Les médias dominants travaillent à la dépolitisation

Focaliser l’attention

Sachant combien l’élection présidentielle est susceptible de focaliser l’attention des lecteurs et donc de relancer les ventes de titres souvent moribonds, les chefferies éditoriales se mirent très tôt à spéculer.
Aussi risibles soient-elles rétrospectivement, ces interrogations faussement naïves et ces affirmations péremptoires allèrent bon train, de L’Obs à Marianne en passant par Le Point et L’Express. Bien sûr, certaines coqueluches médiatiques firent d’emblée l’unanimité et s’affichèrent en « une » de nombreux quotidiens ou hebdomadaires, suffisamment souples (ou amnésiques…) pour changer de produit d’appel d’une semaine sur l’autre. Macron ? Hidalgo ? Valls ? Le Maire ? Bien d’autres noms encore surgirent.
Certains titres, plus prudents, se contentèrent de (très) vagues prophéties et réunirent tous les « grands » candidats supposés, force sondages à l’appui, sans jamais se demander l’intérêt que pouvaient revêtir ce genre de « unes » hautement conjecturales.
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Imposer les problématiques qui s’imposent et ceux qui les imposent, orienter le regard du lecteur davantage vers les jeux d’appareils et les stratégies politiciennes que vers les questions d’intérêt général et les luttes collectives en cours, telle est la redoutable tâche de ces journaux et magazines, dont ils se sont une nouvelle fois fort bien acquitté.
C’est un des effets les plus profonds mais les plus inaperçus de ce journalisme politique paresseux : à orchestrer si minutieusement la ronde de candidats interchangeables, la politique se trouve vidée de sa substance, réduite qu’elle est à une affaire de personnes et de querelles personnelles. Exalter la compétition comme forme à la fois normale et ultime de la démocratie en affichant chaque semaine un individu toujours semblable et toujours différent en couverture, c’est mettre en scène la vie politique sur le modèle d’une course hippique et accepter tacitement – sinon encourager – qu’il en soit ainsi.
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Dépolitisation

On observe ainsi combien, singulièrement en période électorale, les médias préfèrent parier sur les joueurs plutôt que d’informer sur les enjeux. En privilégiant un petit nombre d’individus souvent interchangeables plutôt que les innombrables questions susceptibles de nourrir le débat proprement politique, les médias dominants se révèlent une arme de dépolitisation massive.
À l’heure où le microcosme politique semble plus que jamais coupé du monde réel, force est d’admettre que la misère du journalisme politique renforce plus qu’elle n’entrave ce phénomène. En nourrissant – consciemment – ou non – le culte de la personnalité politique, les médias dominants contribuent en effet au désenchantement et à la dépolitisation du monde, notamment politique.
Mieux, en orchestrant ainsi les débats et en en délimitant le périmètre, nul besoin de censure directe et brutale : cette focalisation persistante et disproportionnée sur le cirque électoral entretient les apparences démocratiques, tout en occultant efficacement certaines thématiques « sensibles » car éminemment politiques.
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Extraits d’un dossier de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed (numéro d’avril-juin 2017).

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