Mort du néolibéralisme ?

La crise de 2008 a définitivement enterré l’idée que les marchés financiers pouvaient s’autoréguler. Le choc du coronavirus, c’est la seconde mort du néolibéralisme. Et cette fois il ne s’en relèvera pas. Certes, l’origine virale de l’effondrement économique en cours ne peut pas être directement imputée à telle ou telle version du capitalisme – c’est bien le productivisme en tant que tel qui, du fait de la pression croissante sur la biosphère, a accru la vulnérabilité biologique de notre espèce. Cependant, les politiques néolibérales n’ont pas arrangé les choses.

La logique du zéro stock qui accompagne la mondialisation néolibérale, c’est d’abord un arrêt brutal de toute une série de secteurs dès les premières toux meurtrières. La secousse suivante est bien pire, puisque cette fois c’est la logique du moindre coût appliquée à la santé qui expose directement les corps sociaux à l’attaque du Covid-19 : depuis des mois, les personnels médicaux dénonçaient la dégradation des conditions de soin à l’hôpital public.

Mais il y a plus : l’absence de stocks de médicaments, les semaines de cafouillage sur le gel hydroalcoolique, les masques et les tests ont révélé crûment les dégâts de décennies de dénigrement et d’économies sur le dos de la fonction publique. L’impréparation, le manque de coordination à tous les niveaux et les retards pour mobiliser l’appareil productif au service de l’urgence sanitaire ont sobrement rappelé que, quand c’est vraiment important, le marché ne sert à rien.

Enfin, la gestion du choc économique du confinement ne laisse d’autre choix au gouvernement que de mettre en œuvre des politiques aux antipodes de ses hochets idéologiques habituels : l’argent magique coule à flots et on se rend compte que l’État peut sans coup férir indemniser du jour au lendemain la moitié des salariés du secteur privé. Même si le patronat essaie de sauver la face en brandissant la rhétorique des sacrifices pour des lendemains qui déchantent, le pouvoir macronien a compris qu’il allait falloir inventer autre chose, pour sauver l’essentiel. Le fond de l’air porte un parfum de néo-dirigisme, une forme de régulation dont le capitalisme a déjà su s’accommoder par le passé.

Réponse de Cédric Durand (auteur de Le capital fictif : comment la finance s’approprie notre avenir) à une question de la rédaction de CQFD (édition de mai 2020) au sujet du néolibéralisme.

Alternatives à la mondialisation néolibérale

L’épidémie montre les points faibles de la mondialisation néolibérale, mais permet aussi de mettre en avant ce que pourraient en être les alternatives.
L’histoire regorge de moments où des événements imprévus, des guerres, des chocs politiques ou des mouvements sociaux ont accéléré des processus en cours ou permis des bascules imprévisibles.
Tout récemment la grève des transports en Ile-de-France a permis à des dizaines de milliers de personnes de découvrir les usages du vélo en ville, et les derniers chiffres montrent que ce mouvement perdure.

Sans commune mesure, la Seconde Guerre mondiale et les années qui l’ont suivie a jeté les bases de ce l’on a appelé l’État providence. Aux États-Unis l’impôt progressif mis en place pendant le New Deal par l’administration Roosevelt s’est durci avec un taux maximal de 80 à 90 % en place jusque dans les années 1980.
En France, le système de retraite précédemment basé sur des fonds de capitalisation s’est effondré pendant la guerre. C’est ainsi que le système de retraite par répartition a été mis en place à la libération.
Plus généralement, dans tous les pays développés, un taux élevé de prélèvement obligatoire nécessaire à la reconstruction a été pérennisé pour mettre en place des systèmes de redistribution et de couverture sociale.

Un choc planétaire comme l’épidémie de coronavirus pourrait initier ou accélérer des transformations nécessaires. Ces dernières semaines, la pénurie de médicaments a amené les institutions européennes à réfléchir à une relocalisation de certaines chaînes de production pour assurer une sécurité sanitaire sur le continent. Cette initiative pourrait être élargie à d’autres secteurs, la production agroalimentaire par exemple, pour répondre à la revendication historique de souveraineté alimentaire défendue par les paysan-ne-s de la Confédération paysanne et de la Via Campesina.

Au niveau industriel, la baisse des prix de machines à commandes numériques a permis un timide mouvement de relocalisation de certaines productions. Les chaînes mondiales mises en place par les multinationales pour leurs productions industrielles viennent de révéler leur fragilité, il serait temps de donner la priorité à une relocalisation qui bénéficierait à l’emploi comme à l’environnement.
La crise du coronavirus a également montré qu’en cas de nécessité des mesures « radicales » pouvaient être mises en place. C’est le cas de la fixation des prix ou la réquisition pour des produits qui connaissaient des phénomènes spéculatifs, comme le gel hydroalcoolique ou les masques de protection.

Il est déjà évident que l’UE, devant la crise économique qui s’annonce, va exonérer les pays membres des obligations budgétaires fixées par le traité de Maastricht. Ce qui est possible, et juste, face aux conséquences de l’épidémie devrait être mis en place de la même manière pour d’autres questions toutes aussi importantes, comme la croissance des inégalités, le traitement inhumain des migrant-e-s, la crise climatique ou l’effondrement de la biodiversité.

La NASA a diffusé des images de la Chine avant et pendant l’épidémie qui montrent une quasi disparition de la pollution de l’air en quelques jours. Il ne s’agit évidemment pas de confiner sur le long terme toutes les populations, mais ces images montrent la réversibilité de phénomènes si des mesures fortes sont prises.

La crise sanitaire mondiale nous indique des alternatives potentielles. Mais, à l’évidence, elles ne seront mises en œuvre que si elles sont portées par des mouvements sociaux et un rapport de force à construire pour changer le système. Ce sera tout l’enjeu des mois et années qui viennent!

Extrait d’un article de Christophe Aguiton dans Lignes d’attac d’avril 2020.

Progrès technique, progrès social ?

L’histoire environnementale a bien mis en évidence ces dernières années que le XIXe siècle n’était pas un siècle de consensus et de célébration du progrès technique, mais aussi d’interrogation et de contestation.
Contestation qui ne venait pas seulement d’intellectuels ou de savants, mais également de populations qui pouvaient être directement touchées par les nuisances : les émissions de fumées par exemple, la pollution des eaux. Elles voyaient bien la transformation de leur environnement, et elles ont porté des revendications face à ces atteintes qu’elles subissaient.

Les entreprises et les États ont dû gérer ces contestations. Dès le début du XIXe siècle, toute une série de mesures sont prises pour que l’industrie puisse continuer à se développer, malgré les oppositions locales : avec la mise en place de compensations financières, ou encore une adaptation du droit de manière à protéger les entreprises au détriment des riverains.

[…] la progressive installation d’un imaginaire technicien facilite peu à peu l’acceptation de ces procédés industriels […]

L’imaginaire technicien qui se met en avant, l’idée que le progrès technique sera le fer de lance du progrès social, se propage petit à petit. Cette idée est largement partagée y compris par les mouvements  socialistes, qui ont facilité sa propagation dans toute une partie de l’opinion publique et notamment chez la classe ouvrière, il ne faut pas le négliger.

Il y a eu des innovations d’ordre juridique, qui ont désarmé les populations touchées par des nuisances industrielles pour faire valoir leur droit.
Tout un gouvernement de la critique s’est peu à peu affiné, et a fourni une série de procédures qui permettaient de gérer ces situations-là. Quand une nouvelle infrastructure de production s’installait, une usine qui fonctionnait au charbon ou même une centrale nucléaire par la suite, on constate des procédures assez similaires : des tentatives de ralliement des élites locales par exemple, pour faciliter l’acceptation de ces projets, la mise en avant des retombées financières et des créations d’emplois…

[…]

Les énergies renouvelables ne permettent absolument pas une « transition », mais elles servent à conforter un modèle de société fondé sur l’abondance énergétique. Alors qu’une réelle transition énergétique impliquerait un autre rapport à l’énergie, une sobriété radicale, une rupture avec cet imaginaire technicien à la fois du progrès technique et de l’énergie abondante.

[…] les gens veulent croire que la société de l’abondance énergétique perdurera et tiennent les modes de vie actuels pour acquis. Faire vaciller cette conviction, c’est un saut dans l’inconnu.

Pourtant j’ai tendance à croire à l’issue du travail que nous avons mené dans ce livre (Face à la puissance)que cette société de l’abondance énergétique ne peut pas être durable. Elle rend impossible une relation apaisée entre l’homme et son milieu. Parce qu’une mobilisation abondante de l’énergie suppose de mettre en coupe réglée l’environnement, et suppose aussi des dégâts sociaux extrêmement importants : les mines dans lesquelles sont extraits les minerais indispensables, pour les éoliennes, les panneaux photovoltaïques ou les batteries de voitures électriques, sont loin d’être le paradis des travailleurs, C’est le moins que l’on puisse dire.

Extraits d’un entretien avec Alexis Vrignon dans le journal La Décroissance d’avril 2020.

Échec des Plans Écophyto

Le 4 février 2020, la Cour des comptes a envoyé au Premier ministre français un référé sur le bilan des plans Ecophyto, qui visaient une réduction de 50 % des produits phytosanitaires dans l’agriculture.
Elle estime « que les effets des plans Écophyto demeurent très en deçà des objectifs fixés », malgré plus de 400 millions d’euro de financement public. Les chiffres 2017-2018 sur l’évolution de la consommation des pesticides de l’agriculture française indiquaient une forte hausse de la consommation : +21 % en 2018 par rapport à 2017.
L’objectif fixé en 2009 de convertir en agriculture biologique 20 % de la surface agricole utile n’a pas été atteint, il était fin 2018 de seulement 7,5 %.
Pour la Cour des comptes : « l’État pourrait davantage influer sur les modes de production et les filières par l’exercice de ses compétences normatives, de régulation et d’information. »
La Cour des comptes conseille de mettre en place un meilleur fléchage des aides de la politique agricole commune (PAC) vers la « performance environnementale » et l’agriculture biologique, et d’améliorer les règles scientifiques et déontologiques d’évaluation des substances.

Article dans L’Écologiste de mars – mai 2020.

Nucléaire et rupture culturelle

La thèse de l’arrêt immédiat du nucléaire est simple. On part du postulat que le nucléaire est une catastrophe. Quand un immeuble brûle, on ne se demande pas si l’on aura des
logements pour reloger les sinistrés, on les évacue « immédiatement ». Pourtant, les antinucléaires ont longtemps mis en avant le renouvelable (fort long à mettre en œuvre et inadapté à une société
industrielle) pour arrêter le nucléaire, envoyant ainsi le message qu’il n’était pas si dangereux que cela puisqu’on avait le temps.

Cependant, que ce soit dans le nucléaire civil ou militaire, les nombreux accidents ont les nombreux accidents ont prouvé combien le nucléaire est une industrie incontrôlable et aux effets dévastateurs. Thernobyl aurait généré un million de victimes, les essais de la bombe atomique plusieurs millions, mais à cela il faut rajouter les territoires rendus inhabitables dont la superficie n’a cessé d’augmenter.
Le tout avec la bénédiction d’une normalisation qui a toujours préféré défendre la santé d’une industrie plutôt que celle des populations. Après avoir baissé durant des années, après l’accident de Tchernobyl, les normes minimales « acceptables » n’ont cessé d’augmenter afin d’obliger les populations à vivre avec la contamination radioactive.

Ceci posé, surgit la question sur les alternatives à l’électronucléaire. Il existe au moins deux possibilités, soit reprendre tout ce qui existe au moment de la décision, et actuellement le
renouvelable et le thermique, soit être prêt à une rupture culturelle et ne recourir qu’au renouvelable.
Ne s’appuyer que sur le renouvelable existant reviendrait à accepter de se contenter de cinq fois moins d’électricité avec six fois moins de capacité. Chose impensable aujourd’hui.
Cela étant, l’évolution de la destruction de la société et de la biosphère a atteint un tel degré que de plus en plus de gens sont convaincus que nous sommes face à un effondrement, nécessitant
une véritable rupture culturelle.

En ce qui concerne la première option, peu de gens savent que les centrales thermiques au gaz sont sous-utilisées en France. Il suffirait de porter leur taux d’utilisation au maximum pour, avec
le renouvelable, pouvoir arrêter immédiatement deux tiers du parc. Pour le reste, les importations favorisées par la mise en place de fortes puissances d’interconnexions transfrontalières ainsi que les groupes électrogènes installés sur l’ensemble du territoire devraient suffire.

Mais quid des gaz à effet de serre ? Le nucléaire dans le monde, c’est 2 % de la consommation finale d’énergie, c’est-à-dire rien. Dans ces conditions, l’enjeu n’est pas de savoir par quoi le remplacer mais de l’arrêter. Non seulement on peut arrêter la catastrophe nucléaire (une de moins !), mais on met le doigt sur les véritables causes des gaz à effet de serre : elles ne sont pas essentiellement techniques mais culturelles et politiques.
Elles se trouvent dans le pétrole et son monde, dans le déferlement d’engins motorisés, dans une société industrielle de production et de croissance où il faut produire à tout prix, tout et n’importe quoi poussé par la concurrence.

Or beaucoup d’écologistes oublient ces faits, cédant aux sirènes du développement durable et du « verdissement » et mettant en avant le renouvelable, persuadés que l’enjeu est essentiellement technique. Ils oublient que le remède aux dégâts générés par la technique n’est pas technique et que la solution pour sauver le climat se trouve dans une organisation sociale structurée autour de la sobriété, mais il est vrai que la société industrielle se défend, utilisant des voies détournées et qu’elle a toujours essayé de faire passer pour « écolo » ses pollutions.

Article de Jean-Luc Pasquinet dans L’Écologiste de mars – mai 2020.

Casse de l’hôpital public

Au fond, je vois cette épidémie comme une forme de surligneur. Elle met en évidence cette casse de l’hôpital public qu’on dénonce depuis tant de temps.
On voit bien qu’on manque de places, de personnels, de matériel, que tout est saturé, qu’on pourrait faire bien mieux, et tout cela souligne l’absurdité de la gestion financière de l’hôpital. C’est une violente mise en lumière des dérives. Et même si Macron reprend désormais nos éléments de langage, parce qu’il a le nez dedans, ce sont juste des effets d’annonce. Quand il annonce un futur « plan massif d’investissement pour l’hôpital », personne ne le prend au sérieux. […]

J’ai l’impression que cette manière de nous traiter en héros est complètement surjouée, qu’elle ne correspond en rien à la réalité. Parce qu’en pratique on n’a pas le matériel pour se protéger, ni les ressources humaines. On va avoir plein de gens en épuisement. Pour l’instant on dispose de masques, mais ça ne durera pas forcément. Sachant que les règles n’arrêtent pas de changer et que leur « longévité » augmente : désormais, un masque peut faire la journée.
Dans le même temps, les consignes d’hygiène ont changé, avec un niveau d’exigence à la baisse. On n’est plus obligés de mettre de gants ou de charlottes, même au contact des malades. Autre problème : on pourrait manquer de respirateurs […]

Les effets d’annonce du gouvernement me semblent totalement hypocrites. Je suis convaincu que leur système de pensée n’est pas remis en cause, qu’ils reprennent juste un discours conciliant. Au fond, c’est la suite qui va être importante. Il y aura des comptes à rendre. C’est ce que je vois par exemple au sein du collectif Inter-Hôpitaux : tout le monde prévoit de passer à l’offensive,
avec des personnes qui ont déjà porté plainte contre des membres du gouvernement.

Pour ma part, j’envisage la période à venir avec beaucoup d’inquiétude. Il y a cette impression qu’on est lâchés en pleine débâcle et que notre santé à nous importe peu. Quand on voit qu’ils ont tardé à fermer les écoles et ont tenu à organiser les municipales, on se dit qu’ils vivent dans un autre monde – c’est criminel. Comme était criminelle cette première communication visant à faire
passer le virus pour une grosse grippe. Ok, ce n’est pas la peste. Mais beaucoup de gens vont mourir. Et les gens au pouvoir et ceux qui ont démantelé l’hôpital public porteront une grande responsabilité dans ce désastre.

Extraits d’un témoignage d’un médecin réanimateur dans le mensuel CQFD d’avril 2020.

Du télégraphe à la chaîne d’information en continu

Le télégraphe attaque la définition typographique du discours sur trois fronts, en introduisant à une large échelle le manque de rapport, l’impuissance et l’incohérence. […] le télégraphe donnait une sorte de légitimité à l’idée d’une information dégagée de son contexte ; c’est à dire à l’idée que la valeur d’une information n’est pas nécessairement liée à la fonction qu’elle peut remplir – pour servir à la prise de décision politique et sociale et à l’action – , mais qu’elle peut être simplement attachée à sa nouveauté, à l’intérêt et la curiosité qu’elle suscite. Le télégraphe a fait de l’information une marchandise […]

Il ne fallut pas longtemps avant que le succès des journaux se mît à dépendre non plus de la qualité et de l’utilité des nouvelles qu’ils fournissaient mais de leur abondance, de l’éloignement de leur provenance et de la rapidité de leur arrivée. […] Quatre ans seulement après l’inauguration par Morse de la première ligne télégraphique nationale, le 24 mai 1844, fut fondée l’Associated Press et des nouvelles de partout et nulle part, adressées à personne en particulier, commencèrent à circuler à toute vitesse à travers la nation. Guerres, crimes, accidents, incendies, inondations constituèrent le contenu de ce que les gens appellent « les nouvelles du jour ». […]

La plupart de nos « nouvelles » sont inertes, elles sont constituées d’informations qui nous procurent un sujet de conversation mais ne peuvent nous amener à aucune action significative. Voilà ce dont nous avons principalement hérité du télégraphe : en créant une abondance d’informations sans rapport avec les gens, il a modifié de façon dramatique ce que l’on peut appeler le « ratio information-action ». […]

Dans une civilisation orale ou dans une civilisation du livre, l’information tire son importance des possibilités d’action. Bien sûr, dans tout environnement de communication les entrées (ce sur quoi on est informé) excèdent toujours les sorties (les possibilités d’action basées sur les informations). Mais la situation créée par le télégraphe, et ensuite amplifiée par les techniques plus récentes, a rendu la relation entre l’information et l’action à la fois abstraite et floue.
Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité les hommes étaient confrontés au problème de la surabondance d’information, ce qui veut dire qu’en même temps ils étaient confrontés au problème d’une impuissance sociale et politique croissante.

Extraits du livre de Neil Postman Se distraire à en mourir (publié en 1985).

Graines d’une Bretagne d’avenir

Produire moins, serait synonyme de chômage et de récession, tandis que la croissance économique industrielle serait, elle, source de toujours plus de travail. Or c’est l’inverse, comme le montre dramatiquement le cas de l’agriculture : l’industrialisation capitaliste de la production et de la distribution alimentaires a entraîné une surproduction chronique de victuailles empoisonnées en mobilisant toujours plus de machines et moins de travail vivant, entièrement sous la coupe de la logique techno-scientifique (l’alimentation est un vaste laboratoire).

La décroissance, au contraire, c’est plus de travail vivant, artisanal, de métier, avec une qualification reconnue et donc correctement rémunéré, sans dette, sans précarité. Pour produire moins d’aliments, plus chers à l’unité que la malbouffe industrielle, pour en finir avec la surproduction. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le livre Graines d’une Bretagne d’avenir et le projet de semences artisanales paysannes que défend Emmanuel Antoine.

[…]

Soyons clair, la promotion du bio est en phase avec une classe moyenne urbaine inquiète légitiment pour la qualité de son alimentation. Mais dès que l’on examine les contraintes de production (accès au foncier, climat…) et d’approvisionnement, que l’on aborde les conditions de travail et les niveaux de rétribution et de protection sociales (retraite et maladie), cela met face à des contradictions qui participent du désenchantement de la cause, d’une réalité que l’on a pas forcément envie d’affronter.

C’est regrettable à dire mais le milieu écolo est souvent coupé du monde du travail et de ses réalités les plus dures. Il a bien du mal à sortir de la sacro-sainte confiance en un marché qui pourrait se réguler de lui-même.

Un seul exemple : la campagne dite du « Marche interdit ». En 2018, le groupe Carrefour a réalisé un « coup marketing » en commercialisant des légumes issus de semences paysannes dont la vente à des professionnels est interdite car celles-ci ne sont pas inscrites – pour des raisons de coût notamment – au catalogue officiel. Voilà un des acteurs principaux de la destruction de la paysannerie française qui défend les semences paysannes et la biodiversité contre la mainmise des grandes entreprises sur le vivant !

Celle-ci a malheureusement été défendue par une certaine organisation paysanne persuadée de faire preuve de pragmatisme pour faire avancer sa cause, celle des semences paysannes. Mais quand on mange avec le diable, encore faut-il avoir une cuillère assez longue ! Là, elle est très très courte ! Un million d’euros a été reversé à une organisation paysanne pour financer une maison de la semence.

C’est bien peu au regard de la destruction d’emplois et le maintien des milliers d’agriculteurs dans la précarité pour rétribuer leurs actionnaires ; je me permets de rappeler que le groupe Carrefour a perçu 2 milliards d’euros d’aide publique en 5 ans dont 744 millions au titre du CICE (crédit d’impôt compétitivité emploi) sans compter les exonérations de cotisations sociales (1 943 millions d’euros, qui privent de financement le régime général de la Sécurité sociale), et supprimé 2 400 postes en France sur la même période.

Extraits d’un entretien de Emmanuel Antoine dans le journal La Décroissance de mars 2020.

Justice numérique

Des juges remplacés par de vulgaires machines à calculer que sont les ordinateurs ? « Mauvaise science fiction » assurent, condescendants, des gens raisonnables. Les mêmes qui, il y a dix ans, auraient souri en écoutant un « technophobe » s’affoler que des entreprises mondialisées collecteraient et traiteraient bientôt des milliards de données sur des milliards d’individus pour les revendre…

Pourquoi diable la justice, les institutions qui disent le droit – plus ou moins bien mais c’est un autre sujet – devraient-elles échapper à l’industrialisation numérique totale de la vie ? De fait, tout se met en place pour que les robots remplacent de plus en plus les hommes et les femmes de loi. Certains de nos voisins ont pris un peu d’avance dans ce domaine et il ne serait guère envisageable que la start-up nation macronienne reste à quai de la déshumanisation générale.

Au début de l’année 2017 est ainsi entrée en application la loi pour une République numérique. Laquelle dans son article L1 11-13, et dans un louable souci de transparence, vise à garantir à tous les justiciables l’accès libre et numérique à toutes les décisions de justice. Ces milliards de données, anonymisées, sont pour l’heure traitées par les plus hautes juridictions judiciaires, le Conseil d’État et la Cour de cassation.

[…]

Une telle masse de données judiciaires, moulinées par des algorithmes – des opérations de calcul réalisées par les ordinateurs – de plus en plus puissants constitue une véritable manne pour les start-up du droit « en ligne » (legal tech en anglais) de la République en marche numérique. Celles-ci sont sur les rangs pour accéder et traiter des milliards de données de façon à vendre le résultat de leurs calculs. Cinq d’entre elles se partagent l’affaire et lèvent des millions d’euros sur les marchés financiers pour devenir demain les « Google du droit ».

[…]

Quand ce n’est pas lors d`expérimentations dans les tribunaux obligeamment mises en œuvre par la puissance publique (dans les cours d’appel de Douai et Rennes, voir ci-après). Il devient ainsi possible en un clic de dire à quoi peuvent s’attendre les justiciables engagés dans une procédure de divorce, un litige avec un assureur, etc. Une mise en bouche en attendant que l’État lui-même mette en ligne l’intégralité des décisions de justice à laquelle accéderont gratuitement nos dynamiques entrepreneurs des legal tech.

Les altermondialistes dénonçaient le recul des États face aux entreprises ? Cest la main dans la main que ceux-ci travaillent à faire disparaître la justice et la démocratie. Les conséquences de ce qui se prépare sont formidables. Et, pour un humaniste, abominables.

La première, c’est la « déjudiciarisation » : la fin de l’intervention du juge dans les litiges. Les machines numériques seront bientôt capables de dire au justiciable, à partir de l’historique des décisions de justice moulinées par l’algorithme, ce qui risque de se passer en cas d’intervention du juge. Pour les personnes – physiques et morales – qui s’apprêtent à s’engager dans un contentieux, ne serait-il pas alors plus simple et préférable de régler le conflit à l’amiable avec comme base les résultats des procédures passées ?

Avec économie d’argent, de temps, de tracasseries et procédures à la clef, ce serait très tentant. Surtout pour les justiciables les moins fortunés, les moins à l’aise avec l’institution judiciaire. Les compagnies d’assurance se montrent très intéressées… Or, quelle heureuse coïncidence, tout se met en place pour éloigner physiquement le citoyen des institutions de justice. Aujourd’hui plus de 300 tribunaux d’instance – juridiction simple et très accessible – sont menacés de fermeture par l’État, après la vague de suppressions de tribunaux engendrée par la réforme de la carte judiciaire de 2007.

Et si « demain au prétexte que notre litige a peu de valeur financière, nous ne pouvions plus saisir le juge d’instance, être reçus, écoutés mais devions nous en remettre à des plateformes numériques et des algorithmes déconnectés de l’humain ? », demandent des professionnels du droit. Bonne anticipation. Quant aux juridictions qui restent, celles-ci croulent inévitablement sous les affaires et les humains rendent leurs décisions avec une lenteur désespérante…

Extraits d’un article de Denis Bayon dans le journal La Décroissance de mars 2020.

Fascisation en Israël

L’historien israélien Zeev Sternhell, pourtant sioniste, compare « la fascisation » (ce sont ses termes) à l’œuvre en Israël avec ce qui s’est déroulé dans l’Allemagne des années 1930.
Une idéologie raciste, militariste et suprématiste s’est imposée sans réel contrepoids. L’inégalité des individus selon leur origine réelle ou supposée est désormais inscrite dans la loi d’Israël qui se définit comme « l’État-nation du peuple juif ».

Par ailleurs, la Cour suprême vient de valider l’utilisation par les autorités religieuses de tests ADN censés prouver « la judéité » des demandeurs du statut officiel de « juif » (dont beaucoup d’immigrants russophones). Même si ces tests ADN concernent un conflit interne à l’extrême droite israélienne, ils sont significatifs du triomphe des conceptions racialistes.

Le pouvoir est disputé entre deux criminels de guerre, Benyamin Netanyahou et « Benny » Gantz – ce dernier a été chef d’état-major de l’armée israélienne, notamment quand celle-ci a tué près de 2 500 civils à Gaza en 2014. Les deux compères ont été invités par Trump et approuvent bien sûr son plan.
Il existe bien une petite minorité anticolonialiste courageuse, mais elle ne représente pas une alternative de pouvoir.
Ce régime d’extrême droite et ses relais (comme le Crif) s’acharnent à instrumentaliser l’antisémitisme et à récupérer la mémoire du génocide nazi. Et les dirigeants occidentaux soutiennent cette odieuse manipulation.

Dans un contexte extrêmement défavorable, pour l’instant le peuple palestinien plie mais ne rompt pas. Gaza est une prison à ciel fermé où l’occupant expérimente comment on peut enfermer deux millions de personnes, les priver d’eau potable et d’électricité et tirer sur des civils comme à la fête foraine.
En Cisjordanie, les Palestiniens sont confrontés tous les jours à la violence des colons et de l’armée, au vol des terres et aux destructions de maisons.

Malgré cela, le peuple palestinien croit en l’avenir. Il persiste à tout faire pour scolariser les enfants, pour cultiver la terre, pour produire, pour ne pas être transformé en peuple d’assistés.

Entre Méditerranée et Jourdain, il y a 50 % de Juifs israéliens et 50 % de Palestiniens. Les uns ont tout, les autres quasiment rien. L’apartheid a duré des décennies en Afrique du Sud ou dans le sud des États-Unis, mais il a fini par s’écrouler. Trump ne connaît que le fric et la violence. Parions que, face à une véritable lutte anti-apartheid, il ne saura pas faire.

Dernière partie d’un article de Pierre Stambul, membre de l’Union juive française pour la paix, dans le mensuel CQFD de mars 2020.