Licenciements et profits

On s’est retrouvé tôt, ce matin-là, dans les sous-sol de la Bourse, pour investir l’Assemblée générale de Casino. Avec nous, y avait Roger, Christophe, Sylvain, Jacqueline, des gérants de Petit Casino, épuisés, ruinés parfois. Tandis que leur PDG, Jean-Charles Naouri, 63e fortune de France, faisait fiérot la Une des magazines. Y avait Maguy aussi, François, Jean-Louis, des anciens Moulinex, licenciés avec pertes et fracas. Tandis que leur actionnaire principal, Jean-Charles Naouri, s’en sortait sans dégât. Y avait nous, aussi, parce qu’on savait un truc : alors au ministère de l’Économie, au cabinet (socialiste) de Pierre Bérégovoy, c’est ce même Jean-Charles Naouri qui a libéralisé la finance dans les années 1980. Alors on est tous devenus des petits actionnaires…

Dans nos fauteuils, on s’ennuie. À la tribune, le PDG devise sur le « ROC », « le résultat net consolidé », « les responsabilités sociales et environnementales », tout le baratin.
« Bien, maintenant, la séance des questions peut commencer. »
Ma « question » va, évidemment, virer au long édito.
« Je note dans le rapport qui vient d’être rendu, un assez long rapport, qu’il y a une absence des salariés. Il est marqué sur le tableau derrière vous qu’il y a 200 000 collaborateurs à travers le monde, et pourtant, les salariés, vous n’en avez pas parlé, pas un mot. Quand on connaît votre parcours, c’est quelque chose qui ne surprend pas.
Sur ce qui s’est produit chez Moulinex, par exemple : vous êtes passé là-bas, vous avez fait une plus-value confortable, il y a eu 3 500 licenciements, avec des divorces, des dépressions, des suicides, et ainsi de suite, mais vous, vous en êtes sorti.
Quant au groupe Casino, j’ai rencontré un certain nombre de gérants, qui espéraient obtenir un revenu acceptable, ils travaillent 70 heures par semaine, et ils terminent à la fin du mois avec 1000 euros. C’est sur ça, quand même, qu’est assis votre 1,3 million de salaire annuel. C’est sur ça que sont assis les dividendes en hausse de 4,7 % qui vont pouvoir être versés. »
La salle s’ébroue, hostile. Poursuivre le réquisitoire, quand même, calmement : « Dernier point : dans les années 1980, vous avez été le grand libérateur de la finance en France, aux cotés de Pierre Bérégovoy. Vous avez converti les socialistes aux affaires, avant de passer aux affaires vous-même, homme d’affaires pris dans les affaires, avec le délit d’initié de la Société générale, où vous avez été finalement blanchi. Ma question, c’est : à cette époque-là, vous avez été un initiateur, vous avez converti la gauche à l’affairisme, à la finance, qui écrase les salariés depuis vingt-cinq ans. Est-ce que, aujourd’hui, vous ne pourriez pas être un initiateur en sens inverse ? À savoir, plutôt que d’augmenter les dividendes de 4,7 %, vu que le cours de bourse a déjà grimpé de 50 % en un an, pourquoi ne pas reverser l’équivalent de la hausse des dividendes aux gérants des Petits Casino ? »
D’un revers de main, Jean-Charles Naouri balaie mon intervention : « Je vous remercie pour cet aspect-là. Nous passons maintenant à la question suivante. »
La salle applaudit, rigole : comme si le mépris était un trait d’humour.
[…]
Christophe Léger passe la seconde couche : « Le bilan financier du groupe est très flatteur. C’est pas le cas du bilan social. J’étais gérant d’un Petit Casino. Mon histoire, elle est simple : j’ai cru aux promesses des recruteurs du groupe, sur le commerce de proximité, sur le lien social, j’y ai cru. Avec mon épouse, nous avons abandonné des situations enviables. Quelques années plus tard, on est des cas sociaux. J’ai failli mourir d’épuisement au travail. » Loin de compatir, la salle s’énerve : « Ouh ! »
« Je suis resté trois mois à l’hôpital… Je suis tombé dans le coma. »
Ce témoignage essuie le même mutisme du PDG. Christophe me confie à l’oreille : « C’est fou, quand même, les actionnaires, tu leur dis que tu as failli crever, ils sifflent ! »

Extraits du journal Fakir de janvier-février 2016.

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