Le libéralisme autoritaire

« Crisis of democracy. » C’est un rapport que je cite souvent, publié en 1975, de la Commission trilatérale, qui réunit les élites dirigeantes japonaise, américaine, européenne. Crise de la démocratie, donc. Ou plutôt, « Crise de démocratie ». Parce que le problème, d’après son auteur, Samuel Huntington, c’est qu’on a trop de démocratie. Historiquement, rappelait-il, les démocraties ont toujours « comporté une population marginale plus ou moins nombreuse qui ne prenait pas activement part à la politique. »Les esclaves, les étrangers, les femmes, les pauvres, les Noirs, selon les lieux et les époques.
Bien qu’ « intrinsèquement antidémocratique », concédait-il, ces exclusions avaient « permis à la démocratie de fonctionner efficacement ». Mais voilà que ces « groupes sociaux marginaux » se sont organisés : « Les différences de statut se sont estompées. Chaque groupe a affirmé son droit de participer à égalité, voire plus qu’à égalité, aux décisions qui l’affectent. « Bref, un « déferlement démocratique », non pas positif mais, au contraire, source de « problèmes pour la gouvernabilité de la démocratie dans les années 1970. » Le risque est de « surcharger le système politique avec des revendications qui étendent ses fonctions et sapent son autorité. »

Contre ce péril, quels secours ? Certains prétendent que « le seul remède aux maux de la démocratie est davantage de démocratie », mais cela reviendrait à « jeter de l’huile sur le feu. » À la place, le penseur indique une voie : « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus et des groupes. » Et de prévoir : « Les tensions susceptibles de prévaloir dans une société postindustrielle exigeront probablement un modèle de prise de décision gouvernementale plus autoritaire et plus efficace. »
Comme le note un critique à l’époque, « le ton inhabituellement cru du rapport violait un tabou de la société américaine : aussi grande que soit votre haine de la démocratie, il ne faut jamais en enfreindre la rhétorique en public. » Toujours est-il que des « intellectuels occidentaux débattent désormais le plus sérieusement du monde d’hypothèses qui étaient encore, il y a peu, réservées à quelques franges délirantes ».

« Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique sans libéralisme. » Friedrich Hayek, le pape du néolibéralisme, est déjà venu au Chili. Sur place, ses disciples, les « Chicago Boys », appliquent ses recettes, privatisent tout, réforment le pays à tout-va. Il a même, personnellement, écrit une constitution pour Pinochet, justifiant l’état d’exception. En 1981, voilà qu’il revient à Santiago – un pays doté d’une police secrète, de camps de détention, où les syndicats sont interdits. Et qu’il donne un entretien au Mercurio : « La liberté personnelle est beaucoup plus grande que sous Allende », estime-t-il. Mais quelle « liberté personnelle » quand, comme le décrivait Amnesty, « la torture une pratique courante », « les détentions arbitraires », les « exécutions », les « disparitions de détenus politiques »…
C’est que, pour lui, « la liberté économique » doit primer. Et il approuve Margaret Thatcher lorsqu’elle déclare, plus tard : « Le libre choix doit s’exercer sur le marché plutôt que dans les urnes. »
Dès lors, si elle ne respecte pas le marché, une démocratie pourra être dénoncée comme « totalitaire ». Et à l’inverse, une dictature pourra être vantée comme libérale.
Le libéralisme autoritaire est inventé.
[…]
« Dès qu’il est question d’économie, en effet, l’État « autoritaire » renonce à son autorité. Ses porte-parole ne connaissent plus qu’un seul slogan : liberté de l’économie par rapport à l’État ! »
C’est un État fort avec les faibles, faible avec les forts, fort « contre les revendications démocratiques de redistribution », mais « faible dans sa relation au marché ». Ce mot d’ordre n’implique assurément pas que l’État pratique l’abstinence pour ce qui est de la politique de subventions accordées aux grandes banques, aux grandes entreprises industrielles et aux grandes exploitations agricoles, mais bien plutôt qu’il procède au démantèlement autoritaire de la politique sociale. »

Cette voie, « libérale-autoritaire », est abandonnée après la chute d’Hitler, avec le keynésianisme triomphant, le socialisme montant, l’État-providence partout en Occident. Mais ce projet lui-même s’use, dans les années 1970, et Hayek reprend alors, en conscience, en affirmant, le flambeau de Carl Schmitt, et avec lui tous les Chicago Boys, Friedman and co. La place me manque, ici, pour recenser toutes les citations, pour identifier tous les chaînons qui nous mènent à aujourd’hui. C’est Alain Madelin, ex-ministre libéral, qui avec Maastricht voit dans l’Europe « une assurance-vie contre toute expérience socialiste ».

Extraits d’un article de François Ruffin dans le journal Fakir de février 2021.

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