Interpellations préventives

J’ai déjà dénoncé les dérives inacceptables qui se sont déroulées lors des manifestations des Gilets jaunes, notamment lors de l’acte IV, le 8 décembre, qui a occasionné près de 2000 interpellations, la plupart préventives. C’était déjà très choquant, mais cela restait à la seule appréciation du procureur de la République. Avec cet article, ce serait désormais entre les mains du préfet, donc du champ politique. Un grand recul pour la justice.

[…]

Un dispositif préventif est à mes yeux beaucoup plus attentatoire aux droits et aux libertés qu’un dispositif répressif. Car ce dernier est mis en œuvre dans le cadre du droit pénal, qui présente
des garanties. Il vient réprimer un comportement que le droit a préalablement posé comme interdit. C’est un héritage important de 1789.

Rappelons qu »il y a une dimension inédite dans les interpellations préventives de masse qui ont frappé le mouvement des Gilets jaunes. C’est du jamais-vu. Il y a bien eu des arrestations groupées lors du dernier 1er Mai ou des manifestations contre la loi Travail, mais elles étaient réalisées après coup, en fin de cortège. C’était déjà problématique. En utilisant l’article 78-2-2 du code de procédure pénale (issu d’une loi de 2001 conçue pour lutter contre le terrorisme) pour interpeller des manifestants, le procureur de Paris a franchi une étape. Confier ce pouvoir à l’exécutif en serait un autre.

La loi anti-casseurs, qui présente jusque dans son appellation une dimension floue – qu’est-ce qu’un casseur ? -, permettrait de généraliser des dispositifs préventifs.
Elle s’inspire directement des mesures exceptionnelles prévues par la loi sur l’état d’urgence. On sait qu’entre 2015 et 2017, le préfet de police de Paris a tenté d’interdire à des personnes de manifester, sur la base de ce qu’elles pourraient avoir l’intention de faire. Cela avait été invalidé par le Conseil constitutionnel.

Si la loi passe telle quelle, les articles 2 et 3 permettraient par exemple à ce préfet d’interdire de manifester sur la base du soupçon.
Il suffirait pour cela qu’un manifestant ait déjà été condamné dans le cadre de débordements en manifestation ou qu`il appartienne à un groupe susceptible de commettre des violences. C’est évidemment ce deuxième point qui pose le plus de problèmes. Il relève clairement d’une logique de police politique, puisqu’il impliquerait d’étudier en profondeur le relationnel des personnes. On peut penser que certains groupes politiques seraient particulièrement ciblés.

Il faut rappeler qu’il existe depuis 1995 un dispositif qui permet au juge de prononcer une peine complémentaire d’interdiction de manifester à l’encontre de personnes reconnues coupables
d’infractions au cours de manifestation : la loi Pasqua. À mes yeux, c’était déjà une dérive. Reste que ce dispositif était mis en œuvre par le juge, relevait du droit pénal. »

Extraits d’un entretien de Raphaël Kempf, dans le mensuel CQFD de février 2019, réalisé par Émilien Bernard.

les gilets jaunes vus par les média

Dans la nuit du 26 décembre, une vingtaine de gilets jaunes se postent à la sortie de l’imprimerie de Ouest-France, au sud de Nantes, pour bloquer l’acheminement du quotidien régional.
Quelques jours plus tard, c’est le parvis du siège de BFM-TV qui est le théâtre des protestations de manifestants parisiens, de même que France Télévisions.

Ces actions, qui ne sont pas à mettre sur le même plan que les agressions regrettables de journalistes sur le terrain, sont de plus en plus répandues dans le cadre des mobilisations sociales. Elles expriment combien la question des médias est devenue un enjeu politique pour celles et ceux qui luttent, et qui sont intimement touchés par le mépris de classe de nombreux représentants des
grandes rédactions à leur égard ; mais qui sont aussi révoltés par les informations biaisées qui défigurent les mobilisations auxquelles ils participent. Et pour cause…

Malgré l’importance accordée au traitement du mouvement des gilets jaunes, les médias dominants ont largement pris parti contre les mobilisations et pour la « résolution » du conflit selon les lignes tracées par le gouvernement. Un activisme mené tambour battant par les chefferies éditoriales, qui ne saurait se confondre avec le travail des journalistes de terrain, précaires, pigistes, qui en subissent les conséquences.

D’abord curieux à l’égard d’un mouvement qu’ils pensaient pouvoir résumer à une simple « jacquerie fiscale » (p. 5), les éditocrates ont été gagnés par la panique face à une mobilisation durable, populaire, et mettant en péril la stabilité du gouvernement (p. 7). Devenus dès lors parties prenantes dans le conflit, éditorialistes et commentateurs ont cherché des « solutions » avec des interlocuteurs à leur image, quitte à promouvoir la visibilité publique de « porte-parole » rejetés par les gilets jaunes eux-mêmes (p. 18).
Ils se sont fait les juges d’un « dialogue social » fabriqué de toutes pièces en direct des plateaux télévisés, n’hésitant pas à traquer les « faux gilets jaunes » ou à définir le périmètre acceptable des revendications « légitimes » (p. 11).

Ce journalisme de maintien de l’ordre a franchi un cap suite aux manifestations parisiennes : sommations à ne pas aller manifester (p. 25), surenchère sécuritaire (p. 21), omniprésence d’experts et de représentants des forces de l’ordre, condamnations unilatérales des dérives des manifestants et silence sur les violences policières (p. 23)… c’est toute la panoplie du « journalisme de préfecture » qui a été mobilisée dans le traitement médiatique des mobilisations (p. 12).

Noyée sous l’information spectaculaire et le commentaire policier, l’enquête sociale est devenue une exception dans le paysage médiatique. Pis : certaines publications jugées « irresponsables » par les grands pontes de la profession ont été démontées en règle, sans que ces derniers ne s’inquiètent de l’esprit de censure véhiculé par leurs indignations (p. 28).

Toutes ces dérives, doublées d’attaques gouvernementales contre la liberté d’informer et de violences policières contre les journalistes qui l’exercent, nous mettent face à une urgence démocratique : celle de nous emparer de la question du fonctionnement des médias, c’est-à-dire de leur critique radicale et des propositions qui visent à le transformer.
C’est la raison de l’appel que notre association a lancé fin décembre (p. 16), et dont nous espérons qu’il portera ses fruits en 2019 grâce à des mobilisations multiples et victorieuses.

Édito-Sommaire de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed de janvier-mars 2019.

Le grand débat

C’est une photo qui se passe de commentaire. Une manif de Gilets jaunes avec une femme en premier plan. Bonnet phrygien et poing levé, elle porte un morceau de carton avec inscrit dessus : « Le grand débat est ici ». Ici dans la rue, ici sur les ronds-points, ici sur les points de blocage. Que de chemin parcouru depuis la goutte de gasoil ! Qu’est-il arrivé pour qu’en quelques semaines ces agoras périurbaines transforment une colère anti-taxe en un genre de revival de la sans-culotterie de 1789 ?

Prêt à tout pour endiguer la colère, le gouvernement joue la carte de la consultation populaire : « Un grand débat national sur quatre thèmes qui couvrent des grands enjeux de la nation : la fiscalité et les dépenses publiques, l’organisation de l’État et des services publics, la transition écologique, la démocratie et la citoyenneté ».

On se demande : il vit où Jupiter ? Sur la Lune ? Depuis des semaines, des femmes et des hommes, réunis autour de feux de palettes ou dans des abris de fortune, ne font que ça : parler politique et imaginer le monde de demain. Et les principaux axes sont assez simples : un meilleur partage des richesses et plus de démocratie directe. Y a encore besoin d’un sous-titre ?

On comprend qu’ils flippent, les radicalisés de la représentation nationale. Tout en faisant bastonner et embastiller du Gilet par pelletée, ils retricotent en dernière urgence la trame usée de leur légitimité. Mais faut leur dire : il est bien trop tard, messieurs-dames. Vos tours de passe-passe, vos langues de bois vermoulues, vos incantations républicaines, ça nous passe à dix mille. Ça ne fait même plus l’objet de commentaire sur les ronds-points. Ou alors pour se moquer, comme on crache un glaviot.

Dans la Drôme, des camarades Gilets ont publié un texte dans lequel le Grand débat national est qualifié de « grand cirque imaginé par les marionnettes de l’oligarchie ultra-libérale » : « Une pure
imposture, une basse opération de communication, une campagne électorale qui ne dit pas son nom. » Et de poursuivre : « La seule vraie réponse apportée jusqu’à aujourd’hui est une féroce répression : plus de 10 000 interpellations ; plus de 5 600 gardes à vue ; plus de 1 000 condamnations ; plus de 2 000 blessés ; plus de 100 blessés graves, éborgnés, mutilés, brisés… et 12 morts dont l’une au moins est imputable aux armes utilisées par les forces de la répression. »

Sous le vernis craquelé de la démocratie libérale, la sous-couche étanche d’un vulgaire État-flic. Bas les masques.

Édito du mensuel CQFD dans son numéro de février 2019.

Make our planet great again

Lorsque Emmanuel Macron devient ministre de l’Économie, un de ses premiers faits d’armes a été de permettre aux constructions illégales de ne pas être démolies (loi du 6 août 2015, dite « loi Macron »). […]

Mais à peine arrivé à l’Élysée, il a repris son boulot de démolition énergiquement, tantôt en pleine lumière, tantôt en douce sous prétexte de « choc de simplification » des normes. Des normes qui, pour simplifier, sont devenues franchement plus arrangeantes, voire inexistantes…

Ainsi Macron a-t-il généralisé le principe du « silence vaut accord » des administrations.
Exemple : une ferme usine de 1 000 vaches veut s’agrandir, elle demande une autorisation, l’administration ne répond pas dans les deux mois, l’absence de réponse vaut un « oui ». Et tant pis si les services de l’État auraient pu constater qu’augmenter le nombre de ruminants au mètre carré risquait de polluer le cours d’eau situé à côté…

Cette « simplification » a été accompagnée d’une autre : nombre d’installations classées (susceptibles d’impact sur l’environnement) sont passées d’un régime d’autorisation (avec vérification obligatoire des services de l’État) à un régime de déclaration. […]

Plusieurs décrets ont permis, sous prétexte d’ « expérimentation », de se passer purement et simplement d’appliquer le droit.
Ainsi, le décret du 29 décembre 2017 permet aux préfets de Mayotte, du Lot, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Creuse et des régions Pays de la Loire et Bourgogne-Franche-Comté de s’asseoir purement et simplement sur les normes réglementaires en matière d’environnement […]

Plus récemment, le 28 décembre dernier, C’est l’enquête publique qui a été supprimée au profit d’une simple consultation par Internet, pour les régions Bretagne et Hauts-de-France. […]

Le must, c’est la loi Elan, votée fin 2018. L’article 1 permet de créer des grandes opérations d’urbanisme, qui pourront s’asseoir sur le droit de l’environnement avec bonheur.
L’article 4 multiplie les dérogations possibles à l’évaluation environnementale censée être obligatoire.
L’article 15 tente de minorer les obligations de respect de normes édictées au niveau régional pour les maîtres d’ouvrage…
Et l’article 24, sous prétexte de « limiter l’insécurité liée au contentieux », complique sérieusement le recours à la justice pour les associations pour stopper un projet débile. Génial !

[…]. À France Nature Environnement, un juriste s’est chargé de dresser la liste de toutes les régressions sur le droit de l’environnement commises par le gouvernement.
Antoine Gatet avoue : « On n’arrive plus à suivre question contentieux, les décrets sont trop nombreux. On a donc décidé de se concentrer sur les recours au Conseil d’État, car toute régression du droit de l’environnement est interdit selon la Charte de l’environnement. »

Arnaud Gossement, avocat spécialiste de l’environnement, ajoute : « Ce qui m’inquiète le plus, c’est le manque de moyens. Il y a toujours moins d’inspecteurs des installations classées, la police de l’environnement ne peut plus faire son travail. Traduire un pollueur en justice relève du parcours du combattant. Et quand on y arrive, les peines sont dérisoires. »

Make our planet great again, disait l’autre! Dire qu’il y en a qui y ont cru…

Extraits d’un article de Blandine Flipo dans Siné mensuel de février 2019.

Passer à la caisse

Les macronistes, Jupiter en tête, font leur tronche condescendante de premier de cordée et donnent dans la pédagogie patiente mais excédée qu’on réserve au cancre bas de plafond : « Ô peuple simplet à jaune gilet, vous rejetez les impôts, mais ne comprenez-vous pas, dans votre abrutissement populaire, votre sidération profonde, que si vous voulez des services publics en état de marche et un bilan carbone acceptable, il vous faut non seulement les financer, mais augmenter votre effort ? Écoles, hôpitaux, tribunaux, ça coûte une blinde, grattez-vous le fond des poches, bande de radins ! Pigé ? » Ce qu’on appelle prendre les gens pour des billes.

Imaginons un supermarché. On circule dans les rayons, on emplit son chariot avec la conscience aiguë qu’après, faut passer à la caisse. Au cas où on serait tenté de glisser un article en loucedé, des dizaines de caméras assistées d’antivols et de vigiles surveillent l’action. Alors on passe à la caisse.
Tous ? Non ! Dans ce supermarché-là, les plus gros chariots, croulant sous les gourmandises de luxe, bénéficient d’une issue spéciale : on passe tout droit, on paie pas ! Ce supermarché s’appelle Trésor public. La caisse gratis s’appelle évasion ou fraude, l’une étant la formule légale de l’autre, une échappatoire qui permet à des voleurs, déserteurs, de mettre à gauche (un comble) ce qu’i1s doivent à la collectivité. Faire payer les pauvres, épargner les riches. C’est ça qui jette les gens dans la rue. L’injustice. Énorme, flagrante, cynique. Pigé ? Non. Le macroniste ne veut
pas le savoir, il n’est ni de gauche ni de gauche.

Article d’Isabelle Alonso paru dans Siné mensuel de février 2019.

Décroissance, post-croissance…

Il y a quarante-sept ans, le rapport Les Limites à la croissance, commandité par le Club de Rome et préparé par un collectif de scientifiques du MIT, a fait sensation en affirmant que le système planétaire risquait de s’effondrer sous la pression de la croissance démographique et industrielle.
Selon ce rapport, qui s’appuyait sur un modèle mathématique du monde, la seule échappatoire possible était que l’humanité décide de stabiliser sa population et sa production, tout en recourant de manière raisonnable à la technologie, afin de réduire au maximum la pollution et la pression sur les ressources générées par les activités humaines.
Le rapport ne précisait pas par quels moyens la société globale (pour autant qu’elle existe) pouvait mettre fin à la croissance. Il ne réfléchissait que très peu au type de société qu’il convenait de construire, et pas plus aux valeurs à promouvoir dans une telle perspective. Il s’agissait en réalité de porter un message simple à une audience très large, avec la caution d’un modèle scientifique : « si on continue comme ça, on va droit dans le mur ».

Au fil des années qui ont suivi sa publication, les hypothèses et les conclusions du rapport ont été décortiquées, discutées et critiquées par de très nombreuses institutions et personnalités, dont William Nordhaus, récompensé en 2018 par le prix de la Banque de Suède en économie et connu pour avoir « démontré », sur la base d’un modèle économique du climat, qu’il convenait de ne pas prendre de mesures trop rapides ou trop ambitieuses pour réduire les émissions, parce que cela n’aurait pas été optimal en termes économiques.

Le point commun de ces approches critiques : dénoncer le caractère « simpliste » du message du rapport et chercher des modalités de conciliation entre d’une part la poursuite du modèle de « développement » industriel, d’autre part la sauvegarde d’un environnement propice à une vie humaine de qualité à grande échelle.

Sur leur lit ont émergé des modèles tels que la « croissance organique » ou le développement durable. La construction de ces modèles était motivée par un attachement idéologique fort à la croissance, et s’appuyait souvent sur des hypothèses discutables, notamment concernant la possibilité de résoudre les problèmes environnementaux par la technologie.
Presque un demi-siècle plus tard, et en dépit de très nombreuses alertes, de la constitution de structures d’expertise internationale comme le GIEC, et de l’organisation de sommets globaux destinés à contenir le dérèglement climatique et l’érosion de la biodiversité, les voyants sont au rouge.
L’un après l’autre, les rapports sur l’état des écosystèmes revoient la gravité de la situation à la hausse, et la perspective d’un effondrement civilisationnel devient plus que plausible.

Il semble donc que ces modèles, bien loin d’avoir permis de réorienter la trajectoire de l’humanité, ont conduit à une fuite en avant, qui rend la situation plus grave encore. Il ne s’agit pas aujourd’hui de trouver un nouveau concept pour s’échapper une nouvelle fois de la réalité physique du monde, et de se bercer d’illusions sur la possibilité de trouver des technologies miraculeuses pour réparer nos dégâts, mais d’assumer enfin sérieusement les limites auxquelles nous sommes soumis.
Le concept de décroissance, s’il n’est pas propice à susciter le rêve, et ne doit pas à mon sens constituer le cœur d’une vision de société (je crois davantage à des valeurs telles que le lien social, l’égalité, ou le « bien-vivre »), a le mérite d’énoncer avec clarté l’indispensable changement de cap à opérer pour sauver la possibilité même d’un avenir.

Extrait d’un article d’Élodie Vieille Blanchard dans le journal La Décroissance de janvier 2019.

éolien

Désormais, l’éolien est entré dans l’ère du gigantisme : les constructeurs – souvent d’anciens producteurs d’électricité au moyen du charbon – multiplient les annonces et les projets grandioses. La filiale du groupe américain General Electric dédiée aux énergies renouvelables a ainsi annoncé un investissement de 400 millions de dollars pour construire Haliade-X, une nouvelle turbine éolienne offshore de 260 m de haut censée produire 45 % d°énergie de plus que les installations actuelles.

Ce monstre sera composé d’un rotor de 2,20 m pour une envergure totale de 38 000 m2. Ses promoteurs assurent qu’elle pourra produire 67 GWh d’électricité par an, soit la consommation de 16 000 foyers.

Les groupes industriels investissent dans ce secteur à forte croissance, ils y importent leur quête du profit, leur imaginaire productiviste, leur obsession pour le gigantisme dont on connaît pourtant les limites. Au nom des quelques centaines d’emplois promis et des annonces mensongères sur « l’énergie propre », le gouvernement et la presse relaient et soutiennent ces projets, convaincus d’avoir trouve la solution à l’effondrement environnemental.

Mais le coût écologique et énergétique de ces géants des airs est loin d’être négligeable : pour construire et installer ces éoliennes à la durée de vie limitée il faut par exemple 1 500 tonnes de béton enterré, mais aussi de nombreux métaux plus ou moins rares, dont l’extraction est polluante, et des batteries pour stocker l’énergie.

La multiplication des projets conduit à une spéculation débridée, à des gabegies financières, à une artificialisation des terres absurde.
L’aspect « propre » et « durable » du photovoltaïque comme des grandes fermes d’éoliennes peut être contesté au regard des déchets qu’ils produisent et de leur demande en métaux.
Si les énergies dites renouvelables ont acquis une place importante dans les politiques européennes, tout se passe comme si le secteur de l’électricité et les grandes multinationales tentaient de capter ces technologies ,pour les conformer à ses normes, tout en repoussant le modèle alternatif qu’elles véhiculaient initialement. Avec le changement d’échelle des grands projets renouvelables, le rêve d’autonomie et de relocalisation s’effondre.

L’essor et la promotion des énergies renouvelables s’apparente de plus en plus à un moyen de détourner l’attention des enjeux les plus urgents en faisant croire qu’il existerait des solutions techniques pour sortir de notre dépendance aux combustibles fossiles sans modifier radicalement nos modes de vie, nos systèmes économiques et nos imaginaires consuméristes.
Certaines des associations qui militent contre les projets d’éoliennes géantes en viennent d’ailleurs à promouvoir le nucléaire, perçu comme la seule alternative, cédant ainsi au mirage du « nucléaire propre » véhiculé par les ingénieurs d’EDF et du CEA. D’autres militants écologistes, comme ceux de l’Amassada ont bien saisi le piège et choisissent de remettre en cause le nucléaire comme l`éolien géant, deux modalités d’une même course à la puissance mortifère.

Il n’y a pas de solutions techniques miraculeuses et il faut cesser de croire que notre pouvoir d’achat pourra continuer de croître indéfiniment en consommant toujours plus d’énergie.
La promotion des énergies renouvelables doit s’accompagner d’une réduction des consommations, de leur relocalisation, au lieu de se fondre dans l’imaginaire de la puissance. Comme le montre toute l’histoire du capitalisme, sa force réside dans sa capacité à intégrer et absorber ses critiques : le problème n’est pas l`éolien en tant que tel mais l’éolien industriel.

Ivan Illich l’avait montré dans les années 1970 : c’est l’imaginaire de la puissance et du productivisme qui pose problème, c’est lui qui transforme le beau rêve d’une énergie alternative et propre en cauchemar de paysages saccagés et de techniques contrôlées par les lobbies et leurs intérêts financiers.

Extrait d’un article de Vincent Cheynet dans le journal La Décroissance de janvier 2019.

Marches pour le climat

Depuis septembre 2018, un mouvement pour le climat s’affirme et devient visible dans l’espace public en France.
[…]
Les marches pour le climat questionnent donc les formes d’organisation, les revendications et les messages politiques qui sont formulés. Si, souvent, la cause climatique apparait consensuelle, son cadrage médiatique étant porteur d’une idée d’uniformité des responsabilités, des responsables et des victimes, des mobilisations collectives prolongées peuvent permettre la production d’un autre discours, reposant tout autant sur le sentiment d’urgence que sur la nécessité de s’attaquer aux causes du phénomène. Pour le dire autrement, les changements climatiques ne sont pas un problème pour de lointaines générations futures, c’est un problème de l’ici et maintenant.

Par ailleurs, il existe une incompatibilité entre le sauvetage du climat et la préservation d’un système dominé par la finance, les énergies fossiles, le culte de la croissance et la libre
concurrence. En ce sens, les politiques, à l`instar d’Emmanuel Macron, qui se prétendent « pro climat » tout en accentuant les politiques libérales sont à combattre.
De plus, à l’échelle planétaire ou plus locale, tout le monde n’est pas impacté de la même façon par les changements climatiques et les dégradations environnementales : la lutte contre les changements climatiques doit être une lutte pour la justice sociale ; de même, il existe des responsables des changements politiques, ils sont nombreux, et c’est contre eux que doit se diriger notre colère.

La révolution énergétique que nous défendons n’est donc pas seulement, et pas d’abord, un changement technologique, elle implique un changement plus global dans tous les secteurs productifs pour avancer vers la sobriété. La géo-ingénérie et tous les jokers technologiques ne peuvent être une solution, et sont là avant tout pour reculer le moment de prendre des décisions d’ampleur. Dès lors, les changements climatiques sont un problème global qui ne peut trouver de solutions dans des formes de repli local/national(iste) mais appelle au contraire le déploiement d’une solidarité internationaliste. La résolution, même partielle, de la question climatique ne viendra que de mobilisations et d’initiatives massives et multiformes.

Extraits d’un article de Vincent Gay, Maxime Combes et Julien Rivoire dans Lignes d’attac de janvier 2019.

La question sociale

Après les reculs de ces dernières années, la bonne nouvelle est que la question sociale se retrouve à nouveau au cœur des débats, secouant bien des léthargies. Elle a pris la forme d’une revendication pour le pouvoir d’achat et contre les injustices fiscales, mais aussi contre le mépris social des classes dirigeantes, le système représentatif ainsi qu’une défiance grandissante vis-à-vis des médias mainstream.

Autre indicateur déboussolant, tout s’est fait à la barbe des états-majors d’une gauche décomposée et des agendas syndicaux. Déconsidérés comme corps intermédiaires valables. ils ne représentent plus des forces de changement crédibles.

Certains ont vu dans cet apolitisme apparent des Gilets jaunes le faux nez de l’extrême droite. Or, comme le notent les philosophes Christian Laval et Pierre Dardot : « Il faut le dire et le redire ici avec force: si l’extrême droite a tenté de récupérer cette colère populaire, et si elle y parvient éventuellement, ce ne sera que par la faillite de la gauche politique et des syndicats dans leur fonction de défense sociale des intérêts du plus grand nombre. »

[…]

On a d’abord glosé sur la composition « interclassiste » de ce peuple des Gilets jaunes, mais dans sa grande majorité, il s’est constitué d’un mélange de travailleurs précaires, de retraités modestes, de petits indépendants et de « classes moyennes fragiles ». Selon le sociologue Yann Le Lann : « Ceux qui se mobilisent sont des salariés qui n’ont pas les moyens de se mettre en grève. Parce que leur budget est trop contraint ou parce qu’ils n’ont pas les ressources politiques autour d’eux pour porter une revendication salariale auprès de leur patron. »

[…]

Les groupes fascistes ont multiplié les interventions exploitant la candeur d’un mouvement ouvert aux quatre vents. Ainsi vit-on une banderole des identitaires contre le pacte de Marrakech à Lyon, une autre du Bastion social à Chambéry, une banderole antisémite sur un rond-point dans le Rhône et des « quenelles » à Montmartre le 22 décembre.

Si n’importe quel barjot, seul ou en bande, peut revêtir un gilet pour mettre en scène ses provocations opportunistes, ces signaux et dérapages posent l’impérieuse nécessité d’instaurer un cordon sanitaire vis-à-vis de ces influences funestes. De même, on se doit de rester vigilant sur la place des discours anti-immigrés, parfois affichés sur les réseaux sociaux et certains ronds-points, parfois totalement absents à d’autres endroits.

Toutefois, notons que c’est Macron lui-même qui a tenté de remettre la « question de l’immigration » et de « l’identité profonde » de la Nation sur le tapis ! Entendu sur le Vieux Port de Marseille : « Avec le sac et le ressac, l’écume des sales idées nationales-populistes devient très visible, mais au plus fort de la vague, c’est la question sociale qui emporte tout sur son passage. »

[…]

Pourtant la polarisation sur Macron est loin d’être gratuite. Au-delà des fameuses petites phrases arrogantes incitant les gueux à bosser « pour se payer un costard  » ou à « traverser la rue » pour trouver un job, Macron n’est pas seulement le symptôme d’un rapport monarchique au pouvoir, il incarne pleinement les intérêts de l’oligarchie.
L’inspection des finances dont il est issu fait depuis des années figure de véritable Politburo qui applique mécaniquement les mesures ultra-libérales sans frein ni contrôle. C’est ce que le journaliste Laurent Mauduit a désigné au terme d’une enquête comme la « caste » (enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir) une haute fonction publique « noblesse d’État », qui se confond avec les milieux d”affaires dans une totale consanguinité. La colère jaune aura au moins servi à secouer cette impunité.

Extraits d’un article de Mathieu Léonard dans le mensuel CQFD de janvier 2019.

Dans l’édito du numéro de janvier de CQFD, j’ai également retenu  :

On ne mesurera jamais assez l’opiniâtreté qu’il faut pour peupler un rond-point. Irriguer de vie ces espaces inhospitaliers, entre froid, effluves de gasoil, coups de klaxon et rondes de flics. Debout autour d’un feu de palettes, les nuits sont longues.
Alors quand on parle du devenir du mouvement, Youssef désigne ses camarades « gilets ». Cette communauté qui asu briser plus d’un repli sur soi. Et il le dit tout net: « Même si on perd, on a déjà gagné. »

Notre démocratie est de pure forme

Notre démocratie est de pure forme, elle se réduit au fait que nous soyons convoqués rituellement tous les cinq ans pour élire nos « représentants ».
Entre deux élections, nous sommes peu voire pas du tout interrogés, il n’y a pas de débats publics massifs sur les questions importantes qui concernent la vie d’une société, il y a des consultations partielles (les élus rencontrent les populations), des sondages d’opinion et du lobbying.
La démocratie n’est pas en échec, elle reste à construire, et on ne voit pas comment nous pourrions sortir des crises dans lesquelles nous sommes plongés sans davantage d’implication populaire, sans l’invention de procédures démocratiques radicales.

Ce que la politique, confisquée par certains et le plus souvent au profit de certains, a fait, la politique peut le refaire, à condition qu*elle ne se réduise plus à une concentration du maximum de puissance entre les mains du minimum de gens. La politique doit être démocratique, doit être le bien de tous, à cette condition elle pourra exprimer non seulement l’avis majoritaire, mais correspondre à l’expérience que chacun a de la vie en société, donner lieu à des décisions soucieuses du bien commun, de l’état de notre monde tout autant que de l’avenir.

Encore faudrait-il que l`on demande a chacun son avis autrement que sous la seule forme de l’élection, d’ailleurs considérée dans l’Antiquité comme une forme de désignation aristocratique, au contraire du tirage au sort. Les gens sont capables de s’intéresser, d’écouter, de comprendre et de délibérer, comme les jurys populaires des cours d’assises le montrent chaque année. L’expérience des « conférences de citoyens » exprime en acte la « compétence des incompétences » postulée par Paul Ariès. Mais le niveau de citoyenneté actuelle est à la hauteur de ce que les puissants veulent, des peuples amorphes, votant comme ils le souhaitent, peu revendicatifs, mobilisés par des sujets secondaires comme le sport.

Pourtant, il existe une demande de démocratie, chez nos concitoyens, en particulier dans la jeunesse, qui ne se réduit pas à l’image désabusée du consommateur penché sur son téléphone portable. […]

[…] il y aura des échecs et des heurts, mais nous n’avons pas à souhaiter que la démocratie soit pareille à un long fleuve tranquille. Au-delà de la politique « consensuelle » du politiquement correct et de l’extrême centre (Alain Deneault, La médiocratie), il convient de faire « l’éloge du conflit » (Benasayag-del Rey), c’est-à-dire non de la violence, mais de la rencontre, du débat, du désaccord et pourquoi pas du compromis.

Nous sommes aujourdhui comme des enfants en politique, réagissant immédiatement aux moindres nouvelles médiatiques, même les plus dérisoires, et finalement profondément passifs et fatalistes devant les politiques libérales qui pourtant ne satisfont qu’une minorité aisée. Devenir adultes signifie que nous nous exposions, que nous revendiquions, que nous reprenions notre destin en mains, que nous fassions preuve de solidarité, que nous recréions du collectif, […]

Extraits d’un article de Florent Bussy dans la revue Les Zindigné(e)s de décembre 2018.