Lumières et scientisme

Il est évidemment difficile de parler des Lumières en général, car les personnes et les pensées qu’on range sous ce label sont diverses.
Rousseau, par exemple, en fait-il partie ? Par certains ôtes, oui ; par d`autres, il est plutôt anti-Lumières. Prenons donc, pour nous repérer, une figure centrale : Diderot, maître d’œuvre de l’Encyclopédie. Dans l’article « Encyclopédie », dont il s’est lui-même chargé, on lit : « L’homme est le terme unique d’où il faut partir et auquel il faut tout ramener. »
Cet humano-centrisme radical, revendiqué, a eu de dramatiques conséquences. Les êtres humains n’ont plus, pour vivre, s’épanouir et fructifier, à tenir compte de la nature, sinon comme matière première à leur disposition.

Alors certes, il est souvent arrivé aux Lumières d’invoquer la nature. Mais dans la plupart des cas, l’intention était polémique : il s’agissait seulement, en son nom, de s’en prendre à l’ordre établi. Le renversement de cet ordre était le but, et l’invocation de la nature un levier parmi d`autres, jetable une fois qu’il avait rempli son office.
En elle-même, la nature n’a plus grand-chose à faire valoir, face à un homme conçu comme « terme unique d’ou il faut partir et auquel il faut tout ramener ».
Diderot, au demeurant, le dit explicitement : « Abstraction faite de mon existence et du bonheur de mes semblables, que m’importe le reste de la nature ? »

Deux siècles et demi plus tard, on voit le résultat. La nature est ravagée, le biocide est en bonne voie et, au sein d’une telle dévastation, le bonheur des hommes devient pour le moins problématique. Diderot aurait dû dire : pour mon existence et le bonheur de mes semblables, le reste de la nature importe au plus haut point.

Il ne faudrait pas, vis-à-vis des Lumières, se rendre coupable du même péché d`ingratitude que celui que les Lumières ont commis à l’égard du Moyen Âge. Parmi ce qu’on leur doit : le Sapere aude (aie le courage de te servir de ton propre entendement), que Kant a considéré comme étant leur devise.
Cependant, aujourd’hui, se servir de son propre entendement, c’est comprendre que les Lumières ont aussi engagé le monde sur des voies mortifères.

« Le choix de notre génération, c’est de poursuivre le rêve des Lumières parce qu’il est menacé », a déclaré Emmanuel Macron. Mais menacé par quoi ? Au premier chef, par la transe du progrès, par les désastres que les efforts frênetiques pour concrétiser le rêve des Lumières ont engendrés. Il serait temps de s’en rendre compte. Se réclamer compulsivement des Lumières, au point où nous en sommes, n’est pas une invitation à penser, mais au contraire à ne pas penser. À juste continuer. À être toujours plus moderne, plus innovant, plus smart, plus disruptif, plus startupisant. « Ça va mal. – Tu ne peux pas dire ça ! – Pourquoi ? – C’est contraire à l’esprit des Lumières. – Ah bon, je ne savais pas… Quand même, il me semble que… – Tais-toi. Notre genération a choisi de poursuivre le rêve des Lumieres. – Je préférerais me réveiller. »

Extrait d’une intervention d’Olivier Rey dans un article « Les Lumières à la source du scientisme » dans La Décroissance de mai 2018.

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