L’Europe forteresse soutient les dictatures

[…] Au Soudan, après le choc du massacre du 3 juin (128 personnes tuées sur la place Al Qiyadah à Khartoum, lors de la dispersion du sit-in révolutionnaire), suivie de la censure d’internet, la révolte s’est réorganisée dans les comités de quartier. De nouveaux chants s’élèvent des manifestations : « C’est toi ou ton pays : prépare ton cercueil ! », « On ne demande pas des moyens, on les prend ! ».
Le serment de la diaspora, c’est d’attirer l’attention du monde et « de faire cesser la complicité de l’Europe avec ces dirigeants qui nous massacrent. Si cela arrivait en France, le monde entier s’indignerait.
Mais ce silence-là, c’est le résultat de ce que les États ne veulent pas dévoiler », poursuit notre interlocuteur.

Précisément, l’Union européenne (UE) pourrait bien être compromise avec les Rapid Support Forces (RSF) à l’origine de la tuerie du 3 juin. Accusées de crimes de masse au Darfour, ces milices se seraient officialisées, formées et armées dès 2014, grâce à un pactole européen de 400 millions d’euros tiré du « Processus de Khartoum ». Dans la balance, le contrôle de la frontière soudano-libyenne, des équipements sécuritaires et les conseils des agences Frontex et Interpol via le Rock (Centre opérationnel régional de Khartoum).

En 2018, cette sous-traitance de la police anti-migratoire était assumée par le patron des RSF, le général Hemetti, qui a pu claironner: « Nous faisons le travail à la place de l’Union européenne ! » Laquelle ne s’offusque pas de ses vieilles habitudes répressives.

Après la chute d’Al Bachir le 11 avril dernier, le pays est tombé sous la coupe de Hemetti. Pourtant, le Soudan continue d’être traité en tant que partenaire, comme le centre névralgique des migrations de la Corne de l’Afrique : « En Europe, on parle des migrants comme quelque chose à contrôler. En plein bain de sang, la France tente d’expulser au Soudan ! Mais nos déplacements,
qui deviennent un problème pour l’Europe au point qu’elle en ouvre son portefeuille, sont la conséquence de sa collusion avec nos dirigeants », s’indigne-t-on chez Asuad, pour qui les accords avec l’UE ont renforcé les capacités de la dictature soudanaise à mater la population.

L’autre objectif contre-révolutionnaire de l’UE est d’honorer son alliance avec l’Arabie saoudite, « qui a des intérêts financiers au Soudan et veut conserver un allié islamiste, arabe dans la
région ». On ne sera pas surpris de retrouver 30 000 membres des milices RSF soudanaises enrôlés dans la guerre au Yémen, dont de nombreux enfants soldats. Utilisant, allez savoir, des armes
made in France ?

Extrait d’un article de Oum Ziad dans le mensuel CQFD de juillet-août 2019.

Journalistes et pouvoir

Les relations du monde politique avec la presse varient selon ses propres intérêts. Il l’aime quand elle le sert, la déteste quand elle le contrarie. Macron, comme tous les autres, n’a pas échappé à ces oscillations d’humeur.
De séduisants, quand ils taillaient un costard à Fillon, les médias sont devenus nuisibles le jour où le candidat s’est transformé en président de la République. Empêtré dans l’affaire Benalla, Macron a même fait exploser sa détestation au grand jour en déclarant que « la presse ne cherche plus la vérité ». C’était il y a un an. Depuis, les relations ne se sont pas apaisées, au contraire.

Le chef de l’État trouve les journalistes futiles, incompétents. Et dangereux. Pour calmer la profession, Macron a lancé une opération d’intimidation. Auditions libres, gardes à vue, perquisitions et convocations à la DGSI – neuf recensées à ce jour – se multiplient.

Devant l’urgence, l’Association de la presse judiciaire (APJ) a décidé de réagir. « Il n’est plus possible de considérer les journalistes comme des suspects », explique Jean-Philippe Deniau, le président de l’APJ, qui ajoute : « ll faut prévenir les journalistes de leurs droits. » Avec le cabinet d’avocats Spinosi, et le Syndicat national des journalistes, l’association a édité un Guide de défense du journaliste, petit couteau suisse des droits de la profession, de la loi de 1881 (elle-même menacée par le gouvernement, qui voudrait la réformer), des secrets des sources et de l’attitude à adopter face à la police et à la justice.

Faut-il emporter son portable ? Puis-je refuser d’aller à une convocation ou m’opposer à une perquisition ? Suis-je obligé de donner mes mots de passe ? Peuvent-ils emporter mes documents ? Pour consulter ce kit de survie du journaliste en milieu hostile, il suffit d’aller sur les sites de l’APJ ou du SNJ. C’est gratuit et indispensable.

Article de Véronique Brocard dans Siné mensuel de juillet 2019.

Les média du dérisoire

[…] ça participe de ma déprime : affronter les poupées Jivaro de l’info. Qui réduisent tout à des querelles, à des chapelles, à du dérisoire.

Un mercredi, dans l’Hémicyc1e, lors des questions au gouvernement, je monte au créneau sur la Depakine, sur les trente mille enfants souffrant d’autisme, sur le mépris de Sanofi, et je m’apprête ensuite, devant caméras et micros, à pointer les mensonges du Premier ministre. Mais sur quoi m’interroge-t-on ? Sur les étoiles du drapeau européen.

Tard le soir, en séance, malgré l’hostilité ambiante, je dénonce les complaisances et connivences entre Arnaud Lagardère Emmanuel Macron. Que retiennent les sites internet ? Ma chemise hors du pantalon.

Je publie un essai sur l’oligarchie, sur la fabrique des élites, comment peut-on diriger un pays qu’on ne connaît pas ? Je dépeins en contrepoint les Marie, les Anne, les Zoubir, les Peggy, que
j’ai croisés depuis vingt ans, et la dépêche AFP rassemble trois lignes ici, deux là, sur mes hypothétiques ambitions présidentielles…

Je passe sur France Inter, avec toute une tirade sur le printemps silencieux, la disparition des oiseaux, le bouquin d’Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde, et ils titrent sur un tacle, lâché presque malgré moi, « François de Rugy à l’écologie, c’est une pitrerie ».

Et surtout, le feuilleton Mélenchon. Un mot de traviole, un bafouillage, un geste, et c’est parti sur le divorce, le conflit, la guéguerre, etc.

Tout ça m’ennuie.
Tellement.
Quel est mon credo depuis vingt ans ? Que la vie des grands n’éclipse pas la vie des gens. Que la politique, les médias, ne se bornent pas à la « chronique du roi Macron », comme Saint-Simon fit celle de Louis XIV, avec les paysans bien sûr absents. Je m’efforce de les « représenter », comme on le dit pour une peinture, de les représenter dans des articles, dans des livres, dans des films,
et c’est un titre qui me convient, aujourd’hui, « représentant de la Nation ».

Dans l’Hémicycle, je lutte avec mes petites histoires, d’une malade du cancer qui s’est fait couper le gaz, d’une maman qui cherche une accompagnante pour son enfant autiste, et qui appelle un numéro vert, et qui le rappelle en vain. Mais dans les médias, nada. On en reste à la course des petits chevaux. Aux sondages. A une partie de stratèges sur l’échiquier politique.
Et les journalistes, les journalistes politiques encore pires, se prennent pour des Machiavel, fascinés qu’ils sont par la lumière et les ombres de notre univers, pourtant si terne, le pouvoir…

Dans leur étymologie même les « médias » devraient être des passeurs, des intermédiaires, des médiateurs. Ils sont devenus des obstacles. Ils opacifient le réel, ils l’évacuent. La vie, le dehors, ne les intéressent plus, et les voilà enfermés dans le huis clos des élites, espérant faire du clic […]

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de juin 2019.

Knauf Insulation

À Illange, une usine, appartenant au géant Knauf Insulation et spécialisée dans cet isolant qu’est la laine de roche, a été imposée aux habitants à grand renfort de discours sur l’emploi (des postes) et l’environnement (de l’écolo). Une double arnaque, dénoncée par des militants locaux.

[…]

En expliquant que depuis la casse de la sidérurgie dans les vallées voisines, on ne pouvait pas cracher sur 120 emplois. Mais faut voir lesquels : du précaire, des travailleurs détachés, et des conditions de travail toxiques. Knauf a été éjectée de Differdange et Sanem, au Luxembourg, parce que les études d’impact laissaient apparaître de lourdes pollutions : des centaines de tonnes d’oxydes d’azote, d’oxydes de souffre, d’ammoniac, de phénol, de formaldéhyde, de monoxyde de carbone ou encore de chlorure d’hydrogène vont sortir de leur cheminée de 60 mètres. Et ce que la préfecture de Moselle autorise comme rejets polluants est jusqu’à 75 fois supérieur à ce que le Land de Saxe autorise à Knauf Leipzig. […]

Vous vous rendez compte qu’à l’heure où tous ces beaux hommes politiques parlent de transition écologique a Metz, à l’heure où tous les indicateurs scientifiques sont dans le rouge, la préfecture et les hommes politiques locaux poussent à l’installation de Knauf, qui tournera au charbon, qu’on fera venir de camions de Pologne ?

On reprend donc : des agriculteurs expropriés pour des dizaines d’emplois pour l’instant occupés par des travailleurs détachés, du coke comme carburant, des rejets atmosphériques plus qu’inquiétants (dont 70 000 tonnes annuelles de gaz à effet de serre), des millions d’euros d’argent public dépensés, une enquête publique n’intégrant pas toutes les communes impactées.
Il doit bien y avoir du positif dans ce projet ?

Patrick Weiten assure que « les dirigeants de Knauf se sont engagés à respecter nos valeurs ».
Leurs valeurs ? « La défense de l’environnement. L’écologie et le bien-être des populations sont nos objectifs. Et fabriquer de la laine de roche comme isolant est écologique. »

Le problème, c’est que dès 1988, alors que le radeau de l’amiante commence sérieusement à tanguer, et que l’un de ses substituts, la laine de roche donc, est mis en avant, le Centre international de recherche sur le cancer classe cette dernière comme « agent cancérogène possible pour l’homme ».

Ce ne sont pas Julie et Bertrand, installés à Illange depuis quelques mois, dans la maison de la famille de Julie, qui affirmeront l’inverse. « La laine de roche sera l’un des futurs scandales sanitaires, c’est une certitude, dit Bertrand. Mes collègues architectes et les salariés du bâtiment avec qui je bosse au Luxembourg le disent. »

Extraits d’un article de Sébastien Bonetti dans un article du mensuel CQFD de juin 2019.

On n’y peut rien !

Quelle belle, édifiante et parfaite incarnation du monde capitaliste que ce Didier Lombard, polytechnicien, ingénieur des télécommunications et docteur en économie, ex-PDG de l’ex-France Télécom, qui en 2009 s’était chargé de supprimer 22 000 postes de son entreprise fraîchement privatisée, en se flattant de les faire passer « par la porte ou par la fenêtre » !
À la suite de quoi, un certain nombre d’employés, harcelés par un encadrement entièrement dévoué à l’entreprise, s’étaient suicidés : 19 morts, 12 tentatives et 8 dépressions, ce qui avait amené le facétieux PDG à qualifier, un peu étourdiment, cette vague de suicides de « mode » !
Il s’était ensuite retiré des affaires avec une de ces retraites-chapeaux dont le montant extraordinaire avait ému jusque dans les sphères dirigeantes. En récompense de ses hauts faits, il avait été élevé à la dignité de Commandeur de la Légion d’Honneur, par le gouvernement Raffarin III et son ministre des Finances, un certain Thierry Breton, le même qui avait organisé la privatisation des autoroutes et qui s’y connaissait en gestionnaires de choc.

Cette affaire est exemplaire de ce qu’est aujourd’hui le libéralisme capitaliste, ce mode d’organisation de la société qui subordonne toutes les valeurs au profit économique et concentre tous les pouvoirs, y compris celui de l’État, entre les mains de cliques technocratiques, insatiables autant qu’impitoyables, au service des intérêts privés dominants.

Devant le tribunal où l’a traîné, dix ans après les faits, la plainte de familles de victimes qui ne se sont jamais résignées à tenir pour un banal accident du travail le plongeon désespéré d’un de leurs proches par la fenêtre d’un bureau, l’ex-PDG n’a pas exprimé plus de regrets ni d’excuses que ne faisaient les vieilles badernes en culottes de peau qui envoyaient froidement au sacrifice les fantassins sur le plateau de Craonne, en 1916.

Ces hauts gradés-là, qui aujourd’hui peuvent aussi bien être des femmes, ne sont pas des mauviettes. Ce sont des chefs, des vrais. Des chefs de grande entreprise, donc de guerre économique. Qu’on n’attende pas d’eux un lâche apitoiement sur les pertes terribles causées par les batailles qu’ils commandent. Ils ont une mission sacrée à accomplir : écraser l’ennemi, torpiller la concurrence, contourner la fiscalité, remporter la victoire et conquérir le marché.

Ils ont été formés et sélectionnés pour cela, les uns par Saint-Cyr et West Point, les autres par Polytechnique et HEC, Harvard et la London School of Economics, etc.
Chacun de ces grands condottieres sait qu’on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs. De doctes spécialistes leur ont enseigné qu’un certain pourcentage de pertes est stratégiquement
inévitable et moralement admissible et qu’un bon dirigeant ne doit pas s’en émouvoir outre mesure.

Autrefois, dans les tranchées de la Marne, des généraux à la Nivelle faisaient fusiller leurs propres soldats, « pour l’exemple ». Aujourd’hui on incite les salariés à s’éliminer eux-mêmes.
Remarquable progrès dans les méthodes de gestion des ressources humaines ! Bravo les DRH !
Didier Lombard, qui avait fort bien retenu ses leçons, n’a cessé de dire pour sa défense : « je n’y pouvais rien ! »
On a déjà entendu un son de cloche semblable du côté de chez Papon et de la SNCF (encore un Commandeur et de prestigieux polytechniciens !) à qui on reprochait d’avoir contribué à planifier des convois de déportés juifs.

Pourquoi auraient-ils dû avoir des regrets ? De quoi diable devaient-ils s’excuser ? Chacun n’a fait qu’accomplir « normalement », scrupuleusement, le travail pour lequel il était payé, parfois même décoré, qu’on se le dise, scrogneugneu.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de juin 2019.

Liberté de la presse

Dominique Pradalié a été longtemps rédactrice en chef du journal de la nuit sur France 2. Aujourd’hui secrétaire générale du Syndicat national des journalistes, elle s’inquiète de la précarisation de la profession et de la mainmise du pouvoir.

[…] j’avais banni les sondages de mes journaux télévisés sur France 2. Je considérais que ce n’étaient pas des informations mais des vecteurs de promotion, de propagande, de pression pour faire croire aux gens telle ou telle chose. Mais quand vous voyez que, dans un des derniers magazines politiques de France 2, la première question posée aux hommes politiques, concerne l’immigration alors qu’on va avoir 2h30 devant nous !
Alors que le principal problème affiché des Français depuis des années, c’est le pouvoir d’achat, l’emploi, le travail. On tombe à la renverse. C’est scandaleux et c’est choquant.

Est-ce une « première » qu’il y ait eu autant de journalistes blessés ?

Parlons d’abord des manifestants, que le pouvoir nous présente comme d’épouvantables terroristes ! Même s’ils ont 72 ans ou plus, même s’ils sont dans une chaise roulante. Quelles suites vont être données à toutes ces exactions contre les centaines de blessé-e-s ? Contre les mutilé-e-s ? Il y a plus de vingt personnes qui ont perdu un œil, d’autres une main, d’autres qui sont à vie frappées dans leur corps et dans leurs certitudes constitutionnelles d’avoir le droit de manifester !

Les violences contre les journalistes posent une autre question : celle de la liberté de la presse.
Le pouvoir veut nous empêcher de faire notre travail ! On a plus d’une centaine de cas recensés par un confrère très sérieux, David Dufresne, qui documente chaque cas en vidéos, photos, témoignages, actes médicaux, etc. Voir Allo place Beauvau.

Plus de cent journalistes se plaignent d’avoir été empêchés de travailler : injuriés, agressés, visés, ciblés, matériel saisi ou détruit, cartes de presse subtilisées. Les preuves existent.
Beaucoup plus de plaintes ont été déposées contre les forces de l’ordre que contre les agresseurs gilets jaunes. C’est quand même fou ! La France est mise en garde par l’Onu, par le Conseil de l’Europe, par le Défenseur des droits, le président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, qui disent, en substance, vous êtes en train d’outrepasser vos droits en violant les droits constitutionnels que sont les droits de manifester, d’informner et d’être informé.

C’est donc du jamais-vu…

En cinquante ans, oui ! Autrefois, la profession se levait quand un journaliste était maltraité volontairement par les forces de l’ordre. Un journaliste ! Là, il y en a plus de cent et aucune question n’a été posée à la conférence de presse du président de la République. Rien ! Et encore, notre chiffre est sans doute sous-estimé.

De nombreux jeunes journalistes précaires ne veulent pas se manifester parce qu’ils ont peur de démarrer leur vie professionnelle avec des casseroles. Ils craignent que l’IGPN les fiche à vie. Au début, on a dit à tous les confrères : signalez-vous à l’IGPN. Puis, après, on s’est dit : « Est-ce une bonne idée ? Ça sert à les mettre en fiche, clairement, et puis une fiche, après, on ne sait pas ce qu’elle devient. Comme Gaspard Glanz ou d’autres.

Extraits d’un entretien de la rédaction de Siné mensuel avec Dominique Pradalié dans l’édition de juin 2019.

Transition numérique

Vous avez raison de vouloir faire le bilan d`une décennie de mensonges. La « transition numérique » s’annonçait comme la solution vers la sobriété énergétique pour les uns, comme le nouveau moteur de la croissance pour les autres – certains, étrangement, pensant pouvoir combiner les deux.
La réalité est cinglante : au fil des ans, l’industrie numérique s’est chargée en intensité énergétique, occasionnant chaque année plus de consommation d’énergie que l’année précédente ; et tandis que les dépenses numériques ont grossi au fil des ans, jusqu’à + 5 % par an en 2018, la croissance des pays riches a stagné autour de 2 % par an sur la période 2013-2018. On a donc assisté à deux découplages : celui de la numérisation et de la croissance, et celui de la numérisation et de la descente énergétique.

En d’autres termes, la « transition numérique » vit sa vie sans profiter à la société, ni à l’économie dans une perspective libérale, ni à la baisse des consommations d’énergie dans une perspective écologiste.

Dans ces conditions, ces chiffres étant connus, publics, comment se fait-il que l’on prête encore des effets systémiques positifs à la transition numérique ? Il n’y a pas plus matérielle que
cette économie. Le cuivre, le cobalt, le tantale, les terres rares, toutes ces matières indispensables à la construction des réseaux et des terminaux, sont des minerais non renouvelables (qui ont mis des millions d`années à se former dans le sol), extraits à coups d”explosifs, de produits chimiques, de sueur humaine et de bas salaires, loin du clinquant final des objets connectés.

L’énergie nécessaire pour la fabrication et l’utilisation des équipements progresse de 9 % par an, du fait de l’explosion de la vidéo et des ventes de terminaux (renouvelés tous les 18 mois pour les téléphones portables).
Aucune mesure ni même réflexion politique autour d’un freinage n’est entreprise, au contraire, les pouvoirs publics se plient à la demande d’accelération formulée par les lobbies.

Début de l’intervention de Karine Mauvilly dans le journal La Décroissance de juin 2019.

Médias, gilets jaunes et antisémitisme

[…] Jean-Michel Aphatie, le 21 février dans la matinale d’Europe 1 : « Évidemment, il ne s’agit pas de dire que les gilets jaunes sont antisémites, et que ceux qui soutiennent les gilets jaunes sont antisémites, le propos n’est pas du tout celui-là. Il s’agit de s’interroger sur l’idéologie, parce qu’elle existe, des gilets jaunes, telle qu’elle s’exprime notamment sur les réseaux sociaux.

Que n’aiment pas les gilets jaunes ? Voire, que détestent-ils ? La banque, la finance, les parlementaires, les élites, et ils sont adeptes, pour beaucoup d’entre eux, de la plupart des théories du complot.
Qu’est-ce que c’est l’idéologie antisémite ? C’est ne pas aimer la banque, la finance, les parlementaires et les élites, et croire à la pire des idéologies complotistes, c’est-à-dire que tout est de la faute des juifs. Donc on voit bien qu’il y a un croisement entre les deux idéologies. Ce n’est pas un hasard si c’est au moment du mouvement des gilets jaunes que des actes antisémites nombreux, très nombreux, se produisent. […]

Examinons le raisonnement. Et quel raisonnement ! Les gilets jaunes ne sont pas antisémites, mais des antisémites en puissance, car leur « idéologie » (critique du système financier, des élites politiques, etc.) se croise avec celle des antisémites. L’éditocrate n’a pas l’air de se rendre compte que de telles généralisations se fondent sur les pires clichés antisémites, quand elles ne les entretiennent pas elles-mêmes.

Déjà sur France 5, Jean-Michel Aphatie et Maurice Szafran sursautaient en entendant le mot « banquier » prononcé par Monique Pinçon-Charlot.
Un raisonnement pour le moins inquiétant que tenait également Raphaël Enthoven dans Paris-Match, le 25 février, […] « pour que les gilets jaunes éradiquent l’antisémitisme dans leurs rangs, il faudrait changer de façon de penser. »

Ce gloubi-boulga du philosophe médiatique affirme qu’il existerait un lien de parenté entre la critique de l’exploitation capitaliste et l’antisémitisme comme « principe d’explication du monde »… La première pouvant conduire au second. Cet amalgame malhonnête, le conduit ainsi à sommer les gilets jaunes, dans leur ensemble, de « changer de façon de penser ». Rien que ça.

Enfin, Le Monde n’est pas en reste. Dans son éditorial du 19 février, le quotidien joint sa voix à la petite chorale médiatique en fustigeant « la haine » au sein du mouvement des gilets jaunes.
Une haine qui serait dirigée pêle-mêle « contre les élus, à commencer par le président de la République, contre les élites ou supposées telles, contre les riches, contre les médias et, au bout du compte, contre les juifs, éternels boucs émissaires en temps de crise et de conspirationnisme débridé – comme en témoigne l’explosion en 2018 du nombre d’actes antisémites en France ».

L’éditorial du Monde est un bon résumé des amalgames médiatiques ressassés par les éditocrates, et qui ont consisté à établir un lien entre la hausse des actes d’antisémitisme en 2018 et le mouvement des gilets jaunes. Pourtant le 12 février, au journal télévisé de 13 heures de France Info, la présentatrice Marie-Sophie Lacarrau semblait infirmer cette assertion. Elle commentait ainsi le tableau représentant les menaces et actes antisémites en 2018 : « Sur cette courbe, l’évolution de ces violences au cours de l’année, aucune augmentation significative depuis le mouvement des gilets jaunes ».

Il ne s’agit aucunement de dire que ces actes ne sont « rien », mais de voir que nos commentateurs patentés ne semblent guère se soucier des données disponibles. Dire, comme Jean-Michel Aphatie, que « ce n’est pas un hasard si c’est au moment du mouvement des gilets jaunes que des actes anti-sémites nombreux, très nombreux, se produisent », c’est donner une information biaisée – sinon une contre-vérité – qui a malheureusement pesé lourd dans le débat médiatique.

Du pouvoir des médias

Mais le plus grave n’est peut-être pas là. Les outrances des éditocrates ont, avec le temps, perdu de leur crédibilité, et apparaissent, même aux yeux les moins avertis, pour ce qu’elles sont : de la gonflette intellectuelle infatuée d’elle-même. Ils ne convainquent plus, s’ils ont jamais convaincu. Reste que, avec le concours de la grande majorité des médias dominants, ces outrances calibrées pour faire du bruit médiatique, participent à l’instauration dans le débat public de problématiques qui vont faire, un temps, le lit de l’actualité.

Le cas est ici patent : le mouvement des gilets jaunes, tout entier axé sur l’amélioration des conditions d’existence d’une partie importante de la population, n’a, à priori, rien à voir avec l’antisémitisme. Après vérification non plus ; on l’a vu, le lien entre la recrudescence des actes antisémites entre 2017 et 2018 et le mouvement des gilets jaunes dans son ensemble ne repose sur aucune base sérieuse.

Il a fallu que certains de ces actes soient montés en épingle et repris en boucle sur les ondes, les journaux et les plateaux, surtout quand ils étaient le fait de gilets jaunes, comme l’agression de Finkielkraut, pour que le sujet fasse la Une de l’actualité.

Dès lors, une fois la problématique médiatiquement constituée, chacun a pu livrer son avis éclairé sur une pléiade de « sujets » divers, plus ou moins connexes […]

Le but recherché, et souvent atteint, n’est qu’accessoirement de convaincre la population que les gilets jaunes sont successivement tous des « casseurs », tous des complotistes, tous des antisémites. Chacun sait que ce n’est pas le cas. Il s’agit surtout, par ces vagues successives d’accusations, de généralisations et d’amalgames, de semer le doute, et d’instiller l’idée selon laquelle ces gilets jaunes ne sont finalement pas très nets, qu’il vaut mieux se méfier et garder ses distances.

Comme l’un d’entre eux, François Boulo, l’exprimait clairement : « Les gens des médias ne veulent pas que le monde change. Ils savent très bien l’impact des actes racistes ou antisémites sur l’opinion publique et sautent sur la moindre occasion pour nous discréditer. » On ne saurait mieux conclure.

Extraits d’un article de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de avril-juin 2019.

Par Didier-CTPTravail personnel, CC BY-SA 4.0, Lien

Répression

Le préfet de police de Paris a réquisitionné une dizaine de clébards dressés pour l’attaque, ordonnant de les démuseler.
Quand on a lu cette phrase dans le Canard enchainé du 24 avril, notre sang de Chien rouge n’a fait qu’un tour. D’abord parce qu’on déplore qu’on utilise nos congénères canins pour de viles tâches policières. Ensuite parce que l’irruption de cabots à képi dans le paysage confirme que le fond de l’air est à la répression décomplexée.

Semaine après semaine, l’attirail mobilisé ne cesse d’enfler, du retour des Voltigeurs motorisés aux marqueurs chimiques dans le liquide des canons à eau, avatars d’une surenchère dont on suit les épisodes en flippant grave. Quand le pouvoir embauche un ultra-réac à mentalité « para » pour mater les manifestations parisiennes, faut pas s’étonner que les digues sautent. Aujourd’hui, les molosses enragés. Demain, quoi : des robots tueurs ? Des drones à Famas ?

Quoi qu’il en soit, les témoignages s’empilent,dressant tous le même constat : ce samedi 20 avril, à Paris, pour l’acte XXIII, la police était plus que jamais là pour faire mal. Pour blesser. Pour marquer les chairs de ceux qui s’entêtent à ne pas courber l’échine devant l’alliance matraque-goupillon-tête de con. Et comme ce pouvoir ne recule devant rien, bim !, il s’est payé une nouvelle dégringolade vers Orwell-land en embastillant des journalistes. À l’instar des street-medias, cela fait belle lurette que ces derniers sont cibles de tirs de LBD et de grenades. Mais
les arrestations d’Alexis Kraland et de Gaspard Glanz pour des motifs aberrants’ (tout comme la convocation par la DGSI de journalistes ayant publié un document confidentiel prouvant les mensonges
gouvernementaux au sujet des armes françaises utilisées au Yémen), montrent clairement que la liberté de la presse est en danger.
Idem pour la liberté d’expression : combien de Gilets jaunes poursuivis pour un commentaire anodin sur Facebook ? Après celle de manifester, ça commence à faire pléthore.
Il est où le bouton stop ?

Les chiens de guerre sont de sortie, donc, et avec eux une dérive policière liberticide qui ne se cache même plus – la justice étant là pour assurer l’impunité aux condés. Le message est clair : vous ne voulez pas communier devant un discours télévisé lacrymalo-débile et persistez à refuser notre projet politique mortifère ? Primo, vous allez déguster. Secundo, personne ne s’en offusquera, puisqu’il y a des choses tellement plus importantes, genre une charpente religieuse en flamme ou ce besoin irrépressible qu’aurait le peuple français de vouloir travailler plus et se faire sucrer des jours fériés. Face à ce pouvoir pyromane, on n’espère qu’une chose : que le joli mois de mai confirme son caractère agité et enfile le jaune de chauffe. Parce que sinon, bordel :
animal, on est mal.

Éditorial du mensuel CQFD de mai 2019.

Sobriété systémique

L’idée qu’on essaye de faire passer, peut-être loin de la décroissance telle que vous l’envisagez, c’est d’organiser une sobriété systémique, plutôt que d’appeler à la sobriété des individus. Il est très difficile de faire passer l’idée de sobriété individuelle à des gens qui ont du mal à boucler les fins du mois, on le voit avec les gilets jaunes.
La plupart vivent dans des conditions modestes.
Ce à quoi il faut s’attaquer, c’est à un système technique très vorace en énergie et en matières.

[…]

Le modèle de développement péri-urbain, avec des pavillons mal isolés et une dépendance totale à la voiture, a pu se faire grâce à l’abondance énergétique. On doit sortir de ce modèle en ayant une politique nationale cohérente d’alternative à la bagnole et de rénovation énergétique des bâtiments, pour organiser une sobriété systémique, et à partir de là on a des réponses collectives pour se désintoxiquer des énergies fossiles et donner de l’air aux plus modestes…

[…]

On est allés plusieurs fois à l’Élysée, à Matignon, au ministère de Nicolas Hulot, chez France stratégie, on a rencontré diverses figures de la macronie à l’Assemblée et au Sénat, on a discuté avec des élus de droite et de gauche…
On leur disait : « C’est un devoir moral, ayez l’audace politique de dessiner une stratégie cohérente de décarbonation, d’avoir pour ligne de mire une société post-énergies fossiles, et donc d’organiser nécessairement une sobriété systémique. »
Qu’est-ce qui s’est passé ? Quand on a discuté avec Nicolas Hulot, qu’on lui a proposé de créer une structure ad hoc de concertation public-privé, sous l’égide de Matignon et de France stratégie, pour articuler un plan cohérent de décarbonation secteur par secteur (transport, bâtiment, agriculture, industrie), sa réponse a été : « Si j’arrivais à faire ça, je ne regretterai pas d’avoir accepté ce poste de ministre. »

Son conseiller a travaillé sur notre proposition, et finalement elle s’est perdue dans les eaux.
Globalement, on a eu beaucoup d’interlocuteurs qui partageaient notre diagnostic, notamment des gens de moins de 40 ans : on sent qu’il y a une envie de dessiner une société de sobriété, et qu’ils ressentent une honte d’être au pouvoir dans un pays qui ne respecte pas lui-même l’accord de Paris de 2015, qui se paye de mots en matière d’écologie. […]

Extraits d’une intervention de Matthieu Auzanneau dans le journal La Décroissance de mai 2019.