Islamo-gauchisme

[…] Ce stéréotype de la femme islamisée de force a résisté à toutes les tentatives de déconstruction des femmes elles-mêmes, témoignant pourtant de la diversité des profils et des motivations.
Aujourd’hui, on peut interviewer cette mère, voilée, d’une des victimes musulmanes de Mohamed Merah sans songer que cette femme magnifique n’aurait pas le droit d’accompagner ses petits-enfants dans une sortie scolaire ni de travailler dans une crèche. On se souvient aussi de Manuel Valls décontenancé dans une « Émission politique » de France 2 parce qu’il avait face à lui une jeune
femme voilée, diplômée et dirigeante d’entreprise, qui ne correspondait pas à son préjugé.

À chaque étape, la ligne de clivage entre « éradicateurs », partisans de la manière forte, et dialoguistes, bientôt rebaptisés « islamo-gauchistes », s’est approfondie. Un « problème musulman » a fini par être imposé. Alors qu’il s’agit surtout du problème de notre identité culturelle et politique, celle d’une nation qui ne reconnaît pas les communautés et qui n’accepte par conséquent aucune visibilité musulmane dans l’espace public.

Dans la bataille, l’amalgame a rapidement conduit à un soupçon d’intégrisme à l’encontre de quiconque porte le voile, mange halal ou fréquente la mosquée. Le politologue Pascal Menoret dit que, « de Matignon à l’Académie française en passant par Sciences Po », l’idée s’est imposée que « le jihadiste serait dans le musulman comme le papillon dans la chrysalide ». Les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed ont parfaitement décrit la règle d’infréquentabilité qui s’est peu à peu installée autour des représentants officiels ou officieux des musulmans.
Les salles de débat interdites, les pétitions disqualifiées par la présence d’un seul nom. Tariq Ramadan a bien sûr été le symbole de cette tentative de bannissement. Nous avons été un certain nombre à ne pas accepter de nous plier à ce diktat. Nous avons donc « dialogué », nous avons parfois partagé des tribunes, et nous avons défendu son droit à l’expression.

Mais comment imaginer que cette volonté de maintenir le fil du dialogue ait valu adhésion à une idéologie ? On nous rappelle le caractère profondément rétrograde de ses prises de position sociétales, sa misogynie, son homophobie. S’il avait été un athée parfait, grand lecteur des Pensées philosophiques de Diderot, il n’aurait pas eu l’audience qui est la sienne dans une
jeunesse avec laquelle il faut débattre plutôt que de l’isoler encore un peu plus qu’elle n’est déjà par les conditions sociales et une islamophobie virulente.
Mais les coups bas se sont abattus sur ces insoumis « islamo-gauchistes ».
Caroline Fourest est devenue la Torquemada de la laïcité, forçant le trait pour mieux convaincre. Le journaliste Serge Raffy piège sans vergogne le politologue François Burgat pour lui faire dire ce qu’il n’a pas dit (Comprendre l’islam politique). Et Martine Gozlan, dans Marianne, qualifie Ramadan de « salafiste » pour mieux provoquer l’effroi de ses lecteurs, ce qui est un contresens absolu. Et voilà maintenant que tous ceux qui ont croisé à un moment donné Tariq Ramadan dans un colloque sont suspects d’avoir couvert ses crimes envers les femmes. C’est ce qu’insinue la dernière une de Charlie Hebdo à l’encontre d’Edwy Plenel.

Ces excès sont consternants. Ils esquivent le vrai débat. Ils instrumentalisent les peurs. Si une Caroline Fourest est si souvent invitée dans les médias, et cumule tant de collaborations, c’est qu’elle va au-devant des angoisses de notre société. On peut évidemment comprendre que les changements démographiques et culturels particulièrement visibles dans nos banlieues inquiètent une partie de nos concitoyens. On comprend moins le commerce qui en est fait.

Extrait d’un article de Denis Sieffert dans l’hebdomadaire Politis du 16 au 22 novembre 2017.

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