La ville et les vilains

Le chercheur Vaclav Smil a calculé, dans son livre Making of the Modern World, que 6o milliards de tonnes de ciment ont été produites depuis 1945 dans le monde, ciment qui aura permis de couler au moins 5oo milliards de tonnes de béton (mélange de sable, de gravier et de ciment). Le processus que les économistes appellent couramment « développement » ou « modernisation » pourrait s’appeler « bétonisation », écrit le chercheur au CNRS Jean-Baptiste Fressoz dans Le Monde du 29 août.

En France, les porte-flingues du BTP ont beau chouiner que c’est la crise, leur secteur représente encore la moitié de l’activité industrielle et continue à goinfrer les villes en voie de métropolisation. De Marseille à Lille, en passant par Bordeaux et Toulouse, on dirait les édiles en plein retour d’enfance et pris de frénésie pour un jeu de Lego grandeur nature. Partout des
grues, des pelleteuses, des bulldozers ; partout des chantiers où on abat, terrasse et monte de nouveaux murs.
Des images de synthèse annoncent la future couleur du quartier : harmonie de citadins déambulant tels des pixels heureux, nouvelles courbes architecturales, coulées d’un vert fluorescent. Du ver au papillon, la rénovation urbaine est cette chrysalide capable de transmuter un faubourg de zonards mal dégrossis en éco-quartier avec « cadre de vie qualitatif » et « espaces publics fédérateurs ».

Après avoir broyé du prolo dans la taule de leurs usines, les villes s’emploient à nettoyer méthodiquement les rejetons d’une classe ouvrière jamais complètement domptée. Il s’agit d’éradiquer des centres urbains les derniers quartiers populaires. La ville n’est plus qu’un vilain périmètre balisé destiné à faire du cash : remplir les fouilles des promoteurs, drainer les flux consuméristes, attirer les bardées touristiques.
Mis en concurrence, les territoires servent avant tout les ego des cliques municipales et autres mafias locales bien décidées à poser leur griffe sur des restructurations urbaines où l’obèse le dispute à l’obscène.

Ils sont comme ça en haut lieu, à se gargariser, à sourire en squale, à se fourrer l’index dans la moiteur de leur nombril. À toiser d’un dédain monarchique ces braillards et autres récalcitrants qui s’obstinent à défendre leur quartier, leur rue, leur immeuble. Comme si tout cela leur appartenait. Comme si une place publique appartenait encore à ses riverains ou à ses forains du dimanche. La bonne blague. Aujourd’hui, il n’y a rien de plus privatisé que l’espace public. C’est cette vérité qui s’épanche de nos communes colères. Et qui doit revenir dans les gencives des aménageurs avec la furie d’un boomerang.

Édito du mensuel CQFD de novembre 2018.

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