L’histoire populaire

Les grandes luttes sociales perturbent toujours les élites parce que le peuple ne se mobilise jamais quand on l’attendait, et il invente des formes d’action auxquelles les génies issus de nos grandes écoles n’avaient jamais songé. Le mouvement des gilets jaunes est une nouvelle illustration de cette « loi » de l’histoire populaire. S’emparer du gilet jaune que les fonctionnaires de la sécurité routière imposent depuis quelques années aux automobilistes pour en faire un symbole de la détresse de ceux que le système capitaliste laisse en rade au bord de la route, il fallait y penser!

Et comme ce mouvement dérange leurs routines, les commentateurs patentés de notre actualité ne se sont pas privés pour le dénigrer. On touche là à une autre constante historique : pour ceux d’en haut, le peuple a toujours tort de se révolter car ce n’est jamais le bon moment et les revendications ne sont jamais légitimes.

Certains ont reproché aux gilets jaunes d’êtres des égoïstes, préférant défendre leurs petits intérêts d’automobilistes pollueurs sans égard pour le réchauffement de la planète (que la jet-society puisse mobiliser de tels arguments contre des gens qui, pour beaucoup d’entre eux, ne partent jamais en vacances laisse pantois). D’autres ont critiqué l’anarchie d’un mouvement sans porte-parole aux revendications multiples.
Mais lorsque les syndicats de cheminots défendaient leur statut au printemps dernier, les mêmes dénonçaient des revendications « corporatistes » et le rôle malfaisant des organisations.

Le recours à l’histoire a été fréquemment utilisé pour énoncer en termes « savants » ce mépris de classe. Éric Zemmour, l’historien des puissants d’aujourd’hui, a utilisé le terme de « jacquerie » pour dénoncer les gilets jaunes. Ce vocabulaire fut mis en circulation au XVème siècle par Jean Froissart, l’historien des puissants de l’époque, à propos de la révolte paysanne de 1558. […]

La dépendance à l’égard des médias dans laquelle se trouvent placés désormais les mouvements populaires explique aussi la frustration des militants à l’égard de ces mêmes médias. Ce n’est pas par sympathie pour la cause, mais dans l’espoir de booster l’Audimat que les chaînes d’information en continu ont popularisé les actions des gilets jaunes.
Mais la loi de l’info-spectacle pousse ces médias à privilégier les casseurs au détriment des manifestants pacifiques ; du coup les gilets jaunes se sont sentis dépossédés de leur combat.

Extrait d’un article de Gérard Noiriel dans Siné mensuel de décembre 2018.

Redonner leur place dans l’histoire à celles et ceux que le statut social a réduits au mutisme : femmes, Noirs, esclaves, natifs américains… Tel était le projet de l’historien américain Howard Zinn dans son Histoire populaire des États-Unis, parue en 1980. À l’automne dernier, Gérard Noiriel publie à son tour une Histoire populaire de la France. […]

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