Les démagogues

La Décroissance : Il semble que les démagogues dominent plus que jamais la scène politique et médiatique.

Chris Hedges : L’élection de Trump, ainsi que la popularité croissante des démagogues d’extrême-droite en Europe, sont les symptômes d’un système politique détraqué et d’une culture de masse qui célèbre les aspects les plus dépravés de la nature humaine – la cupidité, le culte du pouvoir, la soif de célébrité, un penchant pour la manipulation d’autrui, la malhonnêteté, une absence de remords et une effrayante pathologie dans laquelle la réalité est ignorée. Trump est le produit de notre monde de fuite du réel et de divertissement permanent. Il incarne le bouleversement des valeurs dans la société de consommation, qui a abouti à un énorme narcissisme et à l’abandon du bien commun.

La Décroissance : l’élection de Donald Trump est pour vous la conséquence de la trahison des élites progressistes, Obama en tête. Sommes-nous condamnés en tant que citoyens à choisir entre la peste et le choléra ?

Chris Hedges : Oui. C’est la décision prise par les élites du Parti démocrate de se vendre au pouvoir des entreprises et de trahir leur base traditionnelle qui nous a donné Trump. Les élites formées dans les grandes écoles, au service des entreprises, ont mené le brutal assaut néolibéral à l’encontre des travailleurs pauvres. Maintenant, elles commencent à le payer. Leur duplicité – qu’incarnent des politiciens comme Bill et Hillary Clinton et Barack Obama – a fonctionné pendant des décennies.
Ces élites, provenant pour beaucoup des universités privées de la côte Est des États-Unis, l’Ivy League, avait la bouche pleine du vocabulaire des valeurs – la civilité, l’ouverture, la condamnation du racisme et de l’intolérance, une préoccupation pour la classe moyenne – tout en donnant un coup de couteau dans le dos de la classe inférieure, au profit de ses maîtres capitalistes. Ce jeu est en train de prendre fin ici et en Europe.

Il y a des dizaines de millions d’Américains, en particulier les Blancs de la classe inférieure, qui sont légitimement furieux de ce qui leur a été fait, à leurs familles et à leurs communautés. Ils se sont levés pour rejeter le modèle néolibéral et le politiquement correct que leur ont imposés les élites sorties des grandes écoles, des deux partis : les Blancs de la classe inférieure sont en train de se rallier à un fascisme américain.

Ces Américains aspirent à une sorte de liberté : une liberté de haïr. Ils veulent la liberté d’exalter la violence et la culture des armes à feu. Ils veulent la liberté d’avoir des ennemis, de s’en prendre physiquement aux musulmans, aux travailleurs sans papier, aux Afro-américains, aux homosexuels et à tous ceux qui osent critiquer leur cryptofascisme. Ils veulent la liberté de ridiculiser et de rejeter les intellectuels, les idées, la science et la culture. Ces sentiments sont engendrés par l’effondrement de l’État libéral.

Les élites du Parti démocrate, dont Barack Obama, ont orchestré cet assaut néolibéral. Ils incarnent la fourberie des élites formées dans les grandes écoles, celles qui parlent le langage du « je comprends la douleur des gens ordinaires », qui brandissent la bible du politiquement correct, tout en vendant les pauvres et la classe ouvrière au pouvoir des entreprises. Cette hypocrisie a fonctionné pendant environ trente ans. Elle ne fonctionne plus. Et nous allons tous payer pour leur vénalité et leur duplicité.

Début d’un entretien avec Chris Hedges dans le mensuel La Décroissance de mars 2017.

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