Comment vivre

On pourrait dire que comme d’habitude, l’essentiel n’était pas à l’ordre du jour. Car il y a des priorités. Entendez : il y a le comment survivre avant le comment vivre.
Fournier, pionnier de la lutte écolo, l’avait dessiné ironiquement dès 1972.
On voyait des manifestants qui réclamaient de l’argent. Mais ils défilaient environnés de fumées, disons jaunâtres. Au lieu de préconiser de s’attaquer au problème des fumées, ils voulaient une augmentation de leur pouvoir d’achat. ll est vrai qu’avec un certain pouvoir d’achat, on peut acheter des masques anti-fumées jaunâtres.

Sur cette question, tout comme dans le débat flics et banlieue, on tourne en rond sur les plateaux merdiatiques. C’est que l’essentiel n’est jamais à l’ordre du jour.
Activez décroissance et dé-croyance et vous auriez un adulte qui voudrait bien faire vivre son esprit. Pour la plupart des gens, ce serait une sacrée conversion. Mais, j’en ai bien peur, regardez, je suis tout pâle, une autre façon de vivre ne pourra naître que d’une immense catastrophe. Mentalités et pratiques post-catastrophe sont à naître.

Et encore, pour combien de temps, avant que l’avidité humaine ne reprenne le maillot jaune. ll faut rappeler ce paradoxe : plus il y a de choses à consommer, plus il y a d’uniformité. Et c’est parce que le divers décroît que le désert croît. C’est pas de moi, c’est de Segalen. Et c’est pas d’aujourd’hui.
C’est de tout temps industriel qu’une minorité lance des alertes. Félix Guattari parlait de notre système comme frein à la subjectivation. Et la subjectivation, c’est la création de diversité bonne, et non pas l’augmentation de produits à consommer et les moyens de se les approprier.

Le bonheur au rond-point, c’est le moment de fraternité. Mais aura-t-il bien noté, ce bon Jean Dugilet, qu’il était à ce moment plus heureux que dans sa vie habituelle, et ces heures riches en chaleur humaine lui ont-elles révélé que sortir de sa vie merdique n’est pas qu’une question d’argent mais aussi de facon de vivre ?
En vérité, je vous le dis, bien sûr, puisque je suis en train de me prendre pour celui qui l’a dit, qu’il n’est pas prêt. Enlevez le foot, la télé, la voiture, la pub, et là, c’est le pays entier qui serait en feu.
Je ne les prends pas de haut, je suis loin d’être vraiment différent, mais ce qu’on peut sentir venir, c’est qu’après Macron et consorts, les – malgré tout – derniers presque démocrates, la foule de votants mettra au pouvoir, « parce qu’il y en a marre », ceux qui feront tirer à balles réelles sur leurs électeurs, les gilets à venir.

Article de Jackie Berroyer dans Siné mensuel de janvier 2019.

La place de l’automobile

Et évidemment, il ne faut pas croire une seule seconde ce gouvernement quand il jure mordicus de vouloir sauver la planète avec sa petite taxe : s’il se piquait d’écologie et voulait vraiment contester la place de l’automobile, il mettrait fin au déploiement des infrastructures routières (comme ce chantier Vinci du Grand contournement ouest de Strasbourg, qui se heurte toujours à une opposition exemplaire) et arrêterait de soutenir massivement l’industrie automobile.

Au contraire, Emmanuel Macron, l’homme qui a fait exploser la circulation des cars, qui conforte la circulation routière et qui « aime la voiture », comme il l’a rappelé lors d’une interview à Europe 1 (6 novembre 2018), ne cesse d’aider les producteurs de charrettes à moteur.
Début octobre, il invite les grands patrons de l’automobile à manger a l`Élysée, juste avant le salon de l’auto, pour leur vanter l’attractivité du pays et les prier d’investir en France. En réponse au mouvement des gilets jaunes, il augmente encore les primes à la « conversion » des automobile. Toute la collectivité subventionne l’achat de véhicules neufs et la mise au rebut de véhicules en état de marche.

Comme le disait Nicolas Sarkozy lors de la crise économique de 2008 « L’État est prêt à tout faire pour sauver l’industrie automobile ». Déjà en 1971, un rapport qui évoquait les nuisances engendrées par la circulation croissante des automobiles (bruit, pollution et épaves) appelait malgré tout à « soutenir la vente des voitures neuves pour le bien de la collectivité et pour éviter une tendance à la récession de l’industrie ».

On en est toujours là : d’un côté le gouvernement fait croire qu’il veut lutter contre la pollution automobile, de l’autre il soutient cette industrie automobile « symbole et moteur de la croissance capitaliste ».
Et Emmanuel Macron finit par affirmer, pour rassurer les automobilistes en colère, qu’il est hors de question « de nous déplacer moins » (discours du 27 novembre 2018).

Le système automobile

[…]
C’est cette énergie abondante offerte par les combustibles fossiles qui a permis le développement exponentiel de la civilisation industrielle et la croissance fulgurante de notre « niveau de vie ».
« Il existe une corrélation étroite entre la consommation d’énergie sous toutes ses formes et le revenu national », reconnaissaient les bureaucrates du Plan dans les années 1950.

Sans les importations massives de pétrole, la modernisation accélérée du pays n’aurait pas eu lieu : l’éradication des sociétés rurales, l’entrée dans l’ère de la surconsommation, l’éclatement des villes, le zonage, la prolifération de la banlieue du cauchemar pavillonnaire, le tourisme de masse et les embouteillages sur la « route des vacances », les Week-ends passés à 200 km de chez soi, les chassés-croisés quotidiens de la main-d’œuvre…

La société a été bouleversée par la massification de l’automobile, qui a transformé notre rapport au temps, à l’espace et les liens humains.
Le territoire a été réorganise par et pour ce monstre dévorant. Les technocrates des Ponts et chaussées ont dû réaliser un « schéma général d`aménagement de la France » pour adapter le pays « à l’augmentation intensive de la circulation routière » et multiplier les voies. Ce qui a à nouveau engendré une augmentation de la circulation…

Les déplacements quotidiens entre le domicile et le travail se sont allongés du fait de la périurbanisation. Les ménages y ont consacré une part croissante de leur budget, allant jusqu’à débourser davantage pour les transports que pour l’alimentation. […]

Extraits d’un article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de décembre 2018.

Sciences économiques et sociales

Le nouveau bac aura lieu en 2021, soit un an avant l’Election présidentielle. Le gouvernement souhaite aller vite dans la réforme du lycée pour éviter toute réflexion, consultation, voire
opposition à une vision imposée d’en haut au mépris des acteurs de terrain.
Les projets de programmes de sciences économiques et sociales (SES) de seconde et de première montrent aussi la volonté d’imposer un point de vue idéologique.

Ils font la part belle à une vision bien particulière de la société, là où les enseignants défendaient un certain pluralisme. Erwan Le Nader, président de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales, s’étonne : « Il y a un énorme déséquilibre entre la micro-économie et la macroéconomie. Donc l’intervention de l’État est minorée et on privilégie une étude du marché dans sa version néoclassique. On n’est pas gênés de l’aborder dans sa version néoclassique mais ce qui est gênant, c’est que les autres approches ne sont pas abordées. »

Il note aussi que « le marché n’est envisagé que du point de vue économique. On perd ce qui fait la richesse des SES, à savoir le croisement entre les sciences sociales ».
Cela revient à cloisonner les élèves dans une vision bien particulière du monde social. L’Association française d’économie politique (Afep), regroupant des économistes critiques, s’est inquiétée de l’abandon « d’une formation transdisciplinaire au profit d’une juxtaposition de modules mono-disciplinaires présentés comme parfaitement homogènes, exempts de débats et disposant de fondements universels ».

Il s’agit donc de reproduire les dogmes libéraux auxquels est attaché le gouvernement. Erwan Le Nader remarque que « dans les programmes de seconde et première disparaissent les notions de chômage et de catégories sociales et professionnelles ».
L’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur (Ases), dans un communiqué, indique que « ces catégorisations du monde social, en constante évolution, font partie intégrante de la
réflexion sociologique depuis des décennies. »

Les programmes sont, en revanche, en adéquation avec les volontés de certains lobbys patronaux qui n’ont eu de cesse, depuis les années 90, par la voie de leurs différentes instances, d’attaquer les sciences économiques et sociales, accusées de dénigrer l’économie de marché. La composition du groupe d’experts en charge de présenter les projets de programmes semblait être un signe envoyé à ces groupes de pression.
À sa tête, se trouvent l’économiste Philippe Aghion, professeur au Collège de France et soutien de Macron, mais surtout deux membres de l’Académie des sciences morales et politiques. Cette dernière s’est illustrée par la production de rapports alarmistes recommandant d’orienter les programmes du secondaire sur le marché et l’étude de l’entreprise.
Dans ce comité de quinze experts où ne siègent que quatre enseignants du secondaire, il semble bien que certaines voix portent plus que d’autres.

Rien d’étonnant, relève Erwan Le Nader : « Dans sa lettre au Conseil supérieur des programmes, Blanquer insiste sur la nécessité de privilégier la micro-économie et les maths… »

Début d’un article de Martial Cavatz dans Siné mensuel de décembre 2018.

L’histoire populaire

Les grandes luttes sociales perturbent toujours les élites parce que le peuple ne se mobilise jamais quand on l’attendait, et il invente des formes d’action auxquelles les génies issus de nos grandes écoles n’avaient jamais songé. Le mouvement des gilets jaunes est une nouvelle illustration de cette « loi » de l’histoire populaire. S’emparer du gilet jaune que les fonctionnaires de la sécurité routière imposent depuis quelques années aux automobilistes pour en faire un symbole de la détresse de ceux que le système capitaliste laisse en rade au bord de la route, il fallait y penser!

Et comme ce mouvement dérange leurs routines, les commentateurs patentés de notre actualité ne se sont pas privés pour le dénigrer. On touche là à une autre constante historique : pour ceux d’en haut, le peuple a toujours tort de se révolter car ce n’est jamais le bon moment et les revendications ne sont jamais légitimes.

Certains ont reproché aux gilets jaunes d’êtres des égoïstes, préférant défendre leurs petits intérêts d’automobilistes pollueurs sans égard pour le réchauffement de la planète (que la jet-society puisse mobiliser de tels arguments contre des gens qui, pour beaucoup d’entre eux, ne partent jamais en vacances laisse pantois). D’autres ont critiqué l’anarchie d’un mouvement sans porte-parole aux revendications multiples.
Mais lorsque les syndicats de cheminots défendaient leur statut au printemps dernier, les mêmes dénonçaient des revendications « corporatistes » et le rôle malfaisant des organisations.

Le recours à l’histoire a été fréquemment utilisé pour énoncer en termes « savants » ce mépris de classe. Éric Zemmour, l’historien des puissants d’aujourd’hui, a utilisé le terme de « jacquerie » pour dénoncer les gilets jaunes. Ce vocabulaire fut mis en circulation au XVème siècle par Jean Froissart, l’historien des puissants de l’époque, à propos de la révolte paysanne de 1558. […]

La dépendance à l’égard des médias dans laquelle se trouvent placés désormais les mouvements populaires explique aussi la frustration des militants à l’égard de ces mêmes médias. Ce n’est pas par sympathie pour la cause, mais dans l’espoir de booster l’Audimat que les chaînes d’information en continu ont popularisé les actions des gilets jaunes.
Mais la loi de l’info-spectacle pousse ces médias à privilégier les casseurs au détriment des manifestants pacifiques ; du coup les gilets jaunes se sont sentis dépossédés de leur combat.

Extrait d’un article de Gérard Noiriel dans Siné mensuel de décembre 2018.

Redonner leur place dans l’histoire à celles et ceux que le statut social a réduits au mutisme : femmes, Noirs, esclaves, natifs américains… Tel était le projet de l’historien américain Howard Zinn dans son Histoire populaire des États-Unis, parue en 1980. À l’automne dernier, Gérard Noiriel publie à son tour une Histoire populaire de la France. […]

L’entraide

François Ruffin : Alors, allons-y : qu’est-ce qui, dans la nature, relève de l’entraide ?

Pablo Servigne : Tout. Presque tout. On pourrait prendre mille exemples, chez les abeilles bien sûr, les étourneaux, mais aussi le mutualisme entre les anémones de mer et des escargots, entre des récifs coralliens et les poissons-clowns, etc.
Mais à multiplier les histoires, comme ça, à peindre le tableau par petites touches, on ne saisit pas l’ampleur de la chose. On peut encore croire que c’est anecdotique.
Mais tiens, respire ! Eh bien, la respiration, elle est issue d’une fusion bactérienne ancestrale, c’est une association. Et que font nos cellules ? Elles collaborent pour former un organisme, avec une division du travail. Notre corps ne peut pas vivre sans microbiote. Pour l’air, l’eau, les nutriments, nous dépendons d’une infinité d’espèces vivantes. Et nous, êtres vivants, jamais on ne survivrait sans les autres, sans la famille, sans la société. A tous les échelons, il y a entraide, coopération.

Prends la forêt. Quel est le récit qui domine ? Qui a cours depuis des décennies ? On nous raconte que chaque arbre joue des coudes, c’est la compétition généralisée, c’est l’arène des gladiateurs feuillus, pour accéder à la lumière, aux minéraux. En fait non, il y a plein d’entraide. Les arbres, en réalité, sont connectés par des champignons, les mycorhizes. Donc, déjà, il y
a une entraide entre arbres et champignons : les champignons apportent à l’arbre de l’eau, des nutriments, et lui fournit des sucres aux champignons, de l’énergie. C’est une symbiose, une symbiose géniale, qui a permis d’interconnecter tous les arbres.

Un auteur allemand, Peter Wollheben, appelle ça le « Wood Wide Web ››. L’entraide appelle l’entraide, c’est un des grands principes. Dans un bois, tu as de vieux arbres, immenses, qui ont leur vie derrière eux, qui ont accès au soleil, et tu as les jeunes pousses qui galèrent. Eh bien, les grands arbres transmettent des sucres aux jeunes arbres. Ce sont les allocations familiales ! Ils se transfèrent des sucres, des minéraux, entre espèces, un sapin transfère des sucres à un bouleau malade, qui galère à l’ombre. C’est la Sécurité sociale, des millions d’années avant nous !

L’entraide est un facteur d’innovation dans le vivant, dans son évolution, depuis 3,8 milliards d’années : les plus coopératifs survivent. Ça n’est pas un petit fait divers, c’est le phénomène massif. L’autre loi de la jungle, la compétition, elle existe bien sûr, mais plutôt ponctuellement. Pourquoi ? Parce qu’elle est source de stress, elle est épuisante, dangereuse, elle coûte aux espèces…

[…] on est une des espèces les plus sociales du monde vivant ! On est câblés pour ça, cognitivement, avec les hormones et tout.
Et c’est logique : à la naissance, on est un petit primate imberbe, complètement handicapé, on ne peut pas courir, même pas marcher, pas bouger.
Tout seul, on est bouffé par le premier prédateur venu. Si on n’a pas maman, papa, oncle, tante, grand-père, si on n’a pas le clan, s’il n’y a pas d’empathie, une protection du petit, on crève
illico. Nous sommes faibles, dans la nature, et il a fallu des stratégies sociales, pour la chasse, pour la cueillette, pour le soin aux enfants… C’est ça qui nous sauve, notre force, c’est le groupe.

[…]

Dès qu’il y a danger, d’ailleurs, on le voit : les liens se resserrent. L’animal humain se sent nu, il Vient chercher la chaleur chez les autres Le psychologue Jacques Lecomte l’a très bien
étudié dans son ouvrage, La Bonté humaine.
Lors d’ouragans, de tsunamis, d’attaques terroristes, etc., à chaque fois, plus on va vers l’épicentre de la catastrophe, plus on observe des comportements d’altruisme, d’auto-organisation. Ça va
complètement à l’opposé de notre mythologie hollywoodienne, les films de zombies, où les autres sont des ennemis potentiels.

François Rufffin : Oui, j’ai pensé à toi, cette semaine. Mardi matin à la radio, j’entends qu’il y a des chutes de neige du côté de Saint-Etienne, que des automobilistes se retrouvent bloqués sur les routes, ont dormi dans leur voiture, d’autres dans des gymnases… Et une dame interrogée dit au micro : « Ce qu’il y a de bien, dans ces moments durs, c’est que ça fait sortir la solidarité. »

Extraits d’un entretien entre François Ruffin et Pablo Servigne dans le journal Fakir de novembre 2018.

Nutrition mondiale

Dès à présent, le réchauffement climatique accroît encore les périodes de sécheresse et donc la baisse de la production agricole dans les pays les plus chauds. Or, il est prévu que la température mondiale moyenne se renforce pour atteindre de 4 à 6°C en 2100. […]

En 2017, selon le rapport sur la nutrition mondiale, sur 7 milliards d’humains dans le monde, 2 milliards de personnes souffraient de carences en micronutriments essentiels, comme le fer, la vitamine A ou l’iode, 815 millions de personnes se couchent le ventre vide, soit plus d’une personne sur 8. Il y a donc une augmentation quantitative par rapport aux 777 millions de personnes
recensées en 2015. […]

L’augmentation de la population mondiale a un impact sur la malnutrition, cependant, certains agronomes, estiment que la quantité de nourriture disponible dans le monde est suffisante pour nourrir l’humanité même si elle atteint 11 milliards d’individus. Or, selon le WWF sur les 9 frontières écologiques à ne pas franchir, 4 sont déjà dépassées : le phosphore et l’azote, le CO2, la biodiversité, l’usage des sols avec la déforestation.
[…]

Le développement des agrocarburants contribue à affamer les plus malnutris. Un rapport confidentiel de la Banque mondiale, obtenu par le Guardian, affirme que Don Mitchell, un économiste réputé de la Banque mondiale, « a calculé le prix d’un panier de denrées entre janvier 2002 et février 2008 et mesuré une hausse globale de 140 %. Prenant en compte la « chaîne des conséquences », Mitchell estime que sur les 140 % d’accroissement, 35 % sont imputables à la hausse des prix de l’énergie, des engrais et à la faiblesse du dollar, et 75 % aux agrocarburants.

En 2016, Grain recense « 491 accaparements de terres, portant sur 30 millions d’hectares dans 78 pays. Grâce aux mouvements sociaux, la croissance a ralenti depuis 2012, néanmoins, le problème continue de s’amplifier ». Ce qui accroît encore le nombre de paysans sans terre.

Extraits d’un article de Thierry Brugvin dans la revue Les Zindigné(e)s de septembre 2018.

Biocarburants

La FNSEA l’avait bien compris, l’avenir de l’agriculture française, c’est l’industrie des biocarburants. Rien n’avait été laissé au hasard et tout est allé très vite. En une décennie le décor était planté dans le  paysage français.

Les trémolos et envolées lyriques des élus dans l’hémicycle sur l’indépendance énergétique et l’emploi, les succions assurées des subventions de la PAC et de l’État, sans oublier l’image de marque affinée au greenwashing… bref le package promotionnel de lancement de son nouveau réseau de biocarburants fut très tôt irréprochable à tous les points de vue. Le Syndicat de l’agrobusiness avait tout prévu et planifié avec brio à l’échelle nationale… sauf peut-être que Total partage aussi vite son point de vue et décide de faire cavalier seul en lançant au national sa filière végétale internationale. Le géant pétrolier tricolore, lui aussi, a su accélérer son aggiornamento dans le renouvelable pour faire du blé et de l’oseille dans la filière des biocarburants.

On les avait presque oubliés dans le bruitage médiatique des bonnes intentions des COP au chevet du réchauffement climatique et, durant les années 2000, leur filière s’était retrouvée largement éclipsée par la brutale ruée générale sur les hydrocarbures non conventionnels – gaz de schiste et sables bitumineux. Ainsi avec la puissance de frappe politique de la FNSEA, et contrairement aux autres « énergies vertes », les biocarburants ont pu discrètement et très rapidement s’intégrer dans le paysage agricole français.

Dans le même temps, presque aussi vite, mais pas suffisamment pour arrêter l`imposture, le vrai visage mortifère de la filière avait été démasqué. Nul ne l’ignore aujourd’hui, les biocarburants font des ravages à l’échelle de la planète et avec l’huile de palme on a la totale : la déforestation, l’écocide, la pollution bien sûr mais aussi la ruée actuelle d’accaparation des terres, la guerre aux chaumières, les expropriations et, spécificité culturelle française du temps, de sordides marchandages de l’industrie de l’armement tricolore avec les juntes militaires.

Et, facteur aggravant, contrairement aux hydrocarbures non-conventionnels qui ne peuvent être exploités que là où sont les gisements, les biocarburants, huile de palme en tête, arrivent avec le potentiel d’expansionnisme qu’en moins d’une décennie il était possible de décrire un nouvel impérialisme avec ses millions de victimes à l’echelle planétaire.

Début d’un article de Jean-Marc Sérékian dans la revue Les Zindigné(e)s de septembre 2018.

Jean- Michel Blanquer et Amazon

Tous les élèves de cours préparatoire et de CE1 ont été évalués en début d’année scolaire. Non seulement la pertinence de ces tests est contestée par les enseignants mais, surtout, les résultats
sont conservés par le géant Amazon. Étonnant, non ?

Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, est un fervent défenseur des tests à tout-va. Les dernières évaluations des élèves de CP et de CE1 se sont achevées avec leur lot d’absurdités.
Ainsi, l’énoncé commun aux CE1 (les gamins ont 7 ans !) parle de « sommeil paradoxal » ou de « glande pinéale » du cerveau. Des exercices prétendument rédigés par les « meilleurs scientifiques » sélectionnés par le ministre en personne ! Jeanne, professeure des écoles dans le 19e arrondissement de Paris, raconte : « On a vu des enfants pleurer devant leur copie car ils ne comprenaient rien. Ils pensaient qu’ils allaient être grondés. »

Le SNUIPP-FSU, principal syndicat des enseignants du premier degré, s’insurge en pointant du doigt ces méthodes qui ne respectent pas « les apprentissages réels des élèves ». Et ajoute que « ces évaluations placeront artificiellement la majorité d’entre eux en situation d’échec et de stress important ».

Les résultats de cette année sont peu reluisants. Un élève sur deux a des difficultés en calcul mental en début de CE1 et 25 % des élèves de CP ont des difficultés à reconnaître les lettres et le son auquel elles correspondent. La solution du ministère ? Blanquer annonce sans rire que les professeurs disposeront d’un « kit pédagogique sur Edusco1.fr pour faire avancer les élèves sur les différents sujets ». De quoi remonter le moral des instits !

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Une enseignante référente pour les usages du numérique (Erun) a découvert que les données récoltées auprès de 1,6 million d’écoliers sont stockées et gérées par Amazon, en Irlande, en violation du règlement général sur la protection des données (RGPD) en vigueur depuis le 20 juin.
Étrange coïncidence : l’ancien directeur du numérique à l’Éducation nationale, Mathieu Jeandron, a justement été embauché par Amazon Web Services au printemps dernier. Ce choix est une suite
logique dans le parcours de ce polytechnicien qui poussait pour que les outils pédagogiques Google for Education et Microsoft for Education soient largement utilisés dans
nos écoles. Alerté, le ministère se défend en avançant que « dans le cadre du processus d’évaluation des élèves, […] Amazon Web Services n’ont [pas] accès aux données à caractère personnel des élèves ou des professeurs ».

Reste la durée de conservation de ces données. Le ministère ressort son bouclier et explique qu’elles seront anonymes dès la cinquième année après la sortie de l’élève du circuit scolaire. Donc, les résultats avec nom, prénom, année de naissance et plus si affinités resteront accessibles pendant les cinq premières années après la scolarité. Adieu l’anonymat. Surprenant quand on connaît les craintes de fichage de nos bambins par les Gafam (Google-Amazon-Facebook-Apple-Microsoft).

Le Collectif national de résistance à Base élèves lutte contre tous les fichiers scolaires.
Article de Maxime Carsel dans Siné mensuel de novembre 2018.

Chine écologique

Face à ces défis énergétiques et écologiques, le pays s’engage dans d’énormes projets hydrauliques dont les dégâts s’annoncent terribles, sans parler des tensions avec les voisins comme le Vietnam qui pourraient être privés de leurs ressources. Dans les régions industrielles, les pollutions charbonnières sont telles qu’elles provoquent d’immenses problèmes sanitaires, stérilisent les terres agricoles et contraignent les autorités à déplacer les populations.

En trente ans, l’industrialisation et la modernisation agricole de la Chine ont ainsi contaminé 20 % des terres arables, soit 20 millions d’hectares, et 40 % des rivières. Trois cent millions de ruraux consommeraient de l’eau comportant des taux de métaux lourds dangereux pour la santé. La pollution atmosphérique est particulièrement dramatique, les pluies acides se multiplient et les maladies pulmonaires explosent, une situation qui pourrait être à l’origine de 1,6 million de morts chaque année, alors que les médias relaient régulièrement l’ampleur des smogs et le désarroi des populations face à un phénomène devenu incontrôlable.

Même le ministère de l’Environnement chinois admet l’ampleur du problème ; en 2013, après avoir ignoré la carte du journaliste Deug Fei, répertoriant les principaux sites pollués de Chine, il
publie une liste de villages contaminés où la proportion des personnes malades (notamment du cancer) était particulièrement alarmante. Ces « villages du cancer » officiels sont près de 450, tous situés dans les zones industrielles.

[…]

Face aux défis écologiques, la Chine devient le modèle d`une société autoritaire, le laboratoire d’une societé écologisée de force et par en haut, au moyen d’une surveillance algorithmique permanente des populations.
Il y a quelques mois, un long et passionnant article du journal britannique The Guardian révélait les terrifiants projets numériques des autorités chinoise. En quelques années, le pays s’est en
effet numérisé à une vitesse extraordinaire, et les projets de surveillance algorithmique se multiplient via notamment le projet de « crédit social » qui doit entrer en application à partir de 2020.
Pour résoudre les problèmes de corruption et les défis écologiques et sociaux, il s’agit d’attribuer des scores aux individus à partir de la collecte d’immenses quantités de données sur leurs choix et habitudes. Ces projets de crédit social sont pilotés par les autorités locales des grandes villes comme Shanghai et Hangzhou, ou par des entreprises comme le géant chinois du commerce en ligne Alibaba. Il s’agit de transformer la population en masse surveillée en permanence.

Certains y verront un excès proprement chinois qui ne saurait se réaliser dans nos démocraties libérales, mais la Chine est plutôt le laboratoire et le miroir de nos propres contradictions où se dessine déjà le futur de nos vies numériques.
À travers les « villes intelligentes » et les nombreux objets connectés qui déferlent aujourd’hui, ne pénétrons-nous pas aussi dans cette dictature soft qui se donne à voir sans fard en Chine ?
Le président Xi Jinping n’est pas seulement un président autoritaire tendant de plus en plus au pouvoir personnel – il a fait adopter au début de l’année une réforme des institutions qui lui permet de rester à vie – il est aussi l’incarnation des nouvelles élites qui mêlent l’héritage autoritaire du maoïsme à de nouvelles ambitions écologiques et high-tech.

[…]

Comme au temps de la révolution culturelle où le maoïsme séduisit une partie de l’opinion occidentale, ce mirage écologique chinois en fascine certains.
Mais il exerce des effets destructeurs en entretenant l’illusion que la réponse aux problèmes environnementaux ne saurait venir que d’un pouvoir autoritaire et fort, qu’il ne saurait y avoir d’autre voie que le gigantisme industriel et aménageur, la frénésie consumériste et la surveillance numérique intégrale.

La Chine devient un modèle pour les élites modernisatrices désireuses de profiter de la crise écologique globale pour renforcer leur pouvoir, pour tous les autres elle annonce l’apocalypse à venir.

Extraits d’un article de François Jarrige dans le journal La Décroissance de novembre 2018.

Poubelle nucléaire : un pognon dingue !

Bure, dans la Meuse. Ses 80 habitants, ses champs de céréales à perte de vue et… sa future poubelle nucléaire. C’est ici, à 500 mètres sous terre, dans un Centre de stockage géologique (Cigéo), que la filière atomique veut enfouir ses déchets les plus dangereux. De drôles de colis qui resteront radioactifs pendant des centaines de milliers d’années.
Forcément, la perspective est inquiétante. Alors, l’État sort le chéquier : élus invités dans les meilleurs restaurants, millions d’euros de subventions … « Une sorte de corruption institutionnelle », persiflent les récalcitrants.

[…]

Il faut dire aussi que la lutte anti-Cigéo a pris un gros coup sur la tête à la fin du printemps, du fait d’une méchante vague de perquisitions. Suivies d’arrestations, […] (terrorisme d’état)

À l’issue de leur garde à vue, sept personnes sont mises en cause pour « association de malfaiteurs ». Un délit flou, qui ne réprime pas des actions illégales, mais l’appartenance à un groupe ayant de supposées intentions délictueuses. Une boîte de pandore qui permet d’imbriquer actes et responsabilités à tous les niveaux de la lutte et de criminaliser celle-ci dans sa globalité.

« Ça permet de rendre responsable à peu près tout le monde et n’importe qui des faits qui ont été commis », résume une des personnes mises en cause.
« Les autorités postulent que le mouvement est pyramidal, hiérarchique, qu’il y a des responsables qui donnent l’ordre à telle ou telle composante de la lutte de se livrer à des dégradations. Ce qui est complètement irréaliste quand on connaît cette mobilisation », commente Charlotte Mijeon, du réseau Sortir du nucléaire.

Parmi les mis en cause, on trouve des personnes connues pour avoir un rôle social à l’interface entre les différentes composantes de la lutte, avec les habitants et même entre les groupes de travail – automédia, collectif anti-répression, groupe juridique… Ainsi de l’avocat Étienne Ambroselli, qui a vu son matériel de travail saisi, au mépris de tout droit à la confidentialité (au bout d’une semaine, il a finalement pu récupérer son matériel, la perquisition le visant ayant été jugée illégale après coup).

Extraits d’un article de Clair Rivière dans le mensuel CQFD de novembre 2018.