Égalité versus verticalité

À certains égards on pourrait dire que oui, c’est vrai, il n’y a plus ni droite ni gauche sur l’axe transversal du positionnement politique. Cet axe était un témoin, apparemment périmé, des luttes du passé. Il faisait partie d’un patrimoine que nous avaient légué le siècle des Lumières et plus particulièrement la Révolution de 1789. Il était le vestige d’une époque où l’idéal républicain se caractérisait – entre autres valeurs – par l’aspiration à l’égalité de tous devant la Loi.

Et assurément, c’était bien la un concept révolutionnaire, éminemment subversif, de penser qu’un portefaix ou un palefrenier pouvait avoir politiquement la même taille qu’un grand bourgeois ou un aristocrate. Mais justement, cette égalité-là n’intéresse plus nos classes moyennes, surtout pas les petits-bourgeois.
L’intégration de ces derniers au fonctionnement de la machinerie capitaliste mondiale a eu pour effet de redresser l’axe de la distinction sociale qui d’horizontal, est redevenu vertical, comme sous l’Ancien Régime, comme dans toutes les sociétés inégalitaires qui ont précédé ou suivi l’invention de la démocratie moderne et ou les individus et les groupes se distinguent en supérieurs et en inférieurs selon la quantité de capitaux qu’ils peuvent s’approprier.

Être à gauche ou à droite d’un autre, ça n’a plus grand sens. Ce qui importe, c’est d’être au-dessus ou au-dessous, dominant ou dominé. Même si ces différences verticales doivent elles-mêmes être relativisées (on est toujours le dominé d’un plus dominant et inversement), elles sont toujours opératoires et décisives, tandis que les différences positionnelles latérales (un peu plus à droite, un peu plus à gauche) sont devenues équivoques et dépourvues d’utilité (sauf s’il s’agit de brouiller les cartes).

C’est là qu’est la clé principale de la compréhension des péripéties politiques de notre époque. Lorsqu’on essaie d’analyser les événements de l’actualité en leur appliquant la grille de lecture traditionnelle, comme font souvent les médias à l’affût des signes de « droitisation » et de « gauchisation », on ne peut que tomber dans une forme paresseuse et mensongère de discours qui occulte derrière son verbiage sur le « consensus », le « rassemblement » et « le partage », le sentiment que le mot « égalité » n’est plus de mise au fronton de nos mairies, parce que l’égalité a cessé d’être une valeur cardinale pour la majorité des citoyens et qu’ils lui préfèrent la hiérarchisation.

La moyennisation des sociétés capitalistes a stratifié l’espace social, par le biais du salariat, de l’éducation, du crédit, etc., et l’a peuplé de légions de gens qui ne rêvent que d’accéder à des positions supérieures à celles qu’ils occupent en empêchant ceux du dessous de les rejoindre. La sociologie de la domination et de la distinction a abondamment décrit tout cela, on ne peut qu’y renvoyer.

Mais il faut en tirer les conséquences logiques, dont la principale est celle-ci : il est vain de croire que le désir d’égalité est encore aujourd’hui un ressort pour mobiliser les masses. L’égalité peut à la rigueur engendrer une revendication intermédiaire, tactique ou provisoire, comme une étape sur la voie du dépassement, mais pas comme une fin en soi. Les gens se perçoivent (et sont incités à se percevoir) comme des concurrents irréconciliables. Ils ne veulent surtout pas être traités comme des égaux par essence. Ils ne s’en accommodent que faute de mieux, mais ils préfèrent être au-dessus, dominer, commander, être des « chef(fe)s » et des « premiers de cordée ». D’où la prolifération des classements de toutes sortes, des « tops », des « best » et des « hit-parades » dans tous les domaines, établis sur le critère de la mesure du capital spécifique (matériel et/ou symbolique) amassé dans un champ donné.

Début d’un article d’Alain Accardo dans le journal La Décroissance de septembre 2020.

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