Le temps volé

Vaste sujet. Colossal. Même qu’on ne fait pas plus central. Plus essentiel. Le tic-tac du temps qui passe, une seconde, trois heures, dix ans, on l’a tous aux oreilles à un moment ou un autre, petite musique insidieuse qui susurre : « Que fais-tu de ta vie ? » Ou plutôt : « Que fait-on de ta vie ? »

Jadis, le champ de bataille était d’une clarté limpide : d’un côté les vampires exploiteurs, de l’autre ceux dont on volait l’existence. Le patron ventru à chapeau Monopoly versus les ouvriers à qui l’on arrachait la moindre minute de productivité. Ce qui permettait à tonton Marx de poser l’équation sans détour : « Un homme qui ne dispose d’aucun loisir, dont la vie tout entière, en dehors des simples interruptions purement physiques pour le sommeil, les repas, etc., est accaparée par son travail pour le capitaliste, est moins qu’une bête de somme. C’est une simple machine à produire de la richesse pour autrui, écrasée physiquement et abrutie intellectuellement. »

Pour le mouvement ouvrier des XIXe et XXe siècles, la lutte pour le temps a donc été, en quelque sorte, la mère de toutes les batailles. À force de grèves, de manifestations et autres émeutes, un lent processus a abouti à une réduction substantielle du temps de travail, sans pour autant briser la voracité des voleurs de vie.

Aujourd’hui encore, « l’usine te bouffe le temps, le corps et l’esprit », témoigne l’écrivain Joseph Ponthus, qui a besogné deux ans dans les abattoirs bretons. L’actuel monde du travail regorge aussi de nouvelles formes d’exploitation effarantes, basées notamment sur la précarité, le temps partiel subi, l’intérim. Certes, on ne trime plus 16 heures par jour mais, sur fond de chômage de masse, on se doit d’être disponible à tout instant pour recueillir la moindre heure de boulot qu’un généreux patron daignera nous confier. Le capital voleur de temps n’est plus cantonné à l’usine, mais croît hors de son foyer originel, se démultiplie, floutant la frontière entre temps libre et temps de (télé)travail – cf. le désormais habituel mail « urgent » du chef de service à 23 h 17.

Au fil du temps, la machine de dépossession s’est perfectionnée. Et la question du temps volé et de sa nécessaire réappropriation, qui a longtemps infusé, de Paul Lafargue (Le Droit à la paresse, 1883) à Raoul Vaneigem (Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1967), a fini par se dédoubler avec l’avènement de ladite société de loisirs, encouragée par la course aux échalotes technologiques.

Ces fameuses « nouvelles technologies » nous promettent toujours un gain de temps, un confort. Mais en retour, elles nous assènent ce coup de bâton vertigineux qu’on appelle l’accélération. Car ce temps prétendument dégagé par les outils techniques, nous n’en jouissons pas. Très vite, il est accaparé par d’autres sollicitations, toujours plus nombreuses. Sans relâche, il faut désormais non seulement travailler, mais aussi consommer, s’amuser, s’informer… Plus de temps, ni de lieu de répit : nous voilà connectés en permanence.

C’est le rêve de la Silicon Valley et de ses hérauts, par exemple l’ex saint patron de Google, Eric Schmidt, troubadour décomplexé d’une nouvelle civilisation où des gadgets miraculeux raccordés au réseau 5G répondront à tous nos manques en envahissant nos vies, pour nous connecter et nous connecter encore jusqu’à l’orgasme techno-existentiel.

Mais la technologie n’est pas le seul moteur de cette société accro à la vitesse. En cause également, l’idéologie du tous contre tous, ou l’autre est forcément concurrent, homme ou femme à (a)battre dans la compétition du quotidien. Pour ne pas perdre sa place, il ne faut donc pas traîner en route, dénonce le philosophe Hartmut Rosa, selon qui « les normes temporelles prennent un aspect quasiment totalitaire ».

Début de la page de présentation d’un dossier sur « le temps volé » dans le mensuel CQFD de septembre 2020.

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