Politique Agricole Commune et extinction de masse

Mais la communauté scientifique et les organisations onusiennes ont beau tirer la sonnette d’alarme, marteler que la sixième extinction de masse est en cours, que la protection de la biodiversité est une question relevant des droits de l’homme, une assurance vie pour l’humanité, rien ne semble, à ce stade, sortir les Etats de l’UE de leur torpeur. La Politique Agricole Commune (PAC), en cours de révision, en constitue un exemple criant.

Un système agricole mortifère sous perfusion

Les constats sont connus. En Europe, le secteur agricole est responsable d’environ 11 % des émissions de gaz à effet de serre. Il est l’un des principaux responsable des pressions exercées sur les écosystèmes terrestres de l’UE pour la période 2007-2012 (à hauteur de 20 %)…
En termes de biodiversité, l’état de conservation des habitats agricoles est bon dans seulement 11 % des cas pour la période 2007 – 2012.
Depuis 1990, les populations d’oiseaux communs des terres agricoles ont diminué de 30 %, celles des papillons des prairies de près de 50 %.
L’excédent d’azote sur les terres agricoles de l’UE a entraîné une pollution de nombreux lacs et rivières et demeure persistant.
Au niveau de la qualité de l’air, l’agriculture produit près de 95 % des émissions d’ammoniac en Europe, un polluant atmosphérique important.
Enfin, la baisse de fertilité concerne 45 % des sols.

Une fatalité ? Non, un choix politique clairement assumé. Chaque année, près de 60 milliards d’euro sont déboursés pour le budget de la PAC : la majorité de ces paiements étant octroyée aux fermes qui déversent entre autres près de 400 000 tonnes de pesticides sur leurs champs.
La réforme de la PAC en cours représente l’occasion de l’aligner sur les impératifs de protection de l’environnement, de la biodiversité et du climat, notamment en changeant drastiquement les priorités de financement.
Or, ce n’est pas l’orientation qu’a prise la majorité des eurodéputés sortants lors du vote sur le sujet, en commission parlementaire sur l’agriculture, le 2 avril 2019. C’est pour le statu quo, entendez le modèle de l’agriculture industrielle, dépendante de l’industrie chimique, qu’une majorité conservatrice-libérale a voté, au mépris des recommandations des experts scientifiques
internationaux et des attentes citoyennes.

[…]

Aide basée sur les surfaces

[…] la future PAC s’inscrit dans la continuité des réformes précédentes. Face au défi social de celle-ci (grande volatilité du revenu agricole, infériorité de celui-ci par rapport aux autres secteurs de l’économie et répartition déséquilibrée des aides), la Commission propose, dans les grandes lignes, le statu quo…

L’orientation libérale, sans régulation des marchés et donc sans maîtrise des prix payés aux producteurs, qui a provoqué la crise du lait par exemple, est maintenue. Tandis que la majeure partie du budget servirait encore à financer le régime d’aide au revenu des agriculteurs, dans la continuité du régime actuel.

Or, celui-ci a été largement décrié, notamment en raison de son iniquité sociale (80 % du budget de la PAC profitent à 20 % des exploitations les plus grandes). La Cour des comptes européenne, instituée pour améliorer la gouvernance financière de l’UE, a elle-même estimé que ce régime, calculé sur la base du nombre d’hectares de terre possédés ou cultivés, ne représente pas le moyen le plus probant pour soutenir un revenu des agriculteurs viable. Sans compter qu’il n’est pas adapté pour répondre aux préoccupations environnementales.

Extraits d’un article d’Inès Trepant dans L’Écologiste d’octobre – décembre 2019.

Bernard de Mandeville – La fable des abeilles

Ce petit texte (12 pages), qui a été soigneusement occulté au grand public a été publié en 1714 avec le texte le plus connu de Mandeville, « La fable des abeilles« .
C’est vraiment le début du règne du divin Marché et du capitalisme.
La Fable… diffuse la maxime selon laquelle : « Les vices privés font la vertu publique ».
Ce qui veut dire qu’il faut laisser aller les pulsions, notamment d’avidité, à leur finalité pour que de la richesse se crée chez quelques-uns avant qu’elle ne ruisselle ensuite sur les autres. Ce texte, puisqu’il encourage explicitement les vices (tout est bon pour s’enrichir), a été considéré comme diabolique et a été condamné par le grand Jury du Middlesex en 1725, puis mis à l’index et brûlé par le Bourreau sur la place de Paris en 1745.

[…]Pour que cette « morale » passe sans qu’elle provoque de soulèvements, il faut faire en sorte que les individus se tiennent tranquilles. C’est là qu’intervient l’ « art de gouverner » mis au point par Mandeville, Si l’on veut que les hommes, égoïstes par nature, se tiennent tranquilles, il faut les amener, dit-il, à modérer leurs appétences. Avant, dans les anciens régimes, il y avait le joug et la servitude forcée. Mais depuis la révolution anglaise de 1689 qui a posé les fondements de la démocratie, c’est la « ruse » qu’il faut employer. En effet, aucun argument raisonnable ne saurait persuader les hommes de suivre la moindre recommandation de modération. Pour qu’ils consentent à obéir aux lois, il ne reste donc – rançon de leur égoïsme – qu’à les « payer ».

Mais, comme ils sont nombreux et qu’il n’y aurait jamais assez d’argent pour tous les rémunérer, il faut les dédommager avec une monnaie… qui ne coûte rien – sinon un peu de vent. C’est en effet « en parole » qu’on peut les payer, avec des flatteries célébrant l’étendue de leur entendement, leur merveilleux désintéressement personnel, leur noble souci de la chose publique. Cette façon de circonvenir les hommes, utilisant le phantasme de leur vertu, constitue, pour Mandeville, l’essence du Politique, le cœur de l’économie politique en démocratie. Seule cette politique de la flatterie est susceptible de pouvoir faire vivre les hommes ensemble par la modération de leurs appétences.

Il en résulte deux classes, au sens plus psychologique que sociologique du terme. Un petit nombre auprès de qui cette politique n’est pas efficace composent une classe d’individus courant sans cesse derrière les jouissances immédiates et ne pensant qu’à leurs avantages personnels : c’est la classe dangereuse composée des bandits, des voleurs, des proxénètes, des prostituées, des mendiants, des trafiquants… Mais cette petite classe vile d’irréductibles est fort utile car elle agit comme un répulsif qui permet en regard la création d’une large classe vertueuse composée de créatures qui se targuent d’avoir réussi la ou les autres ont échoué.

Nous voici avec deux classes. C’est là où le génie de Mandeville s’exprime. Il montre que cette manipulation politique n’a qu’un but : créer une troisième classe, invisibilisée, composée des « pires d’entre tous les hommes », qui se caractérisent de « faire semblant d’obéir à la loi » dans un double but : profiter du prestige des vertueux et, surtout, tenir tout le monde tranquille afin d’en tirer tous les bénéfices possibles.

Ceux de cette troisième classe simulent l’abnégation (en parlant comme ceux de la classe vertueuse) et dissimulent leurs penchants (qui les rattachent à la classe vile) en prônant le bien public.
Ils forment donc cette troisième classe d’ambitieux qui récoltent tous les bénéfices, qui font tourner les affaires et qui, grâce à leur double jeu, peuvent gouverner avec facilité. Il leur suffit en effet de prêcher l’esprit de dévouement au bien public pour mieux contraindre à l’abnégation et à l’honnêteté tous les autres en les faisant au besoin bêler de concert contre la corruption – ce qui permet de les faire ainsi travailler à leur service afin de récolter tranquillement les fruits de leur labeur.

Extrait d’un entretien du philosophe Dany-Robert Dufour (Baise ton prochain – une histoire souterraine du capitalisme) dans la revue Les Zindigné(e)s de octobre-décembre 2019.

Bluewashing 3.0

Le Forum économique mondial de Davos capture l’ONU, et personne ne  s’en aperçoit. L’été dernier, l’Organisation des Nations unies (ONU) a conclu discrètement un vaste partenariat avec la plus grande organisation de lobbying au monde : le Forum économique mondial (WEF pour World Economic Forum). La société civile monte désormais au créneau contre cet accord qui entérine la primauté de l’économie sur la politique et dépouille l’0NU de son rôle de garante internationale du respect des droits humains.

Pour le 50ème anniversaire du WEF, Klaus Schwabi a offert à son bébé le plus beau cadeau qui soit. Un rêve de longue date devient réalité pour le fondateur du WEF : le 13 juin dernier, le WEF et l’ONU ont signé un « cadre de partenariat stratégique », qui vient miner encore la légitimité et l’autorité de l’instance internationale, déjà mise à mal par MM. Trump et consorts, et offre aux multinationales une influence
directe sur de nombreuses commissions et programmes.

Fait presque aussi scandaleux que ce putsch du secteur privé contre le multilatéralisme étatique, celui-ci a été orchestré à l’écart des regards
du public : aucun grand média n’a encore analysé le contenu et les conséquences de ce document qui, fait révélateur, n’est disponible que sur le site web du WEF… Les quatre pages du « protocole d’accord » semblent susciter un tel inconfort que le service de presse de l’ONU s’est contenté de publier une photo de la cérémonie de signature à New York.

En route vers une ONU de type « public-privé »…
Le quatrième pouvoir a ignoré ici un moment historique de la « corporate capture », entendez l’intrusion systématique d’acteurs économiques dans les institutions politiques, et ses conséquences toujours plus grotesques. Dans cette dangereuse redistribution des pouvoirs, le club de Davos joue depuis longtemps un rôle moteur. Avec sa « Global Redesign initiative », le WEF a déjà posé, il y a dix ans, la pierre angulaire de l’accord récemment signé.

Ce document de 600 (!) pages présentait un nouveau modèle de gouvernance basé sur des processus dits multipartites, ne se souciant guère d’une quelconque légitimation démocratique et garantissant aux entreprises un rôle déterminant, voire prépondérant. Le spectre d’une ONU de type «public-privé» semble désormais se matérialiser, pas à pas, par cet accord de coopération qui couvre l’ensemble des questions sociopolitiques actuelles, du changement climatique à la numérisation,
en passant par la santé et l’égalité hommes-femmes.

Public Eye critiquait déjà le « blanchiment d’image » des multinationales à travers les institutions internationales après l’annonce à Davos, évidemment- par l’ancien secrétaire général de l’0NU du « Pacte mondial ». Ce tigre de papier sert encore aujourd’hui de voile de pudeur pour les multinationales et a grandement entaché la crédibilité de l’ONU.

Extrait d’un article de Lignes d’attac de janvier 2020.

Contre-réforme des retraites

Outre l’opacité sur la nature et les effets réels de la réforme, qui ressemble à un joli cadeau aux fonds de pension privés, beaucoup s’interrogent sur la nécessité même du recul de l’âge de départ à la retraite, qui se ferait via la création d’un âge pivot (on peut partir avant, mais en y perdant beaucoup d’argent).

Le démographe Hervé Le Bras, peu suspect de crypto-bolchevisme, s’est ainsi fendu d’une tribune dans Le Monde du 19 décembre pour démentir la nécessité qu’il y aurait à faire travailler les gens plus longtemps : « Sur les retraites, il n’y a aucune urgence à prendre des mesures d’économie. »

On trouve d’autres arguments de poids du côté du président Macron himself qui déclarait le 25 avril 2019, lors d’une conférence de presse : « Tant qu’on n’a pas réglé le problème du chômage dans notre pays, franchement ce serait assez hypocrite de décaler l’âge légal. Quand on est soi-même en difficulté, qu’on a une carrière fracturée, bon courage déjà pour arriver à 62 ans ! C’est ça la réalité de notre pays.
Alors on va dire, « Non, non, faut maintenant aller à 64 ans ! » Vous savez déjà plus comment faire après 55 ans, les gens vous disent « Les emplois c’est plus bon pour vous ! » C’est ça la réalité, c’est le combat qu’on mène, on doit d’abord gagner ce combat avant d’aller expliquer
aux gens : « Mes bon amis, travaillez plus longtemps ! »
Va comprendre !

Autre absurdité gouvernementale : la fin des régimes spéciaux est justifiée par une volonté d’universalité (en réalité un nivellement par le bas), mais avec quelques exceptions notables. Entre autres : les militaires, les policiers, les pilotes de ligne et … les sénateurs, dont la terrible pénibilité du travail est connue de tous. Mais qu’importe les criantes contradictions l’hypocrisie, la stratégie du pouvoir est de passer en force, façon Thatcher, épuisant ainsi les derniers espoirs de résistance sociale.

Extrait de l’édito du mensuel CQFD de janvier 2020.

Marches climat

[…] il y a une grande naïveté dans certains mots d’ordre des marches climat, qui viennent demander au gouvernement, d’agir pour baisser les émissions de gaz à effet de serre. Ça veut dire qu’ils croient encore, ou qu’ils font semblant d’être convaincus, que les gouvernements sont en mesure de changer de trajectoire pour empêcher l’effondrement écologique et la poursuite du dérèglement climatique… alors que par définition ils protègent les multinationales et les pollueurs !

Le gouvernement se marre ! Si Brune Poirson va se montrer dans des marches pour le climat, c’est bien que ce mouvement ne les inquiète absolument pas et qu’il ne va pas changer grand-chose à notre monde.

Au contraire, clans les formes de manifestation très bon enfant comme dans les slogans, on est dans le « il ne faut pas déranger » : « Le conflit c’est mal, la politique c’est pas beau, la critique c`est pas constructif. On est là pour marcher, pour faire la fête, pour s’amuser tous ensemble et montrer qu’on est nombreux. » Ce genre de happening ne mène nulle part. Même si on était 500 000 personnes dans les marches climat à demander « s’il vous plaît mesdames et messieurs du gouvernement, faites quelque chose », qui peut imaginer obtenir quoi que ce soit ? C’est quand même assez indigent.

La volonté de ne pas politiser l’écologie, de ne surtout pas être dans le conflit, on la retrouve chez Greta Thunberg, qui incarne ce « mouvement climat ». Elle n’arrête pas de répéter qu’elle ne fait pas de politique, qu’il faut qu’on écoute les experts. La science doit décider à notre place, puisque nous ne sommes pas capables de prendre les bonnes décisions, de réfléchir, d’être assez grands pour développer un esprit critique. Il y a un discours proche chez Aurélien Barrau d’ailleurs : les scientifiques sauront tout résoudre, les gens sont trop bêtes pour se prendre en main. Tout l’inverse de la position anarchiste !

Mais je suppose qu’il y aura des déçus après ces marches. C’est déjà le cas d’ailleurs. Alors peut-être, les manifestants trop gentils, qui croyaient que le gouvernement allait prendre des mesures pour le climat, vont s’impliquer davantage, sur du long terme, et approfondir la réflexion, en se posant la question : est-ce que c’est vraiment comme ça qu’on va y arriver ? Est-ce qu’il ne faut pas dépasser la simple marche, pour réfléchir politiquement à un autre mode de fonctionnement de notre société, à d’autres façons de vivre ? Peut-être que ce mouvement est un premier pas, qui débouchera sur une plus forte mobilisation, une meilleure compréhension des enjeux, une contestation plus forte du monde dans lequel on vit.

Extrait d’une intervention d’Isabelle Attard dans le journal La Décroissance de décembre 2019.

Macron, l’héritier tueur

En juin 2018, au palais de l’Élysée, Emmanuel Macron a remis la Grand-Croix de la Légion d’honneur à Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin, compagnon de la Libération – on n’en finirait pas de dérouler la liste des hauts faits et des qualités de cet homme d’exception, mais là n’est pas mon propos.
À cette occasion, j’ai eu la surprise d’entendre notre président (on a un peu de mal à y croire parfois, on se dit que c’est un mauvais rêve, mais c’est un fait indiscutable : il a été élu pour de vrai) faire un éloge sans réserves du Conseil national de la Résistance et de son programme de 1945, dont il se prétendait toute honte bue l’héritier.

Ce type ose tout, c’est à ça qu’on le reconnaît, et c’est sans doute pour cela aussi que vous avez voté pour lui, bande de petits malins.
Cordier faisait partie des signataires du programme, avec les Aubrac, Guingouin, Hessel, Tillion, Vernant et quelques autres. Ce programme a été en partie appliqué après la Libération : loi des quarante heures, nationalisation de plusieurs banques, des grandes compagnies d’assurance, de l’électricité, du gaz, extension du pouvoir des comités d’entreprise, instauration de la Sécurité sociale et de la « retraite des vieux ». Un programme de progrès social, d’égalité et de justice, en somme.

Or c’est très exactement à la démolition de ces acquis que Macron s’emploie sans relâche. Denis Kessler, vice-président du Medef, l’avait d’ailleurs très clairement formulé voici quelques années en
définissant les « réformes » indispensables selon le patronat : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du CNR. »
Si vous vous dites aujourd’hui « déçus » par Macron, vous n’aviez qu’à lire son programme électoral : tout cela y était écrit noir sur blanc. Bon, ça passe pour cette fois, mais vous ne recommencez pas en 2022, promis ?

Article de Jean-Marie Laclavetine dans Siné mensuel de janvier 2020.

Réclame, publicité, communication

Certains prétendent que la publicité est aussi ancienne que le commerce. Ainsi, la criée des poissons serait de la publicité. C’est méconnaître ce qui spécifie la publicité. Du latin publicitas « état de ce qui est public », la publicité a pour fonction de rendre public un message commercial. Cela suppose des moyens de diffusion dans une société à grande échelle. La publicité est donc toujours médiatisée, par l’imprimerie, la radio, la télévision, maintenant internet.

Elle est inséparable de procédés techniques permettant la fabrication en série, affiche, téléviseur, ordinateur.
Ainsi, la publicité est un système qui s’appuie sur des moyens de diffusion industriels qui médiatisent son message. Elle est précédée par un système technicien déjà productiviste et marchand.

La médiatisation du message publicitaire le rend anonyme et sans réponse possible. Il devient donc autoritaire et froid.
Le marketing téléphonique à domicile, qui pourtant renoue à priori avec une relation personnelle, conserve une posture de domination. Le bonimenteur téléphonique récite son message comme une mécanique, tente de s’imposer, à l’exemple d’une affiche impersonnelle et aveugle. Formaté et robotisé, le démarcheur téléphonique joue à la machine.

Ainsi, les premières publicités pourraient être les premières annonces commerciales qui apparaissent dans le journal La Presse en 1836. Elles s’appelaient à l’époque des réclames. Ce terme avait au moins l’avantage de la sincérité. Il identifiait l’annonce commerciale comme un cri de détresse poussé par la marque qui demandait à être nourrie.

Réclame, expression dévalorisante, a été remplacé par publicité, terme qui évacue l’intention marchande. Aujourd’hui, le mot communication tend à vouloir, sans un succès total, se substituer à publicité, afin d’en masquer plus profondément le sens. Communication évince la dimension publique de la publicité pour faire croire à une relation intime avec le consommateur. Ce terme masque également le caractère unilatéral de cette prétendue communication.

[…]

La publicité est inséparable de l’invention de la marque. La marque ne se « marque » pas seulement elle-même pour différencier ses produits de ceux du concurrent. Elle marque aussi les consommateurs.
On ne vend plus seulement un produit, mais une image de marque, c’est-à-dire des « valeurs » associées à l’usage du produit et une « identité » du consommateur attachée à la marque. La marque, en tamponnant le produit, tamponne en même temps le consommateur. Il est marqué. Être marqué relève du double mouvement de la distinction et de l’assimilation.

Il s’agit de s’assimiler dans une communauté, d’entrer dans le troupeau, tout en se distinguant du troupeau voisin. L’identité de marque fonctionne sur la récupération d’un double mouvement humain, le refus du conformisme et l’attrait du conformisme. Notre société géante se divise en sous-communautés, que ce soit les surfeurs, les rockeurs, la jet Society, le New Age, dont le conformisme spécifique pense s’opposer au conformisme global. Les marques, à la fois concurrentes et semblables, se distinguent et se copient en même temps, étant elles aussi en même temps conforme et séparées.

Le branding, « outil de management de la marque », qui construit une fiction identitaire autour d’une marque, a pour étymologie brand, qui signifie marque. Aux États-Unis, à l’époque de la conquête, le branding consistait à marquer les troupeaux au fer rouge. Tous les moutons sont identiques, mais ils se détachent en troupeaux différents.
Ainsi, la publicité gère, par l’intermédiaire des marques, le marquage du consommateur et la domestication de sa conscience. « Choisis ton esclavage » est l’essence du message publicitaire.

Extraits d’un article de Jean-Luc Coudray dans le journal La Décroissance de décembre 2019.

Les français et la décroissance

« Pour préserver l’environnement, les Français sont même devenus des  adeptes de la décroissance (54% vs 45%) plutôt que d’une croissance verte » : « Il faut changer fondamentalement notre mode de vie, nos déplacements et réduire drastiquement notre consommation. »
Étude du cabinet Odoxa pour Aviva Assurance, BFM et Challenges publiée le 3 octobre 2019.

Un sondage isolé ? « Plus d’un Français sur deux pense qu’il « faut complètement revoir notre modèle économique ». Entre 2017 et 2019, la vision des Français de la « consommation responsable » a significativement changé, montre une étude du cabinet
Greenflex.
Ils sont de plus en plus nombreux à citer la nécessité de réduire leurs achats… […] Huit sur dix croient notamment qu’on ne pourra pas avancer sur ce terrain sans réduire les inégalités socio-économiques. […]
Ils portent aussi un regard de plus en plus désenchanté sur l’offre présentée comme « durable » : plus de huit sur dix d’entre eux pensent par exemple que les produits bio ne s’équivalent pas tous, et préfèrent consommer local et de saison. » La Tribune, 20 septembre 2019. Voilà des informations fondamentales passées quasiment sous silence par des grands médias occupant leur temps à monter en épingle les pires insignifiances.

Et pourtant… il est symptomatique qu’un chroniqueur si représentatif de la Macronie en la personne de Jean-Michel Apathie en soit venu à conclure cette année sur la radio de l’héritier Arnaud Lagardère : « Nous devons moins voyager, moins consommer, et moins produire. […] Les esprits malins parlent de « croissance verte » [. . .] le mot est faux, le concept n’existe pas, ce qu’il faut organiser c’est la décroissance. » (Europe 1, 24 juin 2019.)

Le patron des patrons wallons, Jacques Crahay, déclarait lui-même cet automne : « Les patrons savent qu’on ne peut plus continuer sur le modèle d’une croissance sans limite alors que les ressources sont limitées. Mais ils ne veulent pas en parler parce que cela met leur business à mal. » (L’Écho, Belgique, 27 septembre 2019.)

Même la « presse économique », traduire « capitaliste libérale », qui a tant œuvré pour défendre contre tout bon sens la croissance, en est venue à laisser passer dans ses colonnes des études scientifiques concluant à l`inéluctabilité de la décroissance : « Une étude récente publiée par les économistes de l’environnement Jason Hickel (Université de Londres) et Giorgos Kallis (Université autonome de Barcelone) dans la revue New Political Economy remet fondamentalement en cause cette notion de développement durable.

Intitulée « Is Green Growth Possible ? » , cette étude s’appuie sur les modèles existants pour évaluer la possibilité de découpler croissance, utilisation de ressources naturelles et émissions de carbone. Et la réponse est négative… […] pour contenir les émissions de CO2 dans des limites compatibles avec un réchauffement planétaire inférieur à 1,5 °C, des stratégies de décroissance devraient être mises en œuvre. »
(L’Expansion, 11 juin 2019.)

Bien sûr, pour la majeure partie de la classe médiatico-politique, la décroissance reste l’épouvantail absolu, néanmoins, de gauche (voir notre interview de François Ruffin page 8) à droite, on observe que « l’idée de décroissance redevient à la mode » (Denis Tillinac, Valeurs actuelles, 15 nov. 2019). Le temps semble dépassé où prononcer le seul mot de décroissance ,vous faisait immédiatement passer auprès de vos amis et de votre famille pour un illuminé, un fou dangereux ou un traître à la patrie.

Extrait d’un article du journal La Décroissance de décembre 2019.

Classes et races

Chômeurs, retraités, fonctionnaires, cheminots, étudiants, étrangers, bénéficiaires des aides au logement… Rares sont aujourd’hui les populations qui n’ont pas vu leurs ressources diminuées ou leur situation détériorée par les mesures libérales adoptées tambour battant depuis 2017, auxquelles il faut ajouter l’incroyable répression menée contre les Gilets jaunes et la traque incessante des personnes exilées (renforcée par la loi « Asile et immigration » de septembre 2018).

Une politique aussi violemment antipopulaire a dès le début du quinquennat posé la question de la base sociale de la majorité actuelle. La suppression de l’ISF et de l’exit tax, la flat tax sur les revenus du capital, les privatisations (Aéroports de Paris, Française des jeux, etc.) et les retombées économiques des mesures prises depuis plus de deux ans profitent à la fraction la plus riche de la population. Les milliardaires français sont ceux qui s’enrichissent le plus vite : le « président des ultra-riches » n’a pas usurpé son surnom.

Ces mesures inégalitaires créent toutefois sans cesse des foyers de contestation sociale et compromettent à terme la possibilité pour le président d’être reconduit pour un second mandat. Conscient de cela, Macron a décidé d’investir pleinement la question raciale.

Le pensionnaire de l’Élysée a fait part aux élu-es de sa majorité réunis en septembre dernier de sa volonté de durcir le ton en matière d’immigration et de sécurité, thèmes jugés « régaliens » qu’il faudrait « affronter en face » et ne pas abandonner à l’extrême droite : « La question est de savoir si nous voulons être un parti bourgeois ou pas, déclare Emmanuel Macron. Les bourgeois n’ont pas de problèmes avec cela (l’immigration) : ils ne la croisent pas. Les classes populaires vivent avec. »

Même si la traque faite aux personnes exilées n’avait jamais cessé et que les interventions de ministres pour amplifier quantité de polémiques racistes étaient déjà régulières, le changement d’orientation présidentielle est notable.

[…]

Savoir si la violente campagne sur le voile et l’islam que nous venons de vivre était destinée à masquer les problèmes sociaux cache en réalité une autre question, toute simple : pourquoi ça marche ? Pourquoi c’est justement le racisme – et notamment l’islamophobie – qui permet d’occuper l’espace politique et médiatique et pas une autre question ?

La facilité avec laquelle les majorités successives peuvent utiliser la carte raciale nous montre que mobiliser l’identité blanche permet d’unifier des strates très différentes de la population. En agitant les chiffons rouges de l’immigration et de l’islam, le gouvemement entend ainsi rassurer « les Blancs » qui craignent sans cesse le déclassement social.

Le message qu’il leur adresse est celui-ci : quoi qu’il puisse vous arriver, aussi brutales que puissent être les mesures que nous prenons, vous ne perdrez jamais votre blanchité.
Parce que les oppressions de classe et de race se renforcent mutuellement, la lutte contre les politiques libérales ne peut se faire sans une lutte concomitante contre les politiques racistes qui les accompagnent.

Extraits d’un article de Rafik Chekkat dans le mensuel CQFD de décembre 2019.

Enquêtes de l’IGPN

Il faut dire que les enquêteurs de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) ne sont pas toujours des plus zélés.

Dans l’affaire Zineb Redouane, les cinq CRS qui disposaient ce soir-là d’un lance-grenade du type de celui qui a touché l’octogénaire n’ont été entendus que deux mois après les faits. Ils ont tous déclaré être incapables d’identifier l’auteur du tir fatal – leur chef aussi. Les enquêteurs n’ont pas jugé nécessaire de saisir les cinq armes en question, ni les échanges radio des policiers.

Certainement par malchance, la caméra de vidéo-surveillance la plus proche de la scène n’a pas fonctionné ce jour-là. Quant aux experts choisis pour procéder à l’expertise balistique (sans disposer de l’arme !), ils étaient tellement indépendants qu’un contrat les liait au ministère de l’Intérieur.

Pratiques tout aussi scandaleuses dans l’affaire Maria, cette jeune femme qui s’est littéralement fait fracasser le crâne dans une ruelle par une bande de policiers le 8 décembre 2018. C’était aussi à Marseille et Maria ne manifestait pas non plus : elle rentrait chez elle. À deux reprises, la police aurait refusé de recevoir sa plainte, retardant le début de la procédure ; cinq mois après les faits, les images de vidéosurveillance et les enregistrements d’échanges radio avaient été effacés selon les délais d’usage.
Plusieurs policiers suspects n’ont pas été entendus, les enquêteurs se contentant des explications de leurs supérieurs. Quand il a fallu perquisitionner chez un policier et que l’IGPN a trouvé porte close, elle n’a pas insisté.

D’autres preuves ont disparu : curieusement, écrit Mediapart, « le précieux rapport informatique faisant état de l’ensemble des mouvements et des interventions des policiers la journée du 8 décembre a été tronqué entre 14h37 et 23 h 21. Plus un mot de disponible. »
Dans son rapport au procureur, l’IGPN évoque un « dysfonctionnement informatique, incident s’étant produit ponctuellement par le passé ». Sauf que la fonctionnaire en charge du logiciel soi-disant défectueux n’y croit pas une seconde : « Cela fait deux ans que je suis au CIC [Centre d’information et de commandement] et c’est la première fois que je vois une fiche avec un tel défaut. »
Autrement dit, rapporte toujours Mediapart, « selon cette fonctionnaire, il ne peut en aucun cas s’agir d’un bug informatique. Seulement d’une intervention humaine. »

Sur une plaquette de présentation, le ministère de l’Intérieur écrit que les policiers partagent « une passion commune pour la recherche de la vérité » et des valeurs « de cohésion et d’esprit d”équipe ». La passion de la vérité ? On s’interroge un peu. L’esprit d”équipe, on n’en doute pas une seule seconde.

Extrait d’un article de Claire Rivière dans le mensuel CQFD de décembre 2019.