Insurrection démocratique ?

L’ « insurrection démocratique » portée par les mobilisations autour de la « loi Travail » et l’émergence de Nuit debout pourrait être une des réponses tant attendues aux conséquences désastreuses d’un capitalisme global et une finance déchaînée : grands projets d’infrastructure inutiles et imposés (GPII), déstabilisation des sociétés et des humains par une destruction accélérée des protections qui en assuraient la stabilité, instrumentalisation financière des sociétés et de la nature, banalisation et quasi- institution de la corruption, sécession de l’oligarchie et indécence des oligarques, obscurantisme de ceux qui, dans les faits, ignorent les défis auxquels nous sommes confrontés, le climat notamment. Enfin, et sans prétendre clore cette liste, la fusion de l’espace privé et de l’espace public menace les fondements de la démocratie.

Nous pourrions en restera ce tableau noir du monde et nous sentir vaincus par le fatalisme, le cynisme, comme nous y invitent les dominants, obsédés par la poursuite d’un modèle qui s’effondre et par l’adaptation forcée à un effondrement « sans alternatives ».

Sans naïveté, nous avons pourtant bien des raisons de penser que les sociétés ne succombent pas à ces injonctions. Elles abritent partout des résistances systémiques face à la dé-civilisation capitaliste : luttes contre les grandes infrastructures de transports (nouveaux aéroports, lignes grande vitesse), les grands projets extractivistes, les zones commerciales et « culturelles », les fermes-usines, autant d’aménagements accélérant une fuite en avant mortifère.
La contestation s’adresse non seulement au projet en tant que tel, mais au monde qu’il contient : Notre-Dame-des-Landes contre « l’aéroport et son monde » ou encore Sivens contre « le barrage et son monde ». Outre leur message écologique et social, ces luttes ont en commun de rendre visibles le déni de démocratie ou même l’abandon délibéré de la démocratie au profit d’intérêts privés.

[…]

Pour résister, nous sommes désormais confrontés à la nécessité de la désobéissance. Le capitalisme globalisé assiège notre monde, les sociétés et la nature. il prétend gouverner le vivant et la vie tout court. Cette entreprise délirante passe par une mobilisation générale visant à supprimer tous les espaces autonomes, à mesurer, quantifier, monétiser et mettre en marché l’ensemble des activités, a « internaliser » les contraintes sociales et écologiques en les marchandisant. Ce système exige une soumission totale a l’ordre économique et, pour y parvenir, il tend à supprimer toute extériorité, à absorber les marges ou à les criminaliser si elles résistent. Dans ce monde clôturé sur lui-même, désobéir et organiser la dissidence la plus massive sont des voies pour retrouver une extériorité, pour imaginer et construire des points d’appui à partir desquels des alternatives sont possibles.

La désobéissance est nécessaire pour réaffirmer le principe d’une loi commune, nié par une oligarchie offshore, pour restaurer l’idée de contrainte collective, infantilement associée à une punition, pour rendre publique la délinquance installée au cœur des lieux principaux de décision. Les lanceurs d’alerte accomplissent simplement un droit à l’information, incompatible avec « le secret défense » de la guerre économique et de ses dividendes. Désobéir n’est pas un refus du droit, de la loi, c’est au contraire l’affirmation d’une légitimité, pour faire respecter le droit quand il est bafoué ou bien pour le modifier ou le compléter.
Les femmes qui ont désobéi pour abroger la loi de 1920 interdisant et criminalisant l’avortement, les faucheurs d’OGM qui ont utilisé les tribunaux pour imposer un débat public et obtenir l’interdiction des cultures OGM en plein champ, les sans logis qui occupent des bâtiments privés ou des lieux publics pour faire valoir le droit au logement, sont des porteurs de droits collectifs dans un monde néolibéral qui les nie. Ceux qui occupent des mines de charbon, qui perturbent les sommets pétroliers, combattent une criminalité légale : ils exigent des règles visant à organiser la fin des énergies fossiles, en grande partie responsables du réchauffement climatique et de ses conséquences. Quant au faucheurs de chaises dans les banques, c’est bien le hold-up de la finance qu’ils combattent en attendant les décisions politiques et juridiques interdisant la délinquance financière.

Extraits d’un article de Geneviève Azam dans Lignes d’attac de juillet 2016.

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