BlackRock et nos retraites

Dans un système de retraite par capitalisation, les salarié-e-s comptent sur l’argent qu’il-elle-s auront pu mettre individuellement de côté au cours de leur vie professionnelle – et dont la capacité à générer des revenus va dépendre uniquement de l’évolution des marchés boursiers. Cet argent est collecté par des acteurs (assurances, banques, fonds de pension…) qui les confient à des gestionnaires d’actifs qui eux s’occupent de les investir. On voit donc assez vite l’intérêt des gestionnaires d’actifs dans la réforme des retraites proposée par le gouvernement : les salarié-e-s qui pourront se le permettre vont se tourner vers des produits de retraite par capitalisation, qui sont in fine gérés par ces gestionnaires d’actifs.
BlackRock est l’un d’eux, il gère 7000 milliards de dollars (soit deux fois et demi le PIB de la France), dont les deux tiers proviennent des fonds de pension. Le groupe est représenté dans les conseils d’administration de plus de 1000 sociétés dans le monde, et il détient 2,3 % du CAC 40 dont il a empoché 1,65 milliard de dollars en dividendes en 2018.

Bien que BlackRock ne soit pas très implanté en France, où le fonds ne gère qu’un peu plus de 27 milliards d’euros, loin des 1 500 milliards d’Amundi, le premier gestionnaire d’actifs au monde a un rôle particulier dans cette réforme. BlackRock propose en effet ses conseils aux gouvernements sur leurs politiques économiques et financières, et est très écouté. Le groupe sait pour cela recruter parmi les personnes les plus influentes: Georges Osborne (ancien ministre des finances britannique) ou Friederich Merz (ancien candidat à la tête de la CDU en Allemagne) travaillent actuellement pour BlackRock.
En France, c’est Jean-Francois Cirelli, ancien conseiller économique de Jacques Chirac, qui dirige l’entreprise. Il a su remarquablement faire jouer ses réseaux puisque Larry Fink, PDG de BlackRock, a été reçu personnellement à l’Elysée en juin 2017 et en juillet 2019. Beaucoup plus que les autres gestionnaires d’actifs, BlackRock mène une politique de lobbying intense pour faire évoluer les législations dans des directions qui lui sont favorables.

Au niveau européen, BlackRock a œuvré pour la mise en place d’un plan d’épargne paneuropéen, et a obtenu gain de cause en 2019. En France, Jean-François Cirelli, qui avait déjà conseillé François Fillon lors de la réforme des retraites de 2013, fait actuellement partie du « Comité action publique 2022 » dont l’objectif est de réduire les dépenses publiques via des « transferts au secteur privé ». Il cherche notamment pour cela à « renforcer l’idée auprès des autorités publiques qu’il faut investir pour la retraite dans les marchés de capitaux ». BlackRock a également publié une note
« Loi Pacte: le bon plan Retraite » avec des recommandations visant à généraliser les plans d’épargne retraite.

Parmi les solutions proposées, on retrouve les incitations fiscales à investir dans des plans d’épargne retraite. Pour BlackRock, l’enjeu est double. D’abord, continuer à gagner en influence par son poids dans l’économie, et aussi réorienter un flux massif de capitaux (le budget des retraites en France représente plus de 300 milliards d’euros par an) vers la finance de marchés, et ainsi contribuer à alimenter la demande de titres boursiers, et la valeur qui va avec.

Article de Pierre Grimaud dans Lignes d’attac d’avril 2020.

Il faut également savoir que cette réforme va renforcer le séparatisme des hauts revenus :

Partenariats public-privé

Payés par l’État pour s’approprier nos données

Avec le confinement et l’impréparation complète de l’État, les partenariats public-privé avec les Gafam ou avec de « jeunes start-ups innovantes de la high-tech dans l’Hexagone » se multiplient et se renforcent. Éducation nationale, enseignement supérieur, hôpitaux : tous nos services publics sont menacés.

Fin avril, le collectif InterHop, qui promeut l’interopérabilité et le partage libre des algorithmes dans le secteur hospitalier français, a dénoncé dans une lettre ouverte un arrêté gouvernemental contraignant les hôpitaux à transmettre les données de leurs patientes et patients à Microsoft.
Dans l’enseignement supérieur, certains présidents d’université peu regardants ont opté pour des examens à distance télé-surveillés, en s’appuyant sur des logiciels mouchards déployés par des start-ups comme Manaxegam ou Proctorexam. Ces choix ont été dénoncés fermement par Solidaires Étudiantee-s, SUD Éducation et la Quadrature du Net.

L’impréparation totale du ministère de l’Éducation nationale a poussé nombre d’enseignantes et enseignants, pourtant parfois très critiques des Gafam, dans les bras de Google Drive, Discord, Zoom et autres Klassroom (produit d’une start-up française qui cache sa quête du profit derrière de beaux discours sur la protection des données). Ce dont le ministère semble très bien s’accommoder puisque sa réponse – l’ouverture de la plateforme Apps.education.fr proposant des services basés sur des logiciels libres – a été tellement tardive qu’elle n’aura probablement aucun effet ; après deux mois de galère, quels enseignantes ou enseignants prendront la peine de changer une nouvelle fois d’outils sans avoir été formés ? Et ces exemples sont loin d’être exhaustifs.

Malheureusement ceci ne nous surprend guère : nous avions déjà dénoncé dans ces colonnes ce type de partenariats. Les Gafam et leurs petites sœurs, les « start-ups innovantes », sont en train de déployer une véritable stratégie du choc. Ils profitent du délabrement des services informatiques de nos services publics pour imposer à grands coups de communication et d’offres promotionnelles – parfois, « la première dose est gratuite » – l’utilisation de leurs services et, par suite, la captation et la revente de nos données à des fins publicitaires et de surveillance.

Article de Léo et Nicolas dans le mensuel Alternative Libertaire de juin 2020.

Je n’aime pas le tourisme

Je n’aime pas le tourisme. Je le vomis, je l’exècre. Cette façon de courir le monde en se regardant le nombril et en collant sa pupille à l’objectif de son portable me court sur le haricot. Il y a entre le voyage, synonyme de découverte et de curiosité, et le tourisme de masse, synonyme de consommation désincarnée, le même gouffre qu’entre la dégustation d’un verre de morgon
et un gorgeon de Coca éventé.
Le tourisme est devenu une industrie, un ministère, de précieux points de PIB, 7 % pour la France, ça rigole pas. Ressource essentielle pour ces pays du Sud méprisés et colonisés le temps d’un été par des gens qui les appellent PIGS, porcs, le reste de l’année et, indifférents à ce qui n’est pas eux, se saoulent et attrapent des coups de soleil en surfant sur le décalage de niveau de vie
entre leurs pays autoproclamés vertueux et ces salauds de feignants qui font rien qu’à s’endetter.

Il y a aussi le tourisme exotique : plus c’est loin, plus c’est chic. Forme nouvelle de colonialisme, zoo inversé, on n’exhibe plus des aborigènes, on va les mater sur place. On ignore l’Histoire, on se contente de lire la brochure, on parle pas la langue, on se fout de savoir si c’est une dictature ou pas, on claque de la thune en masse pour recréer là-bas le luxe d’ici, et on rentre tout
faraud, soulagé d’être né ici et pas là-bas.
Mention spéciale aux paquebots de croisière, cyclopéens et hyper polluants, huit étages de fatuité, qui sont à la navigation ce qu’un concours de manger de saucisses est à la gastronomie. Au contact des quais de Venise réduits au nanisme, ils battent un record de plus, celui de l’obscénité conjuguée à l’absurde et à la laideur.
Mon père appelait ça voyager comme une valise. Quand on revient en n’en sachant pas plus que ce qu’en a perçu sa Delsey à roulettes, il est temps de changer d’option.
Bonnes vacances déconfinées de la tête !

Article d’Isabelle Alonso dans Siné mensuel de juillet 2020.

Croissance verte

Lorsque la panique monte face à des millions de suppressions d’emploi, la dépréciation monétaire, l’effondrement du taux d’investissement industriel et la banqueroute totale qui se précise, l`heure n’est plus à la réflexion critique. Mais à l’union sacrée. Plus une tête ne doit dépasser des rangs pour sauver ce qui peut encore l’être de l’expansion industrielle. Dont la seule porte de sortie envisageable est l`investissement massif dans des technologies présentées comme « écologiques » […]

C’est pourquoi les libéraux verts se trouvent désormais au cœur de la propagande étatique qui unifie toutes les forces organisées dans la relance « verte » (et désespérée) de l’industrie. L’ « appel à mobilisation » Green Recovery, lancé à l’initiative de Pascal Canfin – libéral de gauche et de droite, président de la commission environnement du Parlement européen, n’est toutefois pas qu’une énième pantalonnade du développement durable. Il franchit un cran dans l’union sacrée pour que jamais ne puisse être envisagé un autre futur que l’expansion industrielle qui détruit tout.

[…]

Le point clef est dans l’avant-dernier paragraphe, en gras, surligné, qui appelle à une alliance mondiale de « décideurs politiques, chefs d’entreprises, dirigeants financiers, de syndicats, d’ONG […] à mettre en œuvre des paquets d’investissement [sic] pour la relance verte ». Tous les signataires s’engageant alors à « travailler ensemble ». Et ce qui impressionne c’est leur qualité. Non
pas les habituels porte-flingues du libéralisme réunifié : écolos libéraux (Rivasi, Jadot…), sociales libéraux (Larrouturou. . .), libero-libéraux, etc.
Ni même la présence de quelques ministres, hauts fonctionnaires et autres ONG faux-nez des actionnaires (Club de Rome, WWF…).
Beaucoup plus intéressant, peu habitués à pétitionner, les représentants du « grand Capital » sont là : pas moins de cinquante PDG et DG de quelques-uns des plus grands groupes capitalistes européens
[…] Et enfin, les trois dirigeants de la Confédération européenne des syndicats (CES) : son président, Berger (CFDT) […]

La CES, c’est la seule confédération syndicale internationale reconnue par l’Union européenne. Sur le papier, c’est du lourd : 84 organisations, 60 millions de membres (affichés) dans 35 pays. De quoi mobiliser fortement pour changer des institutions qui créent tant de chômage, de désastre écologique, de misère psychique et de folle exploitation au travail ? Pas du tout. La CES est le
bébé de l’Union européenne pour museler le monde du travail. C’est elle qui lui garantit ses ressources matérielles – 70 % des fonds nécessaires (des dizaines de millions d’euros via divers programmes de « modernisation du marché du travail » et de « dialogue social »). Avec pour contre-partie l’enrégimentement des syndicats européens et l’adhésion totale à la croissance économique et à
la concurrence libre et non faussée.

La CES, progressiste, industrialiste et libérale n’oublie jamais d’inviter dans ses congrés ses maîtres, divers commissaires européens. Elle est la dernière qui cherchera honnêtement d’autres voies au désastre que nous connaissons présentement.
[…] qui est membre de la CES en France ? (Presque) tous les grands et petits syndicats : CFTC, CFDT, FO, CGC, UNSA, CGT. Lesquels se retrouvent donc signataires de cette « alliance européenne » entre exploiteurs et exploités pour toujours plus d’innovation industrielle. Sont-ils manipulés par d’infâmes bureaucrates ? C’est aller un peu vite en besogne. À de très rares exceptions, les forces syndicales françaises sont intégrées dans le monde industriel (donc libéral) qui broie tout sur son passage. […]

Voilà qui éclaire, pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, « l’étrange » petit jeu des directions syndicales en France (que je ne confonds pas avec leurs militants).
Réunifiées à l’échelle européenne, chacune s’accorde sur sa partition à l’échelle de la nation. Quand la CFDT et consorts assument d’être les « jaunes » qui disent « oui » à toutes les réformes de l’État/MEDEF, la CGT et FO échouent merveilleusement à s’y opposer – en prenant garde de ne jamais sortir du cadre pré-établi : croissance, emploi, industrie, solidarité sociale. C’est-à-dire à
ne jamais prendre le risque de déplacer le combat hors de l’arène où ils sont assurés de perdre, depuis plus de cinquante ans. […]

Extraits d’un article de Denis Bayon dans le journal La Décroissance de juin 2020.

Violences policières

Dans la nuit du 25 au 26 avril, un homme se jette dans la Seine pour échapper à des policiers. Ils le repêchent et l’arrêtent. En cheminant vers le panier à salade, les agents se bidonnent sec : « Il sait pas nager. Un bicot comme ça, ça nage pas », lance l’un d’eux. « Ça coule, t’aurais dû lui accrocher un boulet au pied », lui répond un collègue. Rires.
La vidéo, captée par un habitant de l’île-saint-Denis (93) est éloquente de racisme – le « bicot » est égyptien. Et de violence : une fois l’homme dans le fourgon de police, on l’entend pousser des cris de terreur et/ou de douleur. Les cognes, eux, continuent de rire.

[…]

Clair Rivière : « Un bicot, ça nage pas ». Cette phrase évoque le massacre du 17 octobre 1961, quand des policiers avaient jeté des manifestants algériens dans la Seine…

Omar Slaouti : Bien sûr, ça renvoie à Maurice Papon et à toute la charge colonialiste et de déshumanisation qui lui est consubstantielle à l’époque. Tout le monde connaît cette histoire-là. Mais ça renvoie aussi à une autre dimension qu’on a tendance à occulter : ce qu’est le racisme aujourd’hui dans la police française – et d’où il vient.

Une partie de l’histoire de la police est en lien avec l’histoire coloniale, tant et si bien qu’il existe en son sein un ensemble d’impensés coloniaux ou néocoloniaux. C’est l’idée qu’il y a des individus qui sont dans un rapport d’altérité. Ce sont des autres : ils n’ont pas de raison d’être ici et ils ne doivent pas disposer des mêmes droits que celles et ceux qui sont considérés comme des nationaux – ou plutôt considérés comme légitimes à être des nationaux, parce que dans ce pays, la plupart des personnes arabes et noires sont françaises.

Autrement dit, on est toujours assignés à ce statut de colonisés, c’est-à-dire de sous-humanité.

Clair Rivière : En ce qui concerne les violences policières racistes, un déni officiel persiste. Dernier exemple en date : quand l’actrice et chanteuse Camélia Jordana parle à la télé « des hommes et des femmes qui vont travailler tous les matins en banlieue et qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau », Christophe Castaner condamne tout de suite ces propos. La France officielle continue de se voiler la face…

Omar Slaouti : La France pratique des injustices raciales qui relèvent de la responsabilité d’État – on ne parle pas du racisme individuel, mais d’un racisme qui émane d’autorités étatiques. Et non seulement la France officielle légitime des pratiques racialistes et racistes à l’égard des habitants des quartiers populaires parce qu’arabes et noirs, mais en plus, quand ces derniers disent « Nous sommes victimes » , on leur répond « Vous mentez et vous insultez l’État français ».

Ce déni est récurrent. Ce qui vient de se passer avec Camélia Jordana, c’est exactement ce qui s’est passé lorsque l’État a été condamné pour contrôles au faciès et que Manuel Valls, Premier ministre à l’époque, a décidé de faire appel de cette condamnation. D’ailleurs, il a perdu une deuxième fois en appel.
Même quand ce sont des chercheurs du CNRS qui font état de contrôles au faciès, on a toujours un déni de ceux et celles qui nous gouvernent.

Clair Rivière : Ce déni n’est pas l’apanage des sphères dirigeantes et policières. Dans l’espace médiatique, un phénomène est frappant : les journaux français n’ont aucun mal à dire qu’il y a aux États-Unis un problème racial de violence policière. Mais quand il s’agit de dénoncer cette réalité ici, il n’y a plus grand monde…

Omar Slaouti : Ça tient au fait que la France a construit un roman national, un mythe. Elle a fabriqué un imaginaire qui fait d’elle le pays des droits de l’Homme avec une dimension universaliste qui rayonne partout dans le monde. Et cette conception fait qu’il y a un déni des réalités qui va à l’encontre de cette idée totalement fantasmatique de ce qu’est la France.
On ne peut pas être à la fois « le pays des droits de l’Homme » et un pays où les hommes sont déniés dans leur qualité d’être humain parce qu’arabes, noirs, roms ou juifs.

Ce déni a un aspect historique – sur la responsabilité de l’État français quant au génocide des juifs durant la seconde guerre mondiale ou au niveau impérialiste dans un ensemble de génocides à l’échelle mondiale. Il a aussi une face actuelle, par exemple quand des migrants meurent en Méditerranée parce que des lois sont votées en France pour faire la chasse aux sans-papiers, les empêchant de fuir les désordres du monde que la France a en partie causés. Alors évidemment, ce déni se retrouve aussi dans ces violences policières à caractère raciste.

Extraits d’un entretien entre Clair Rivière et Omar Slaouti dans le mensuel CQFD de juin 2020.

Référendum et démocratie

[…] car, au niveau national, le fonctionnement par référendum a toutes les chances de renforcer ce que l’étude des sondages d’opinion a déjà montré : le poids des arguments idéologiques, la constitution d’opinions binaires interdisant de penser la diversité et la complexité, l’exacerbation des imaginaires, des peurs et des émotions, le manque d’informations (voire la sensibilité à la désinformation).
Ce serait alors une caricature de démocratie, le règne des émotions et de la politique par slogans, et finalement un boulevard pour les populismes en tous genres. Ce serait de surcroît un fonctionnement ne suscitant aucun débat réel entre les gens qui vivent ensemble. En tiendrait lieu une sorte de forum sur internet et les réseaux sociaux où pullulent déjà les propagandistes et toutes sortes de « trolls ».

Nous avons désormais une douzaine d’années de recul sur tout ceci, et l’expérience montre que cela produit une dégradation de la qualité des discussions et une brutalisation des relations sociales ›› (R. Badouard, Le Désenchantement de l’internet, 2017).
En revanche, au niveau local […], le référendum apparaît comme l’issue logique d’un débat au cours duquel des personnes qui vivent ensemble dans un espace donné ont réellement discuté, confronté leurs avis et recherché ensemble une solution à des problèmes qui touchent leur vie quotidienne.

Cette démocratie participative permet d’incarner les problèmes et d’impliquer réellement les citoyens, en les amenant à davantage se parler entre eux, donc, également, à admettre plus facilement la diversité des points de vue et à rechercher plus naturellement des compromis. Autrement dit, si le référendum au niveau national risque de cliver encore plus les opinions et de conflictualiser encore plus les relations sociales, son organisation au niveau local peut s’articuler avec une mise en discussion collective incarnée (on ne s’adresse pas à un inconnu sur internet, on parle avec son voisin dans la « vraie vie ») qui tend au contraire à les pacifier.

Il nous faut en tout cas sortir d’une conception moyenâgeuse du pouvoir de type guerrier (il se conquiert dans et par la guerre électorale) et de type autocratique (une fois qu’on l’a, on le partage le moins possible). Dans ce système, le chef décide et l’intendance suit. Le pouvoir est vertical et les messages vont dans un seul sens : du haut vers le bas (top-down). Pour en sortir, il faudra inventer une VIe République qui nous sorte du régime semi-présidentiel de la Ve et de sa dérive autoritaire consubstantielle. Beaucoup l’ont déjà dit. Mais en se concentrant sur le seul échelon national, ils ont souvent occulté les questions locales où les blocages sont tout aussi puissants.

C’est également le présidentialisme municipal qu’il faudra changer. Sinon les référendums locaux seront détournés de leur finalité pour devenir des instruments de légitimation de décisions déjà prises, si ce n’est des plébiscites pour les maires (M. Koebel, Le Pouvoir local ou la démocratie improbable, 2005). Il faudra revoir encore l’architecture des pouvoirs, qui s’est transformée au fil du temps avec des intercommunalités et des métropoles où les élus et quelques techniciens sont tout-puissants et les citoyens totalement absents (F. Desage, D. Guéranger, La Politique confisquée, 2011).

Extraits d’un article de Laurent Mucchielli dans Siné mensuel de juin 2020.

Délégation de pouvoir et démocratie

Les idéologies ont failli. Elles sont mortes et je dis tant mieux.
Les idéologies ont bercé d’illusions un grand nombre de contemporains, lesquels, aujourd’hui, sont dans une situation d’impuissance totale. Le mouvement des gilets jaunes qui a succédé à Nuit debout, Podemos, Occupy Wall Street… n’est pas propre à la France, d’autres soulèvements ont marqué l’actualité récente. Les gilets jaunes ont saisi très tôt l’impossibilité de s’en remettre à un quelconque représentant, de se défaire du pouvoir d’agir au profit d’une avant-garde. Que voulaient dire ces discussions sur les ronds-points ? Elles reconstituaient tout simplement cette solidarité fondamentale entre différentes personnes, d’origines diverses, elles imaginaient ce monde nouveau en devenir et, dans certains lieux, elles redécouvraient l’apprentissage de la démocratie.

[…]

Nous sommes, disait Derrida dans Spectres de Marx, les héritiers de deux siècles d’illusions et de mensonges. J’ajouterais : nous sommes les héritiers de deux siècles de délégation de pouvoir où chacun d’entre nous a appris à solliciter le député, le maire, le président… Or le pouvoir d’agir est à réinventer. Et cela ne se fera pas du jour au lendemain. Dépasser le ressentiment est l’urgence car celui-ci ne conduit qu’à l’impuissance. Il nous faut d’ores et déjà nous projeter vers une prise en charge collective du monde de demain.

Engager un processus même embryonnaire qui permettrait de renouer avec les espérances d’un passé inachevé semble être notre perspective immédiate, mais ce sera long ; cela suppose de se défaire des individualismes et des habitudes de délégation de pouvoir. Sortir du faire selon les normes pour pouvoir agir collectivement selon un projet en construction. L’ambition est immense et paraît inaccessible. Mais comment raisonner autrement en contexte de décroissance inévitable et de nécessaire réinvention de la démocratie réelle ?

Le premier pas sera sans doute de résister aux mesures que ne manqueront pas de prendre les autorités néolibérales. Et pour résister, quoi de mieux que de se concerter, de se rassembler, d’élaborer ensemble d’autres rapports sociaux… Nombre de projets sont en cours. En contexte de destruction environnementale et de crise sociale mondiale, il s’agirait tout simplement de survie sociale.
Se replier sur soi, aller à la campagne faire pousser ses légumes, se séparer des autres n’est pas très pertinent. La liberté ne s’exerce qu’avec d’autres également libres. Toutes les sociétés sans exception furent organisées sur l’exploitation de l’autre et sa domination et en organisant la rivalité entre les êtres vivants. Rompre avec cette longue tradition est l’urgence du moment.
Une société sans domination est donc notre horizon d’attente. Même si le chemin est long, le contourner ou l’éviter serait une dommageable erreur.

Extraits d’un entretien de Michèle Riot-Sarcey dans Siné mensuel de juin 2020.

Le monde d’après

Que feront-ils de cette crise ? Rien.
C’est leur but, que tout reprenne comme avant : « Comment on fait pour redémarrer notre économie au lendemain de cette crise ? » s’interroge le ministre Bruno Le Maire, en un couplet connu, refrain automatique, répété par lui et les siens depuis des décennies : « Toutes ces mesures sont faites avec une idée très simple : il faut que l’économie puisse redémarrer très fort… Nous avons la capacité de rebondir. Un plan de relance est prévu, et nous y travaillons… pour que, dès que nous serons sortis de la crise, la machine économique redémarre le plus vite possible… »
« Rehondir », « relancer », « redémarrer », « très fort » et « très vite », mais dans quelle direction ?

« Il faudra que le pays reparte », nous dit-on encore, mais vers où ? Le sens n’est jamais énoncé, précisé : cette « machine économique » servira-t-elle les hommes, la planète ? Ou mènera-t-elle à notre destruction ? Ne pas poser ces questions, c’est déjà y répondre : que ça reparte de l’avant et comme avant, et même pire qu’avant. Car on devine la suite, leur suite, leurs éléments de langage récités en boucle : après ce « choc violent », des « efforts » seront « nécessaires » pour « remonter la pente », point de PIB après point de PIB.
Déjà, leurs experts nous préviennent : « Il faudra que l’on se retrousse tous les manches pour reconstruire notre économie », « la seule solution, c’est la croissance, et donc le travailler plus ». Les milliards, les centaines de milliards, versés pour que ça « redémarre », pour que ça « relance », pour que ça « rebondisse », nous devrons les payer par des « sacrifices ».

C’est un chemin de croix qu’on nous annonce, et avec comme résurrection promise, au sommet de notre Mont-Golgotha : la croissance. C’est un calvaire, certes, mais rassurant peut-être, parce que connu, un boulevard emprunté depuis trente ans. Faisons-leur confiance, alors : pour un retour à l’identique, tel quel, à des nuances près, ils seront les meilleurs, vraiment. Et pourtant, même les meilleurs, même les bons petits soldats de l’Ena, n’y parviendront pas. Ce ne sera que reculer devant la catastrophe pour moins bien sauter plus tard. Le désastre écologique, patent, nous reviendra dans la figure, comme un boomerang, dans dix ans, dans vingt ans, peut-être moins.

Car on le pressent. On le devine. On le sait, intimement.
Ce Covid-19 n’est que les prémices, une répétition générale, un échauffement avant le réchauffement. Inondations, tornades, sécheresses, vont se succéder. Ils nous y préparent, à leur manière.
Discrètement, au fil des jours, je note un changement rhétorique : la formule « il y aura un avant et un après » se transforme en « nous ne vivrons plus comme avant ». L’espoir se mue en menace, en filigrane. « C’est fini de rigoler ! » on entend, un avertissement aux cigales que nous sommes : « Vous chantiez ? Eh bien dansez, maintenant ! ». À la place de la vaste remise en cause, des élites, de leur politique, que sous-entendait le « il y aura un avant et un après », on devine désormais, dans le « nous ne vivrons plus comme avant », un deuil qui nous est réclamé, le deuil de « l ‘avant », l’innocence perdue, la joie prohibée, nos enfants masqués, les peuples enfermés, droit de réunion et de manifestation suspendus, la surveillance renforcée, avec un cortège de drones, de couvre-feux, et d’autorisations. Voilà leur monde d’après. Voilà leurs réponses, exceptionnelles aujourd’hui, qui deviendront naturelles demain, aux crises à venir, aux crises en série. A défaut de mesures politiques, de mesures sociales, de mesures écologiques, de mesures sanitaires, des mesures policières. Pour que rien ne change.

Extrait d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de mai 2020.

L’hypermobilité

Destruction écologique, uniformisation des cultures et des territoires, transformation de la planète en un supermarché pour les plus aisés… Pourriez-vous revenir sur les ravages de l’hypermobilité, dont la remise en cause fait partie des fondamentaux de la décroissance ?

L’hypermobilité est une condition d’existence du capitalisme mondialisé. Celui-ci exige d’aller exploiter les ressources là où elles se trouvent, qu’elles soient matérielles ou humaines. Les paysages en font également partie. Les professionnels doivent aussi pouvoir se rendre là où on a besoin d’eux, aussi ce « nomadisme » déterritorialisé s’érige comme le modèle d’une vie dynamique, prospère et réussie.

En réalité cette existence hors sol est un comble de soumission à l’économie comme elle va ; elle défait les appartenances, brise les solidarités et passe paradoxalement comme l’exercice d’une liberté. Tout comme cette mobilité est un attribut de la productivité, elle est également l’attribut du loisir, parfaitement illustré par le tourisme, cette manière d’englober le temps libre dans la sphère de la marchandise.
En effet, le loisir touristique n’est pas l’opposé du travail, mais son reflet symétrique. Il suppose l’usage immodéré de véhicules motorisés, polluants évidemment, et des infrastructures assurant la logistique et l’accueil d’individus venus nombreux se détendre et se divertir. Ces infrastructures assurent l’emprise touristique sur les territoires, qu’elles ne manquent pas d’altérer.

Critiquer le tourisme et l’orgie des loisirs marchands reste toujours difficile. Critiquer l’industrie qui sent mauvais, crache des fumées, encombre les bronches et fait du bruit reste plus facile que de critiquer l’industrie touristique qui prétend faire du bien, et reste associée dans l’imagination aux vacances et au plaisir, voire à l’ « émancipation ». Cette remarque vaut pour tous les milieux idéologiques, de gauche comme de droite.

Dans certains cas, critiquer le tourisme apparaît aussi comme une légèreté, une préoccupation peu sérieuse et anodine. Il s’agit cependant d’une des plus grosses industries du monde ! L’aliénation pèse autant sur le monde du travail que sur celui des loisirs.

Les « progressistes » n’ont cessé de vanter l’ouverture, la fin des frontières, le développement des échanges internationaux, alors que la revendication de l’enracinement et de la préservation de la vie locale était plutôt associée au conservatisme voire à la réaction : ainsi, quand des partisans de la décroissance s’en prennent à l’aviation, ils feraient preuve d’une « pensée médiévale », selon le grand philosophe Philippe Val (Malaise dans l’inculture, Grasset, 2015). Aujourd’hui, au contraire, nous entendons partout parler de la nécessité de démondialiser. Assistons-nous à un retournement ?

Ce retournement est pour l’instant lié à la crise que nous traversons. Sera-t-il plus que provisoire ? Ce qui est certain, c’est que si nous voulons changer de monde, il faudra changer de vie. Une démondialisation sera incontournable, encore faut-il qu’elle soit organisée et souhaitée à la fois par les peuples et leurs représentants. Tellement d’intérêts à court terme en dépendent…

Le terme d’enracinement est à manier avec précaution. L’opportunisme idéologique guette tous azimuts. La relocalisation est à distinguer de l’enracinement. Édouard Glissant opposait la mondialité à la mondialisation : la mondialité comme conscience des différences opposée à la mondialisation qui les aplanit. La mondialité comme échanges symétriques là ou la mondialisation impose des rapports de force.

Il parlait d’une « philosophie de la relation » qui met les cultures les unes au contact des autres dans le respect des différences, sans nier l’importance des lieux et des territoires. Ceux-ci sont à considérer comme des points de rassemblement, entre les humains certes, et plus largement entre les humains et l’ensemble du vivant. Autrement dit, je peux très bien me relocaliser avec mon voisin dont les origines puisent en Afrique. Cela n’est pas un problème. La relocalisation qu’il faudrait espérer n’est pas seulement économique, elle est aussi politique. La démocratie mérite d’être relocalisée et, sur ce plan, l’intérêt porté aux idées de Murray Bookchin retient l’attention.

Extrait d’un entretien avec Rodolphe Christin dans le journal La Décroissance de mai 2020.