La parole des féministes et le patriarcat

[…] on constate une nette tendance à la marginalisation de la parole des féministes et expertes (membres de collectifs de soutien aux victimes, représentantes de collectifs féministes contre les violences faites aux femmes, etc.) sur certains plateaux, émissions radio ou éditions papier, voire l’occultation de la parole des femmes au profit de celle des hommes. Si nous ne prétendons pas à l’exhaustivité, nous avons néanmoins relevé quelques exemples dignes du « meilleur du pire ».

Le 12 octobre, en pleine « affaire Weinstein », voilà à quoi ressemblait le plateau de l’émission « Grand angle » de Jean-Baptiste Boursier : Raphaël Stainville, rédacteur en chef du service politique de Valeurs actuelles et Pierre Jacquemain, journaliste chez Regards, débattaient en compagnie du présentateur Jean-Baptiste Boursier de la question « Comment expliquer le silence autour du harcèlement sexuel ? » ou encore « Victimes : comment prendre la parole ? ». Peut-être en commençant par les inviter plus souvent ?

Le 16 octobre, soit quelques jours plus tard sur la même chaine, c’est à Laurent Bouvet que le présentateur choisissait de donner la parole, en face de Caroline de Haas, militante féministe.
Là encore, la pertinence d’une telle invitation interroge. Pourquoi Laurent Bouvet ? Parce que la veille, ce dernier publiait un tweet qui à défaut d’élever le niveau du débat public a eu le double avantage d’être un « bon pour invitation sur BFM-TV » et de cadrer le débat : le sujet du harcèlement a en effet été introduit par… le tweet de Laurent Bouvet ! Et, cynisme des habitués de plateaux oblige, le politologue médiatique ne s’y est pas trompé : « Je suis ravi que vous m’invitiez pour en parler, c’est amusant parce que quand j’ai fait ce tweet, je ne pensais évidemment pas qu’il y aurait de polémiques à partir de ce tweet. »

Il ne pensait pas à la polémique. Mais maintenant que la polémique est là, autant en profiter pour l’alimenter davantage ! Le « professeur de science politique » a ainsi entonné, dès le début de son intervention, la sempiternelle complainte masculine du « On n’est pas tous pareil », qui non seulement appauvrit considérablement le débat, mais focalise surtout toute l’attention sur… les hommes (et sur lui-même) […]

Autre exploit signé Le Parisien : celui de faire une « Une » le 25 octobre avec… seize hommes s’engageant contre le harcèlement sexuel : Nous cherchons encore une « Une » similaire dédiée à l’engagement des femmes sur la question, faisant par exemple figurer seize militantes féministes, responsables de collectifs, etc.

Un choix qui apparaît d’autant plus malvenu lorsque l’on constate, comme l’a soulevé Caroline De Haas, que les personnalités prétendant « exprimer leur solidarité avec les femmes » ne sont guère toutes connues – c’est le moins qu’on puisse dire – pour leurs idées féministes et progressistes. On se demande ainsi ce que David Pujadas, par exemple, peut bien venir faire dans ce panel d’ « hommes engagés », lui qui proclamait le 29 mars dernier « la fin du patriarcat » depuis les années 1960. Une énormité en guise de lancement d’un reportage chargé des clichés les plus réactionnaires et sexistes sur un camp viriliste censé répondre, toujours selon Pujadas, à « un doute existentiel des hommes ».

Extraits d’un dossier « BalanceTonPorc » dans Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed (janvier-mars 2018).

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