est un petit peu appauvris. Mais on va quelque part, et nos enfants vont quelque part.
Mais nous ne leurrons pas : cette issue se fera dans la douleur. Ce sera un choc immense. Pour mettre en œuvre ce plan, la condition minimale, c’est la cohésion nationale. Ces mesures ne sont réalisables que, je dirais, dans un contexte de fraternité territoriale. Or, à entretenir le doute entre Français, anciens, récents, de souche, de demain, le Front national est un obstacle à cette fraternité, il est une barrière à son propre programme économique.
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Le parti socialiste, qui se prétend « défenseur des immigrés », « des concepts universalistes » etc., par sa politique économique, de soutien à l’euro, après le franc fort, par son approbation du libre-échange, a une politique économique qu’on pourrait définir comme « raciste objective ». Puisque les gens qui, avec ces choix macroéconomiques, en prennent le plus dans la gueule, ce sont les enfants d’immigrés.

Extraits d’un entretien avec Emmanuel Todd dans le journal Fakir de juillet/août 2014

l’Union européenne au service des multinationales

TAFTA : l’Union européenne au service des multinationales
Des négociations se sont ouvertes entre les États-Unis et l’Union européenne en juillet 2013 en vue de conclure un accord de libre échange. Par ailleurs, depuis quatre ans, un accord est en négociation entre l’UE et le Canada. À l’évidence, l’enjeu de ces accords ne porte pas sur l’abaissement des quelques droits de douane encore existants (97 % des produits en moyenne ne sont pas « tarifés »), mais sur une fin définitive des normes intérieures des États. Ces accords de libre échange peuvent être qualifiés de « nouvelle génération » car ils incluent deux mécanismes destructeurs de la démocratie : un mécanisme de règlement des différends investisseur-État et un mécanisme de coopération réglementaire.
Si un investisseur (une entreprise) considère qu’une décision publique, de quelque nature et de quelque niveau que ce soit, constitue une « expropriation directe ou indirecte », il a la possibilité de saisir un arbitre international qui pourra condamner l’État ou la collectivité publique infra-étatique à dédommager l’entreprise des bénéfices qu’elle n’aura pas pu faire.
(… voir le site stoptafta.wordpress.com pour découvrir les détails …)
Il est prévu également un mécanisme de « coopération réglementaire ». Dès lors qu’un gouvernement aura, dans le futur, des velléités de prendre des mesures protectrices des populations, quelle que soit leur justification, il faudra qu’auparavant il s’assure que ces réglementations soient acceptées par l’autre partie. Quand on sait la pénétration des lobbies dans la décision publique des deux cotés de l’atlantique, cela veut dire que ce sont encore une fois les entreprises transnationales qui pourront faire pression en amont des décisions publiques pour qu’elles soient édulcorées ou évitées, en fonction de la seule sauvegarde de leurs bénéfices escomptés. Là encore, ces accords se veulent irréversibles.
Il faut donc se résoudre à ce constat, brutal mais nécessaire : nos dirigeants, ceux que nous nous sommes choisis, démontrent qu’ils sont les serviteurs zélés d’intérêts privés et qu’ils se moquent éperdument de l’intérêt des populations qu’ils sont censé défendre.
On notera également que les institutions de l’Union européenne ne sont utiles que pour tenter de passer des projets scélérats. Mais il ne faut pas s’étonner qu’elles soient utilisées à ce pourquoi elles sont faites. Il n’y a plus maintenant aucune illusion possible sur la capacité de réformer ce monstre, et seules des ruptures radicales seront utiles. Le paradigme du libre échange est inscrit dans les gènes de l’Union européenne : c’est le plus petit dénominateur commun, et il est mortifère.

Extraits d’un article de Frédéric Viale dans le journal Les Zindigné(e)s de juin 2014.

La gauche radicale prisonnière de ses tabous

(…) le souverainisme, le protectionnisme, la sortie de l’euro (…)
On serait en 1990, vous me diriez que je reprends les thèmes du Parti communiste français. À l’époque, le Front national était ultra libéral, Jean-Marie Le Pen était un fan de Thatcher et de Reagan et défendait la construction européenne qui était selon lui « une chance » pour moderniser l’économie, réduire le poids de l’État, alléger les charges des entreprises…
Aujourd’hui, le FN pioche largement dans le discours du PC du début des années 1990. C’est incroyable, mais c’est comme çà ! Sur les questions européennes et de mondialisation, le PCF de l’époque avait profondément raison. Seule la régulation par le politique permet de lutter contre la mondialisation. Et il ne peut y avoir de régulation à court terme, efficace, qu’au niveau national. Un espace économique européen a été construit, mais pas la souveraineté populaire qui va avec. Je pense que le drame de la gauche radicale, en particulier du PC, est d’avoir abandonné ce discours alors que le FN opérait un tournant à 180°, devenant le fer de lance de la lutte contre cette mondialisation. Mais la souveraineté nationale n’appartient pas à l’extrême droite. Jusqu’en 1997, le PC l’a considérée comme la condition de la souveraineté populaire. C’est la raison pour laquelle il a refusé la construction européenne, mené campagne contre l’élection du Parlement européen au suffrage universel en disant que ce parlement sans pouvoir servirait juste à légitimer la supranationalité du capitalisme.

Extrait d’un entretien avec Aurélien Bernier dans Siné mensuel de juin 2014.

Réchauffement climatique ?

Dans les années 1970, les précurseurs de l’écologie politique étaient fréquemment accusés d’être « catastrophistes » et de jouer aux Cassandre. Mais aujourd’hui, leurs alertes sur la destruction accélérée de la biosphère se trouvent validées par les rapports émanant des institutions internationales les plus capitalistes qui soient.
Ce n’est plus un obscur journal indépendant comme « La gueule ouverte » qui annonce la fin du monde ; ce sont le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la banque mondiale, l’ONU, l’Agence internationale de l’énergie, l’Organisation mondiale de la santé… Peu suspectes d’anti-productivisme forcené, ces vénérables autorités font virer leurs voyants au rouge. Année après année, des milliers de pages de plus en plus pessimistes rejoignent les bureaux des décideurs politiques, qui continuent à ne jurer que par la relance de l’économie et le redressement destructif.
(…)
Dans son rapport « Turn down the heat », la banque mondiale appelle elle aussi à tout faire pour limiter le réchauffement climatique en dessous de 2°.
(…)
La banque reconnaît qu’il y a un risque d’insécurité alimentaire, de surmortalité, de déplacements massifs de populations, d’écroulement d’institutions, de défaillances d’États, de systèmes de santé, d’infrastructures techniques nécessaires à notre subsistance (comme les réseaux d’eau, d’électricité)… Et voilà que cette agence de l’ONU, vouée depuis sa fondation au Développement infini, reconnaît que la pression croissante sur l’écosystème planétaire est en train « d’approcher des limites critiques ». Et voilà que la perspective même d’un effondrement de civilisation n’est plus esquivée.
Une étude retentissante financée par la NASA l’a récemment annoncé en ayant recours à des modélisations mathématiques : les niveaux actuels de surconsommation de ressources et d’inégalités galopantes conduisent au chaos. Même l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) reconnaît que l’écart entre riches et pauvres, qui continue à se creuser, est toujours plus insoutenable. Pour éviter l’effondrement, le rapport des mathématiciens financé par la NASA appelle à réduire le prélèvement de ressources naturelles, à mettre fin à l’inégalité, à partager, sans croire que les gains d’efficacité apportés par la technologie puissent nous sauver : le « progrès » technique s’est au contraire toujours accompagné d’une extraction croissante de ressources.

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de juin 2014.

Produire autrement et partager le travail pour en finir avec le chômage

Les causes du chômage tiennent à la conjugaison de trois éléments : un étouffement de l’activité par les politiques d’austérité et plus généralement par le détournement des financements vers l’économie spéculative, une compétition intra-européenne et internationale non régulée dont la principale variable d’ajustement est le travail, et une réduction du temps de travail non proportionnelle aux gains de productivité réalisés durant le dernier quart de siècle.

Les diagnostics qui mettent en avant les prétendues rigidités et le coût du travail français sont partiels car ils se focalisent sur un élément unique alors que l’on pourrait tout autant incriminer la faiblesse de la recherche française, les erreurs de management, les stratégies à courte vue, l’insuffisante qualité des produits français, etc.
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Cela fait trente ans qu’on entend cette idée que le retour de la croissance va nous sauver. Or, non seulement la croissance ne revient pas, non seulement elle risque de ne pas revenir, mais surtout, il n’est pas souhaitable qu’elle revienne aux rythmes antérieurs.
Car il est désormais clair qu’elle s’accompagne de maux, de dégâts, de dégradations inestimables sur le patrimoine naturel et sur la cohésion sociale. L’écologie est donc porteuse de cette prise de conscience qu’il nous faut inventer autre chose, c’est-à-dire un modèle de développement capable de répondre à la diversité des besoins sociaux tout en respectant des normes strictes, sur les plans social et environnemental.
Ma thèse est que nous pouvons sortir par le haut de la grave crise écologique à laquelle nous sommes confrontés en mettant la résolution de celle-ci au service de l’emploi et du travail.
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Produire autrement, enserrer la production dans des contraintes sociales et environnementales peut nous permettre à la fois de mieux partager l’emploi et de changer le travail. Jean Gadrey a montré dans ses travaux qu’une production plus propre, écologiquement et socialement, exige plus de travail. Cette plus grande quantité de travail, il nous faut la répartir autrement sur l’ensemble de la population active.
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Ce partage devrait surtout selon moi s’accompagner d’une dés-intensification du travail, avec de nouveaux rythmes. Et ce d’autant plus qu’il nous faut désormais rechercher, dans un grand nombre de secteurs, des gains de qualité et de durabilité plutôt que des gains de productivité.
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Cela fait plus de dix ans que nous prônons la prise en compte, à côté du PIB, d’autres indicateurs capables de mettre en évidence les évolutions des patrimoines et des collectifs qui nous importent : patrimoine naturel, santé sociale. C’est exactement cela que propose Eva Sas puisqu’il s’agit d’adopter quatre indicateurs, l’empreinte écologique, l’empreinte carbone, l’espérance de vie en bonne santé et l’indice de santé sociale, et de consacrer à l’analyse de leur évolution un temps déterminé de débat parlementaire.
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Je préfère (au revenu inconditionnel d’existence) de loin une solution qui me paraît plus exigeante et qui conjuguerait le partage du travail, un revenu maximum empêchant un petit groupe d’accaparer et de privatiser des ressources collectives, et une protection sociale généreuse, qui serait largement déconnectée du travail et détachée du mythe de la productivité individuelle du travail.
(…)
Nos sociétés sont tellement tétanisées et désorientées qu’elles sont certainement prêtes à des changements. Pas nécessairement ceux que je propose, mais je crois que nos concitoyens sont désormais en attente de solutions radicales, tant on leur a raconté d’histoires.
(…)
Il faut en effet tout changer, engager une bifurcation radicale.
Cela nécessite de remettre en cause les situations établies, les intérêts des lobbies, sans savoir très bien ce qu’il y aura au bout du chemin et sans avoir réellement trouvé le bon argumentaire. Il faut réussir à montrer quels peuvent être les enchaînements vertueux, qui va y gagner, comment on va procéder, etc.
Et puis, il y a évidemment la question centrale de savoir qui va commencer et avec qui nous allons nous engager dans cette voie. Une telle révolution dans un seul pays est inenvisageable. Cela ne peut se faire qu’au niveau européen, et il faut donc parvenir à constituer des coalitions, des alliances susceptibles de promouvoir cette nouvelle configuration.

Entretien avec Dominique Méda le 2 mai 2014 par Barnabé Binctin sur le site reporterre.net

Auto-critique libérale

Des jours, avec Romaric Godin comme rédac’chef adjoint, le site La tribune prend des allures de brulot iconoclaste. Ainsi au lendemain des municipales, l’éditorialiste notait un « mouvement de rejet des partis traditionnels dans toute la zone euro. La montée des populismes n’est donc pas un mal français. C’est un mal commun à la zone euro qui s’est renforcé depuis quatre ans, autrement dit depuis le début de la crise de la dette. (…) L’austérité est désormais la politique économique officielle de la zone euro. Telle est l’Europe nouvelle : une zone de compétition entre pays où le seul ajustement possible se fait sur la demande intérieure. Autrement dit, sur le bien-être des peuples. »

L’auteur en vient au « désarmement de la démocratie » : « Enfin, dernière raison : les dirigeants européens, sachant combien leurs politiques sont peu populaires, ont construit des digues contre l’opinion des peuples. Les premières sont institutionnelles.
S’inspirant de la doxa ordo-libérale que le peuple ne doit pas se mêler d’économie, la nouvelle zone euro a mis des garde-fous contre la démocratie. C’est la règle d’or et les instances budgétaires indépendantes du politique et imposées par le pacte budgétaire, c’est la surveillance bruxelloise des lois de finances, sans parler de l’indépendance de la BCE qui n’est pas une nouveauté.
Le sentiment qui en découle, c’est une impuissance du peuple à modifier la politique économique. »

Le journaliste s’interroge, pour conclure : « Si les choix économiques ne sont pas négociables, si les budgets sont encadrés par des structures non élues, si toute discussion est impossible, à quoi bon voter ?
Logiquement, un sentiment se développe : celui de l’impuissance du politique. Que faire alors ? Il est désormais urgent pour les partis démocratiques de construire de vraies offres économiques alternatives. L’euro doit cesser d’être un tabou, de même que les traités européens. La critique de l’euro et de l’Europe doit cesser d’être considérée comme le seul apanage des extrêmes. Elle doit êtree réinvestie par les partis démocratiques. Pourquoi la critique d’une monnaie et de sa gestion serait-elle anti-démocratique ? Pour survivre, la démocratie doit jouer son rôle, celui de l’examen des alternatives. Il faut en finir avec Tina (There is no alternative). Ou Tina en finira avec la démocratie. »

Commentaires sur un article du journal « La Tribune » dans Fakir de mai-juin 2014.

Du social au sociétal

Si la gauche a définitivement remisé au grenier à chimères la défense des travailleurs et la lutte contre l’exploitation, et, plus largement, toute perspective de dépassement du capitalisme, il lui reste un terrain de repli pour affirmer sa différence irréductible d’avec la droite : celui des « valeurs ». Un terrain où elle a transposé l’affrontement qui l’oppose à droite alors que rien ne l’en distingue plus dans les autres domaines, qu’il s’agisse de politique économique, de politique étrangère ou de politique sécuritaire.
Ce terrain, baptisé « sociétal », concerne l’évolution des mœurs et des mentalités. Pour fustiger et disqualifier les gens qui font obstacle à cette évolution, ont été remis au goût du jour les vieux vocables qui ponctuaient naguère le combat contre les possédants et leurs représentants politiques ou idéologiques : « arriérés », « rétrogrades », « réactionnaires »… Ce qui donne l’impression à cette « gauche morale » – mais non moralisante, qualificatif réservé à la droite – qu’elle est restée fidèle à sa tradition progressiste alors qu’elle n’est plus que moderniste.
Ainsi va-t-elle livrer un combat sans relâche pour l’égalité des sexes – ou des « genres » – au sein de la famille, au travail ou dans la vie politique, en laissant simultanément s’accroître, sous l’effet d’une politique économique entièrement soumise aux diktats de la « troïka », les inégalités sociales en matière d’emploi, de revenu, de logement, de formation, de soins médicaux et de durée de vie.

Extrait d’un article de Jean-Pierre Garnier dans le journal Les Zindigné(e)s de mai 2014.

D’où vient la dette ?

Tout se passe comme si la réduction des déficits et des dettes publiques était aujourd’hui l’objectif prioritaire de la politique économique menée en France comme dans la plupart des pays européens. La baisse des salaires des fonctionnaires, ou le pacte dit « de responsabilité » qui prévoit 50 milliards supplémentaires de réduction des dépenses publiques, sont justifiés au nom de cet impératif.

Le discours dominant sur la montée de la dette publique fait comme si son origine était évidente: une croissance excessive des dépenses publiques.

Mais ce discours ne résiste pas à l’examen des faits. Dans ce rapport nous montrons que l’augmentation de la dette de l’État – qui représente l’essentiel, soit 79%, de la dette publique – ne peut s’expliquer par l’augmentation des dépenses puisque leur part dans le PIB a chuté de 2 points en trente ans.

Si la dette a augmenté c’est d’abord parce que tout au long de ces années l’État s’est systématiquement privé de recettes en exonérant les ménages aisés et les grandes entreprises : du fait de la multiplication des cadeaux fiscaux et des niches, la part des recettes de l’État dans le PIB a chuté de 5 points en 30 ans.

Si l’État, au lieu de se dépouiller lui-même, avait maintenu constante la part de ses recettes dans le PIB, la dette publique serait aujourd’hui inférieure de 24 points de PIB (soit 488 milliards €) à son niveau actuel.

C’est ensuite parce que les taux d’intérêt ont souvent atteint des niveaux excessifs, notamment dans les années 1990 avec les politiques de « franc fort » pour préparer l’entrée dans l’euro, engendrant un « effet boule de neige » qui pèse encore très lourdement sur la dette actuelle.

Si l’État, au lieu de se financer depuis 30 ans sur les marchés financiers, avait recouru à des emprunts directement auprès des ménages ou des banques à un taux d’intérêt réel de 2 %, la dette publique serait aujourd’hui inférieure de 29 points de PIB (soit 589 milliards €) à son niveau actuel.

L’impact combiné de l’effet boule de neige et des cadeaux fiscaux sur la dette publique est majeur : 53% du PIB (soit 1077 milliards €). Si l’État n’avait pas réduit ses recettes et choyé les marchés financiers, le ratio dette publique sur PIB aurait été en 2012 de 43% au lieu de 90 %.

Au total, 59% de l’actuelle dette publique proviennent des cadeaux fiscaux et des taux d’intérêts excessifs.

Extrait d’un article publié le 27 mai 2014 sur le site audit-citoyen.org